François Villais

« Cause et raison des îles désertes »

Article publié le 12 avril 2017

Pour citer cet article : François Villais , « « Cause et raison des îles désertes »  », Rhuthmos, 12 avril 2017 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1971
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Cher***,


Me revoici après neuvaine.


Et aujourd’hui, mon regard porte au large.

Et la mer apportera à chaque homme des raisons d’espérer,

comme le sommeil la cohorte des rêves.

(attribué à Christophe Colomb)


C’est le point où la résidence numérique sur « Rhuthmos », en vient à s’enlacer avec l’exposition que je prépare à la « Galerie des Paysages » durant le festival d’Avignon.


Le thème aura trait à une poétique intime — tu fais bien de me rappeler, cher ami, mon abus de langage : je prends cette liberté d’étendre le mot à toute forme d’émotion opérante et concise.


Le « parti pris de la légèreté » y épouse la mer, territoire délesté de maillage (hormis les pragmatiques coordonnées géographiques), de cadastres, d’état de droit et d’État tout court.


« L’en mer », comme l’est la nef ou l’île déserte, est une mise à distance vis-à-vis du « mainland ». C’est un « outland ». On est dans les « marches », les « limes » romains.


Un avant-poste, « outpost », non dans le sens inquiet de « borne ultime du monde connu », mais au contraire, regardant vers le large, « de là d’où l’on observe l’inconnu ».


La garnison isolée, oubliée, se déleste peu à peu du souvenir même de l’empire pondéral.

Pour qu’une île cesse d’être déserte, il ne suffit pas qu’elle soit habitée. Il n’y a qu’à pousser dans l’imagination le mouvement qui amène l’homme sur l’Ile. Un tel mouvement ne vient qu’en apparence rompre le désert de l’Ile, en vérité il reprend et prolonge l’élan qui produisait celle-ci comme Ile déserte. L’homme y existe déjà […] un grand amnésique, un pur artiste. — Gilles Deleuze [1]

Le titre provisoire de l’exposition pourrait être :

Fortunes d’Amers


Ni « fortunes de mer » (associé aux naufrages : sea hazards)


Ni « trésor de mer » souvent illusoires (et amères...).

Et les sous-titres foisonnent encore (en attente du définitif ?) :

Le café des longitudes


L’imaginaire des cartes aux trésor


L’utopie libertaire des mers du sud

Où, pillant (s’agissant de boucaniers...) Roger Toumson [2] :

L’utopie perdue des îles d’Amérique.

Voire, détroussant (encore…) Gilles Deleuze [3] :

Causes et raisons des îles désertes.

Et encore, délestant Michel le Bris :

Ils étaient quinze sur le coffre du mort…


Il est difficile d’expliquer cette singularité de liberté présente dans les mers caraïbes, somme-toute cantonnées dans un espace maritime restreint. Mais Sainte Lucie fut reprise 3 fois par les Français, la Martinique et la Guadeloupe 2 fois par les Anglais. Saint Barthélémy, suédoise, fut finalement vendue, idem pour Saint Thomas, danoise. Les Hollandais se cantonnèrent à Curaçao, Bonnaire, etc. Les forces militaires, s’agissant de minuscules territoires, restaient insignifiantes. La mer était aux mobiles boucaniers. Les îles « in-shore » s’ignoraient entre elles : langues, lois. L’on dut attendre les années 1980 pour que soit enfin adoptée une même signalisation nautique : les unes obéissant aux règles européennes (!) les autres aux américaines. Un ami marin, mal informé, heurta nuitamment la jetée du Marin en Martinique. Se mettant martel en tête, il se promit de ne pas faire la même erreur à Fort de France ; las ! Il heurta le môle : la signalisation (s’agissant de la même île) n’ayant pas encore été changée…


Dans le titre provisoire, « Amers » a nécessairement un double sens, comme dans le recueil éponyme de Saint-John Perse [4] (Prix Nobel 1960) : Guadeloupéen blanc, insulaire et marin, il suggère les « amers » points de référence à terre lus au compas de relèvement ; deux amers relevés fixent une position. Et « amers », comme amertume d’un retour au pays, empreint de désillusion (dans la même veine : Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal [5])


Le fond de l’exposition statique :


Il serait constitué des livraisons d’artistes s’exprimant chacun par une maître-œuvre.


Franck Watel, « cartographe du futur » a réalisé, au surplus des albums, des contrefaçons plus vraies que nature de cartes SHOM (cartes marines hautement codifiées). Dans le cadre de son propos, une fable censée se dérouler en 2450, et la mer ayant monté de 1000m, l’Auvergne devient un archipel [6]


Il est aussi muséographe ; il a, entre autres, transformé des bâtiments du patrimoine littoral (comme d’anciens phares) en lieux de mémoires.


Il a tout d’abord pensé qu’il ne fallait pas s’égarer, dans l’espace limité de la galerie, en anecdotes et en clichés (explorateurs, conquistadors, naufrages, naufrageurs, inventeurs d’épaves, cartes au trésor, îles désertes, découvertes, navigations aventureuses), ou contes, fussent-t-ils vertigineux : « je suis, de mémoire d’homme, je crois, l’unique estre des nostre espece a avoir faict naufrage sur un vaisseau désert » [7].


Au surplus de Michel le Bris qui, avec Virginie Serna, a réalisé une exposition nommée « Pirates et flibustiers des Caraïbes » au musée de la marine à Paris en 2002, et fut l’auteur du catalogue [8]. Entre autres récits, il nous montre que le si fameux tableau d’Eugène Delacroix « La liberté guidant le peuple » s’inspire d’une gravure représentant Anne Bonny brandissant un drapeau noir à tête de mort. Cette dernière, afin de démontrer au hommes qu’une femme pouvait être pirate, avait d’ailleurs coutume de leur monter sa poitrine avant de les occire !


A noter que Michel le Bris travailla sur le fond libertaire et égalitaire de la flibuste (société d’entraide sur l’île de la Tortue), ou fondation de la colonie « libertalia » à Madagascar.


Un premier geste d’installation serait de donner un fond de posé-d’œuvre de même nature à chaque artiste (par exemple un aplat blanc en relief sur des murs) et où chacun aurait son autonomie, mais repérée et limitée par cet espace d’expression, qui sera le même pour tous.


Apparaît peu à peu que toutes ces utopies, ces rêves de grand large, d’espaces de liberté, d’errance, pourraient bien se trouver contenus dans l’imaginaire captivant, la spirale onirique, si opérante, des cartes. Ces cartes réelles ou rêvées saurons nous prendre (proies faciles, déjà captives) dans les filets de leurs mystifications.


Les cartes — premier chaos de pistes :

- Les cartes historiques précieuses, souvent uniques, surchargées et surannées : je vais visiter à Paris, à la mi-avril, la galerie Le Bail spécialisée dans les cartes anciennes rares ; j’irai également voir le musée de la marine, et la section des cartes de la BNF. Ces cartes anciennes portent le rêve jusque dans les dessins édulcorés qui les illustraient (Éole, monstres marins).

- Xavier Spartafora, qui a exposé ici durant le dernier festival, propose d’improbables et spectaculaires îles en trois dimensions, dont il fait des archipels toujours renouvelés.

- Franck Watel a en tête une carte de Mars (!) terraformée et envahie d‘un océan de 1000m.

- Sébastien Fau, qui a déjà exposé également ici pourrai nous proposer un très original « Vendredi » s’extrayant de la carte de l’ile déserte de Robinson…


Et, perforant encore leur contenu de rêve, entrer dans les cartes secrètes :

- celles des routes maritimes, des passes, des îles perdues, des détroits, des régimes des vents, que gardaient jalousement les états, au retour de leurs explorateurs-géographes.

- celles des itinéraires secrets des galions et leurs cargaisons précieuses, afin de désorienter et d’échapper aux pirates en embuscade.

- secrets d’éphémérides, de calculs de tentatives en mer, Graal de la solution pour déterminer la « longitude" [9]


L’art vivant au cœur de l’exposition : le festival d’Avignon, voué à l’art vivant. Cette exposition (au-delà du « donner à voir ») se doit d’être ponctuée par des évènements, des lectures, des musiques ; l’exposition devient un moment-spectacle.


De plus, au lieu d’un seul vernissage (et un finissage), qui rassemblent beaucoup de monde il est vrai, ces petits événements draineraient à nouveau bien des personnes. Il est arrivé avec entre 60 et 80 personnes, que nous occupions même la rue.


Et je pense toujours que, vers 17 heures, une très belle lumière, surgissant de la rue petite rue de l’oriflamme, au droit de la vitrine, entraine un rayon de soleil jusqu’au fond de la galerie.


L’acteur se trouverait alors sous cette lumière, et le public, donc, en contre- jour.

Nous pensons écouter Nicolas Allright pour entendre sa voix sous une lecture de Saint-John-Perse prélevée dans « vents » [10], car j’y trouve ce qui me propulse actuellement.

Et le Vent avec nous comme maître du chant

Je hâterai la sève de vos actes. Je mènerai vos œuvres à maturation

Et vous aiguiserai, l’acte lui-même comme l’éclat de quartz ou d’obsidienne

Des forces vives, ô complices, courent aux flancs de vos femmes, comme les affres lumineuses aux flancs des barques lacées d’or.

Et le poète est avec vous. Ses pensées parmi vous comme des tours de guet. Qu’il tienne jusqu’au soir, qu’il tienne son regard sur la chance de l’homme !

Je peuplerai pour vous l’abîme de ses yeux. Et les songes qu’il osa, vous, vous en ferez des actes. Et à la tresse de son chant vous tresserez le geste qu’il n’achève…

Ô fraîcheur, ô fraîcheur retrouvée parmi les sources du langage !...Le vin nouveau n’est pas plus vrai, le lin nouveau n’est pas plus frais.

…Et vous aviez si peu de temps pour naître à cet instant !

Il se trouve qu’un ami de Martinique, Luis Pannier, habite maintenant Montpellier. Vénézuélien d’origine, il fit de tout temps partie des « intellectuels flibustiers » de Caracas…Il est proche de Miguel Angel Perera, anthropologue et archéologue vénézuélien également, spécialiste de l’histoire de la mer des Caraïbes entre le 16e et le 17e siècle [11]. Celui-ci, vivant également dans la région, pourrait nous offrir une conférence érudite.


Ultramarin aussi, Michel Pivette (aujourd’hui dans le Gard) est resté en Martinique près de trente ans, où il possédait un grand bateau destiné à la plongée des vacanciers. Il lui permettait de couvrir l’ensemble de la côte sous le vent. Avec lui, je m’initiais aux plongées abyssales. Mais Michel était aussi un « découvreur d’épave » ; en 1986, je le vis rentrer de mer et de nuit. Dans la profondeur de ses yeux bleu délavé, l’éclat d’une joie intérieure immanente. Avec deux comparses, il avait, après des mois de traque pris sur leur maigre temps libre, retrouvé « Tamaya », grand voilier coulé lors de l’éruption de la montagne pelée, en 1902 (à 80 m, bien au-delà des limites de la plongée à air comprimé…). Autre « invention », dans les eaux troubles de la baie de Fort de France, là encore après une exploration fastidieuse, il localisa l’hydravion Sykorsky S 43, qui coula loupa son amerrissage. Sur dos, entier, dans moins de 30 m mais eau peu claire. Michel a une « gueule » (comme un acteur a une « gueule ») et une voix, et les documents pour nous embarquer dans son histoire…


Je vais proposer Agnès Barthélémy, professeur de piano au conservatoire, et dont l’instrument enchantait la rue campane, au point que j’en ouvrais toutes mes portes afin de laisser entrer cette musique (elle habitait l’immeuble voisin), de venir nous offrir un concert Debussy.


Enfin, pour le cas au Fanny Ardant ne serait pas disponible à cette période, il serait agréable que sa voix accompagne quelque part, dans sa lecture du « Bateau ivre » de Rimbaud, qu’elle interprète de façon si profonde et si puissante.


« Géographies parallèles », de Michel Butor [12] ; les conventions cartographiques veulent que soient dessinées les limites terre/mer (les côtes). Ce n’est pas ce qui intéresse le navigateur, mais la limite hauts-fonds/eaux-franches (pour la survie de leur hélice, et la leur). Les cartes marines, même après des siècles de relevés méritoires, sont encore trop peu précises dans les détails. De façon inattendue, les photos satellites offrent l’information, et très détaillée. J’exhume de mon fonds perso un document entaché d’embruns, où platiers et récifs sont parfaitement visibles, et où sont notés en mer les passes, les bouées, les piquets, les alignements, les amers, des indications locales (trim), des essais-erreurs ; pourraient s’y rajouter les options en fonction du type de navigation (marée haute, marée basse, nav de nuit, etc...).


Bien comprendre l’enlacement intime, évoqué en tête, entre « le parti pris de la légèreté », résidence numérique sur www. rhuthmos.eu et « l’imaginaire maritime » que propose en juillet la « Galerie des Paysages » à Avignon, mettre en perspective l’un des premiers schémas-fondateurs de mes installations de land-art : je n’avais encore déplié aucune toile ni saccagé aucune bambouseraie ! On y voit un ensemble de pseudo-habitats lightweight lacustres : c’est pourquoi j’ai nommé à l’origine l’ensemble « Les Villages Aériens », inspiré du roman « Le village aérien » de Jules Verne. Cette relation au libre territoire marin m’habite dès l’origine : la mer est l’indivision définitive. Nous sommes n’y sommes soumis qu’à la seule solidarité des gens de mer, ou de leurs cupidités...

L’homme, dans certaines conditions qui le rattachent au mouvement même des choses ne rompt pas le désert, il le sacralise. Les hommes qui viennent sur l’Ile occupent réellement l’Ile et la peuplent ; mais en vérité, s’ils étaient suffisamment séparés, suffisamment créateurs, ils donneraient seulement à l’Ile une image dynamique d’elle-même, une conscience du mouvement qui l’a produite, au point qu’à travers l’homme l’Ile prendrait enfin conscience de soi comme déserte et sans homme. L’Ile serait seulement le rêve de l’homme, et l’homme la pure conscience de l’Ile. Pour tout cela, encore une fois, une seule condition :il faudrait que l’homme se ramène au mouvement qui l’amène sur l’Ile, mouvement qui reprend et prolonge l’élan qui produisait l’Ile. Ainsi la géographie ne ferait plus qu’un avec l’imaginaire. — Gilles Deleuze [13]

A te lire, cher Amiral de la Mer Océane


Fr




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« Prise de mer »

Notes

[1G. Deleuze, « Cause et raison des Iles désertes », L’île déserte, textes et entretiens 1953-1974, Paris, Minuit, 2002.

[2R. Toumson, L’utopie perdue des Îles d’Amériques, Paris, Honoré Champion, 2004.

[3G. Deleuze, op. cit.

[4Saint-John Perse, Amers, suivi de Oiseaux, Paris, Gallimard, 1957.

[5A. Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal », d’abord publié par la revue Volonté n° 20, 1939, puis, sous l’impulsion d’André Breton, New York, Brentano’s, 1947.

[6F. Watel, Les îles d’Auvergne, Paulhaguet, Doublevebe Recup, 1993.

[7U. Eco, L’île du jour d’avant, Paris, Grasset, 1996.

[8M. le Bris et V. Serna, Pirates et flibustiers des Caraïbes, catalogue de l’exposition, Hoëbeke, Paris, 2001

[9U. Eco, L’île du jour d’avant, Paris, Grasset, 1996.

[10Saint-John Perse, Vents, Paris, Gallimard, 1960.

[11M. A. Perera, La mirada perdida – Etnohistoria y antropologia americana del siglo XVI, Caracas, Monte Avila, 1992.

[12M. Butor, Géographies parallèles, Coaraze, L’Armourier, 1998.

[13G. Deleuze, op. cit.

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