Pascal Michon

Sur le rythme et les stratégies de sortie du dualisme dans les sciences sociales

Article publié le 27 février 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Sur le rythme et les stratégies de sortie du dualisme dans les sciences sociales  », Rhuthmos, 27 février 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article292
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Cher S.,


Quelques remarques sur ton dernier mail, qui mérite vraiment qu’on s’y arrête. Bien qu’il semblerait à première vue apparemment très utile, j’ai l’impression que ton projet de recensement des pistes permettant de sortir de l’opposition entre holisme et individualisme risque de ne pas mener très loin. Ou du moins pas comme il est présenté.


Cette opposition, sous la forme réifiée à laquelle tu fais allusion, est en effet le produit récent d’une polémique entre positions universitaires et politiques en concurrence sur un marché très restreint. Elle ne rend pas compte de la réalité des recherches. Après pas mal d’années à réfléchir à cette question, j’ai plutôt le sentiment que tous les auteurs qui ont compté dans l’histoire de la sociologie et de l’anthropologie l’on fait précisément parce qu’ils ont proposé une articulation originale des deux aspects du problème. On sait bien – et Raymond Boudon s’était fait un plaisir de le rappeler – que Durkheim lui-même utilise de temps en temps des méthodes individualistes. À l’inverse, le même Boudon a dû reconnaître que Weber n’exclut pas les effets de retour sur les individus des collectifs formés par Vergesellschaftung ou Vergemeinschaftung. Bien entendu, de nombreux auteurs ont également soutenu des positions unilatérales. Mais ce ne sont pas ceux-là qui nous intéressent.


Aujourd’hui, on pourrait ajouter à ta liste bien d’autres noms, entre autres : Elias, Certeau, Touraine, Habermas, Honneth, Foucault, Giddens, Boltanski, et, un peu myself , (je me permets de te renvoyer à ce sujet aux discussions qui sont au centre de Rythmes, pouvoir, mondialisation et Les Rythmes du politique sur les formes de l’individuation singulière et collective, ce que l’on peut appeler les « rythmes » au sens préplatonicien de « formes du mouvant »).


Ce qu’il faudrait donc repérer, c’est plutôt : 1. Comment chacun des auteurs cités (et peut-être d’autres encore) a fait pour articuler la production des individus singuliers et des individus collectifs. Quel dispositif théorique il a échafaudé pour affronter la difficulté. 2. Les lieux théoriques où la stratégie ainsi déployée s’est finalement épuisée et a toléré, voire nécessité, la réintroduction des présupposés dualistes pourtant condamnés en première instance. J’ai montré il y a quelques années ce phénomène de rebroussement chez Elias et chez Dumont – de même en philosophie, sur des problèmes un peu différents mais formellement proches, chez Gadamer – mais on pourrait faire la même analyse chez tous les auteurs qui nous intéressent. Plutôt que d’une double liste d’auteurs « plutôt individualistes » ou « plutôt holistes », on obtiendrait ainsi une seule liste au sein de laquelle on verrait que les points de résistance à la dissolution du dualisme sont assez différents les uns des autres mais qu’ils ont malgré tout un « air de famille ». Personnellement, la conclusion à laquelle j’en suis arrivé est que la sociologie ne peut pas s’en sortir seule : il lui faut l’aide d’une théorie du langage qui lui permette de ne pas réintroduire en contrebande (souvent par ignorance), en particulier lorsqu’elle pose la question du « sens de l’action » ou des « représentations », le dualisme dont elle essaie de se débarrasser à bon droit par ailleurs. Mais sur ce point, la sociologie française est plus qu’en retard... elle ignore le problème.


Bien amicalement à toi, etc.

Paris, 1er novembre 2009



Cher S.,


Tu poses la question centrale de cette affaire : le rapport noué entre liberté et contrainte. En tant que question éthique et politique, elle est tout à fait essentielle et motive certainement tous les autres choix théoriques que nous sommes amenés à faire.


Et tu as aussi raison de vouloir compliquer ton schéma de départ, car tu le sens bien ce premier choix en recoupe d’autres qu’on pourrait peut-être exprimer de la manière suivante : un choix méthodologique (celui du mode d’explication des phénomènes choisi : si le sens de l’action est plutôt du coté des singuliers ou plutôt des collectifs, ou d’un rapport entre les deux comme chez Descombes pour qui un singulier s’autorise des règles sociales, des « institutions du sens », pour agir de soi-même) ; un choix épistémologique (celui du mode de connaissance des phénomènes : si le sens de l’action est plutôt du côté de la construction nominaliste et idéaltypique ou de la découverte réaliste, ou encore une fois d’un rapport entre les deux comme dans l’herméneutique classique où ces deux aspects sont intégrés dans un cercle récurrent).


À ces deux premiers choix, je pense qu’il faut désormais en ajouter un troisième que l’on pourrait appeler un choix poétique – au sens de la poétique cela s’entend : si le sens de l’action est plutôt du côté du social (c’est-à-dire des individus singuliers et collectifs), ou plutôt du côté du symbolique (comme chez Cassirer ou d’une autre manière chez Lévi-Strauss), ou d’un rapport entre les deux médiatisé par le langage comme activité signifiante, radicalement arbitraire et rythmique, comme je propose pour ma part de le penser. Mon impression est que l’on ne peut arriver à médiatiser les opposés en question sans précisément poser le problème du médiateur général qui permet au social à la fois de se tenir et d’évoluer. Contrairement à la doxa structuraliste qui perdure chez de nombreux penseurs anti-dualistes contemporains, le symbolique n’est pas une couche autonome, elle n’existe qu’à travers l’usage du langage. De même, contrairement à la doxa sociologique (contredite uniquement chez quelques anthropologues comme Mauss, Boas et Sapir ou quelques sociologues comme Tarde ou Habermas), le langage n’est pas une institution, il est le fondement de toute institution. Il n’est pas englobé par le social mais permet au contraire à celui-ci de se produire, de se maintenir et d’évoluer.


Faute de travailler cette dernière distinction qui porte sur ses présupposés les plus profonds, la sociologie ne peut que retomber régulièrement dans ce processus de rebroussement dont je parlais dans mon mail précédent. Un auteur, conscient du problème, s’engage dans une lutte explicite contre le dualisme des sciences sociales, mais il existe comme une espèce de plafond de verre contre lequel vient buter son entreprise. À un certain moment, il réintroduit au moins quelques-unes des hypothèses dont il avait voulu se débarrasser. Un bel exemple de ce devenir malheureux de la théorie sociologique nous est donné par Elias. Celui-ci fait une magnifique histoire de la construction interactive de l’individu et de l’État modernes, après quoi (cet après est évidemment purement didactique) il retombe dans Hobbes et une définition des singuliers en termes de passions agressives sinon possessives. Ayant exclu le langage dès le départ comme extérieur à ses préoccupations, la sociologie est ainsi condamnée à tourner comme un écureuil dans sa cage : holisme vs individualisme vs holisme... hop, hop....


À partir de là, on pourrait, me semble-t-il, faire des distinctions qui manquent un peu dans ta proposition, notamment celle entre individu et sujet. On peut être un individu et ne pas être sujet : c’est la banalité même de la critique de la consommation ou encore de la production. L’individuation n’implique en rien la subjectivation. Mais c’est une autre histoire...


Mes amitiés, etc.

Paris, 2 novembre 2009

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