G. Bachelard, L’intuition de l’instant

Article publié le 20 février 2015

Pour citer cet article : , « G. Bachelard, L’intuition de l’instant  », Rhuthmos, 20 février 2015 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1546
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G. Bachelard, L’intuition de l’instant (1932), Paris, Gonthier, 1932, 153 p.


Introduction


Quand une âme sensible et cultivée se souvient de ses efforts pour dessiner, d’après son propre destin intellectuel, les grandes lignes de la Raison, quand elle étudie, par la mémoire, l’histoire de sa propre culture, elle se rend compte qu’à la base des certitudes intimes reste toujours le souvenir d’une ignorance essentielle. Dans le règne de la connaissance elle-même, il y a ainsi une faute originelle, c’est d’avoir une origine ; c’est de faillir à la gloire d’être intemporel ; c’est de ne pas s’éveiller soi-même pour rester soi-même, mais d’attendre du monde obscur la leçon de lumière.


Dans quelle eau lustrale trouverons-nous, non pas seulement le renouveau de la fraîcheur rationnelle, mais bien le droit au retour éternel de l’acte de Raison ? Quelle Siloë, nous marquant au signe de la Raison pure, mettra assez d’ordre en notre esprit pour nous permettre de comprendre l’ordre suprême des choses ? Quelle grâce divine nous donnera le pouvoir d’accorder le début de l’être et le début de la pensée, et, en nous commençant vraiment nous-mêmes, dans une pensée nouvelle, de reprendre en nous, pour nous, sur notre propre esprit, la tâche du Créateur ? C’est cette fontaine de Jouvence intellectuelle que M. Roupnel cherche, comme un bon sourcier, dans tous les domaines de l’esprit et du cœur. Derrière lui, malhabile nous-même [sic] à manier la baguette de coudrier, nous ne retrouverons sans doute pas toutes les eaux vives, nous ne sentirons pas tous les courants souterrains d’une œuvre profonde. Du moins, nous voudrions dire à quels points de Siloë nous avons reçu les impulsions les plus efficaces et quels thèmes tout nouveaux M. Roupnel apporte au philosophe qui veut méditer les problèmes de la durée et de l’instant, de l’habitude et de la vie.


D’abord cette œuvre a un foyer secret. Nous ne savons pas ce qui en fait la chaleur et la clarté. Nous ne pouvons fixer l’heure où le mystère est devenu assez clair pour s’énoncer comme un problème. Mais qu’importe ! Qu’elle vienne de la souffrance ou qu’elle vienne de la joie, tout homme a dans sa vie cette heure de lumière, l’heure où il comprend soudain son propre message, l’heure où la connaissance en éclairant la passion décèle à la fois les règles et la monotonie du Destin, le moment vraiment synthétique où l’échec décisif, en donnant la conscience de l’irrationnel, devient tout de même la réussite de la pensée. C’est là qu’est placée la différentielle de la connaissance, la fluxion newtonienne qui nous permet d’apprécier comment l’esprit surgit de l’ignorance, l’inflexion du génie humain sur la courbe décrite par le progrès de la vie. Le courage intellectuel, c’est de garder actif et vivant cet instant de la connaissance naissante, d’en faire la source sans cesse jaillissante de notre intuition, et de dessiner, avec l’histoire subjective de nos erreurs et de nos fautes, le modèle objectif d’une vie meilleure et plus claire. Cette action persistante d’une intuition philosophique cachée, on en sent la valeur de cohérence tout au long du livre de M. Roupnel. Si l’auteur ne nous en montre pas la source première, on ne peut cependant se tromper sur l’unité et la profondeur de son intuition. Le lyrisme qui mène ce drame philosophique qu’est Siloë est le signe de son intimité car, comme l’écrit Renan, « ce qu’on dit de soi est toujours poésie » [1]. Ce lyrisme, parce qu’il est tout spontané, apporte une force de persuasion que nous ne saurons sans doute pas transporter dans notre étude. Il faudrait revivre tout le livre, le suivre ligne par ligne pour comprendre combien le caractère esthétique y ajoute de clarté. D’ailleurs pour bien lire Siloë, on doit se rendre compte que c’est là l’œuvre d’un poète, d’un psychologue, d’un historien qui se défend encore d’être un philosophe au moment même où sa méditation solitaire lui livre la plus belle des récompenses philosophiques, celle de tourner l’âme et l’esprit vers une intuition originale.


Notre tâche principale dans les études qui vont suivre sera de mettre en lumière cette intuition nouvelle et d’en montrer l’intérêt métaphysique.


Avant de nous engager dans notre exposé quelques remarques seront cependant utiles pour justifier la méthode que nous avons choisie.


Notre but n’est pas de résumer le livre de M. Roupnel. Siloë est un livre riche de pensée et de faits. Il devrait plutôt être développé que résumé. Alors que les romans de M. Roupnel sont animés d’une véritable joie du verbe, d’une vie nombreuse des mots et des rythmes, il est frappant que M. Roupnel ait trouvé dans sa Siloë la phrase condensée, tout entière ramassée au foyer de l’intuition. Dès lors, il nous a semblé qu’ici, expliquer c’était expliciter. Nous avons donc repris les intuitions de Siloë aussi près que possible de leur source et nous nous sommes efforcé de suivre sur nous-même l’animation que ces intuitions pouvaient donner à la méditation philosophique. Nous en avons fait pendant plusieurs mois le cadre et la charpente de nos constructions. D’ailleurs une intuition ne se prouve pas, elle s’expérimente. Et elle s’expérimente en multipliant ou même en modifiant les conditions de son usage. Samuel Butler dit justement : « Si une vérité n’est pas assez solide pour supporter qu’on la dénature et qu’on la malmène, elle n’est pas d’une espèce bien robuste [2]. » Aux déformations que nous avons fait subir aux thèses de M. Roupnel, on pourra peut-être mesurer leur véritable force. Nous nous sommes donc servi en toute liberté des intuitions de Siloë et, finalement, plus qu’un exposé objectif, c’est notre expérience du livre que nous apportons ici.


Cependant, si nos arabesques déforment trop l’épure de M. Roupnel, on pourra toujours restituer l’unité en revenant à la source mystérieuse du livre. On y retrouvera, comme nous essayerons de le montrer, toujours la même intuition. D’ailleurs, M. Roupnel nous dit [3] que le titre étrange de son ouvrage n’a de vraie intelligence que pour lui-même. N’est-ce pas inviter son lecteur à mettre aussi, au seuil de sa lecture, sa propre Siloë, le mystérieux refuge de sa personnalité ? On reçoit alors de l’œuvre une leçon étrangement émouvante et personnelle qui en confirme l’unité sur un plan nouveau. Disons tout d’un mot : Siloë est une leçon de solitude. Voilà pourquoi son intimité est si profonde, voilà pourquoi elle est assurée, par-dessus la dispersion des chapitres, malgré aussi le jeu parfois trop grand de nos commentaires, de garder l’unité de sa force intime.


Prenons donc tout de suite les intuitions directrices sans nous astreindre à suivre l’ordre du livre. Ce sont ces intuitions qui nous donneront les clefs les plus commodes pour ouvrir les perspectives multiples où l’œuvre se développe.

Notes

[1Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Préface III.

[2La vie et l’habitude, trad. Larbaud, p. 17.

[3Siloë, p. 8.

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