Frédéric Bisson et Pascal Michon

Sur Michaux et Whitehead, l’Infini turbulent et le swing cosmique

Article publié le 20 avril 2011

Pour citer cet article : Frédéric Bisson et Pascal Michon , « Sur Michaux et Whitehead, l’Infini turbulent et le swing cosmique  », Rhuthmos, 20 avril 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article317
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Cher Frédéric,


Je viens de lire votre texte sur Whitehead, la mescaline et le « swing cosmique ». Il m’a fait penser à la Fable mystique de Michel de Certeau où celui-ci analyse les raisons pour lesquelles le grand mouvement extatique, qui s’était développé à partir du XIVe siècle, n’a pas survécu au XVIIe. Mais alors que les Surin et autres fous de Dieu étaient torturés par le doute selon lequel les exercices auxquels ils se soumettaient ne permettaient en rien la venue de Dieu en eux et favorisaient au contraire de simples et banales expressions de leur corps, vous semblez pour votre part encore très confiant dans les pouvoirs dévoilants de l’extase sous drogue. Certes, vous notez les dangers de se confronter à la puissance chimique et les illusions qu’elle peut générer, sans compter les descentes infernales, mais au bout du compte vous maintenez la possibilité d’accéder à une connaissance du réel à travers elle. Vous me permettrez d’en douter et je préfère à ce sujet la leçon du Père Surin à celle du frère Watts.


Tout scepticisme concernant le point central de votre propos mis à part, je trouve par ailleurs votre texte mal ajointé : j’y vois un saut entre les trois premières parties, où vous rassemblez les enseignements des pratiques littéraires de Michaux, Sartre ou Watts, et la quatrième dans laquelle vous évoquez la métaphysique de Whitehead. Vous avez beau y mettre de nombreux guillemets, vous pensez quand même qu’« il faudrait en ce sens plutôt dire que l’expérience mescalinienne matérialise l’intuition métaphysique fondamentale que Whitehead a rationnellement développée dans son système cosmologique ». Je vous pense trop honnête vis-à-vis de ces choses pour ne pas vous rendre compte que cette assertion ne vaut pas mieux que celle que vous rejetez auparavant pour la forme : « On pourrait être tenté de dire que la métaphysique du processus trouve dans l’expérience mescalinienne une vérification de ses constructions théoriques. »


Dans les deux cas, il s’agit d’un attelage purement verbal. Et cela pour au moins deux raisons : d’une part, faute d’une poétique et d’une théorie du langage adéquates, vous prenez les textes de Michaux, de Sartre et des autres comme des outils référentiels. Comme si la littérature n’était qu’un moyen de se rapporter à des expériences qui existeraient en dehors du langage, c’est-à-dire dans un corps sans langage – c’est, je crois, le coût de votre deleuzisme. De l’autre, en la mettant brutalement en continuité avec ce que vous présentez comme des rapports d’expérimentation, vous réduisez d’une certaine manière la pensée de Whitehead précisément à de l’expérience. De facto vous la phénoménologisez – à rebours de son propos.


Autrement dit, je ne suis pas certain qu’on puisse passer aussi facilement, sinon à glisser métaphoriquement d’un point à un autre, de « l’Infini turbulent » propre à Michaux au « rythme cosmique » whiteheadien. Ou alors, il faudrait le faire en prenant en compte la dimension langagière et poétique de ces deux formes de discours. On aurait peut-être accès alors à une dimension rythmique commune mais il faudrait alors abandonner l’idée que celle-ci nous dévoile l’Être tel qu’il est, c’est-à-dire le cosmos sans l’homme.


Mes amitiés,


Pascal Michon

Paris, le 2 avril 2011




Cher Pascal,


Je vous remercie pour votre lecture éclairée. Vos objections sont très saines et constructives. On a bien raison de se méfier du mysticisme, surtout quand il s’agit du mysticisme psychédélique et de ses clichés. Mais il me semble que votre critique simplifie certains points, peut-être obscurs dans mon papier, sur lesquels je me permets de revenir.


D’abord, je me suis attaché à montrer combien l’expérimentation de Michaux était tactiquement liée à un dispositif de pouvoir très contextualisé, et combien les doses les plus infimes de connaissance et de vérité étaient ainsi difficilement produites, sécrétées dans un rapport de forces. En ce sens, je ne comprends pas vraiment comment mon propos peut vous faire penser au mouvement extatique du XVIe siècle, dont l’expérience est conditionnée par un tout autre dispositif. Mais ce n’est pas le point le plus important.


Notre divergence fondamentale est, pour aller vite, la divergence éternelle entre réalisme et idéalisme. Je suis réaliste, et vos objections sont idéalistes. On peut bien sûr étudier un texte de Michaux comme n’étant qu’un texte, dégager sa poétique, définir son « jeu de langage ». Mais je ne crois pas pour autant que le langage soit autotélique. Il parle de quelque chose, et non pas seulement de lui-même. Cela étant, vous ne rendez pas justice à mon propos quand vous me prêtez l’idée du réalisme naïf – ou, pour parler comme Derrida, de la « métaphysique de la présence » – suivant laquelle la littérature ne serait « qu’un moyen de se rapporter à des expériences qui existeraient en dehors du langage, c’est-à-dire dans un corps sans langage ». Je ne défends aucunement l’idée d’une telle transparence. Michaux a bien inventé quelque chose, il a extrait de son affection mescalinienne un affect. En tant qu’affect, son expérience mescalinienne est proprement littéraire. La distinction entre affection et affect répond à votre objection : la littérature n’est pas présence immédiate au réel, elle a son épaisseur, elle est bien une médiation, mais une médiation qui, mordant sur le réel, en extrait quelque chose qui se conserve ou subsiste comme une image. Il faut inventer pour découvrir. En ce sens, votre acception du terme « expérience » me semble étroitement phénoméniste : la pensée, qu’elle soit philosophique ou littéraire, est en elle-même une expérimentation. Faire une expérience, ce n’est pas facile. Ce n’est pas tous les jours. C’est tout sauf immédiat, une expérience. Ça pense, une expérience, non seulement par calculs et protocoles, mais par toutes les idées qui ouvrent à travers elle un sens encore inouï. Je ne phénoménologise pas la pensée de Whitehead, c’est vous qui phénoménisez l’expérience. Le langage poétique n’est pas référentiel, il est expérimental. La pensée de Whitehead a été très justement appelée (par Didier Debaise) un « empirisme spéculatif ». Ce n’est pas la trahir, mais lui être au contraire fidèle que de retrouver l’expérimentation dont les concepts qu’elle invente sont porteurs.


En ce sens, je ne crois pas qu’il y ait un saut entre Michaux et Whitehead. Tout mon papier vise à montrer le contraire. En règle générale, la littérature et la philosophie ne sont pas des domaines incommunicables : la philosophie pense philosophiquement la même chose que la poésie pense poétiquement. La philosophie expérimente en concepts ce que la poésie expérimente en affects. Le texte extrait de l’Infini turbulent qui ouvre mon article (« chaque instant se forme, s’achève, s’effondre, se refait en un nouvel instant qui se fait, qui se forme, qui s’accomplit… ») est exactement l’affect que Whitehead pense-expérimente sous les concepts de « concrescence » et de « transition ». Entre ces langages hétérogènes, il n’y a pas seulement analogie structurelle, mais sympathie à distance. Ils sont en sympathie objective (comme deux cordes vibrantes) dans leur hétérogénéité même, car ils inventent, chacun à sa manière, une expression nouvelle pour une rythmicité universelle que l’expérience au sens où vous l’entendez ne peut par principe saisir. Michaux immortalise en un affect poétique un rythme que Whitehead immortalise en concepts. L’homme peut connaître autre chose que l’homme. Mais pour cela, il doit donner le meilleur de lui-même.


Amitiés,


Frédéric Bisson

Carpiquet, le 2 avril 2011

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