Henri Lefebvre & Catherine Régulier

Le projet rythmanalytique

Article publié le 20 janvier 2013

Pour citer cet article : Henri Lefebvre & Catherine Régulier , « Le projet rythmanalytique  », Rhuthmos, 20 janvier 2013 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article800
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Ce texte a paru dans Communications, N° 41, 1985, p. 191-199.

 1. La vie quotidienne et les rythmes

Dans un ouvrage à paraître, nous montrerons les rapports entre la vie quotidienne et les rythmes, c’est-à-dire les modalités concrètes du temps social. L’étude rythmologique que nous allons tenter s’intègre à celle de la vie quotidienne. Elle en approfondit certains aspects. La vie quotidienne se règle sur le temps abstrait, quantitatif, celui des montres et des horloges. Ce temps s’est introduit peu à peu en Occident, après l’invention des horloges, au cours de leur entrée dans la pratique sociale. Ce temps homogène et désacralisé remporta la victoire dès lors qu’il fournit la mesure du temps de travail. A partir de ce moment historique, il devint le temps de la quotidienneté, subordonnant à l’organisation du travail dans l’espace les autres aspects du quotidien : les heures du sommeil et du réveil, les heures des repas et de la vie privée, les relations des adultes avec les enfants, les distractions et les loisirs, les rapports au lieu d’habitation. Cependant, la vie quotidienne reste parcourue et traversée par les grands rythmes cosmiques et vitaux : les jours et les nuits, les mois et les saisons, et plus précisément encore les rythmes biologiques. Il en résulte dans le quotidien une interaction perpétuelle entre ces rythmes et les processus répétitifs liés au temps homogène.


Cette interaction a certains aspects que nous laisserons de côté, par exemple les liens traditionnels du temps social avec les croyances et prescriptions religieuses. Nous nous attacherons seulement à l’aspect rythmique du temps quotidien. L’étude de la vie quotidienne a déjà mis en évidence cette différence banale et pourtant méconnue entre le cyclique et le linéaire, entre le temps rythmé et le temps des répétitions brutales. Cette répétition est lassante, épuisante, fastidieuse, alors que le retour d’un cycle a l’allure d’un avènement et d’un événement. Son début, qui n’est pourtant qu’un recommencement, a toujours la fraîcheur d’une découverte et d’une invention. L’aube a toujours un charme miraculeux, la faim. la soif se renouvellent merveilleusement... Le quotidien est à la fois le lieu, le théâtre et l’enjeu d’un conflit entre les grands rythmes indestructibles et les processus imposés par l’organisation socio-économique de la production, de la consommation, de la circulation et de l’habitat. L’analyse de la vie quotidienne montre comment et pourquoi le temps social est lui-même un produit social. Comme tout produit, comme l’espace, le temps se divise et se scinde en usage et valeur d’usage d’un côté, et en échange et valeur d’échange d’un autre côté. D’un côté il se vend et de l’autre il se vit.


D’où une série d hypothèses qui servent de point de départ à la rythmanalyse.


Premièrement, le temps quotidien est doublement mesuré, ou plutôt il est à la fois mesurant et mesuré. D’une part, les rythmes fondamentaux et cycliques se maintiennent et d’autre part, le temps quantifié des horloges et des montres impose des répétitions monotones. Les cycles animent la répétition en la traversant. Ne serait-ce pas en raison de cette double mesure que la quotidienneté a pu s’établir dans les temps modernes, se stabiliser et pour ainsi dire s’institutionnaliser ?


Deuxièmement, il y a une lutte âpre et obscure autour du temps et de l’emploi du temps. Cette lutte a les plus surprenants prolongements. Les rythmes dits naturels se modifient pour des raisons multiples, technologiques ou socio-économiques, d’une façon qui exige des recherches approfondies. Par exemple, les activités nocturnes se multiplient, bouleversant les rythmes circadiens. Comme si la journée ne suffisait pas à accomplir les tâches répétitives, la pratique sociale mord peu à peu sur la nuit. En fin de semaine, au lieu du repos hebdomadaire et de la piété traditionnels, éclate la fièvre du samedi soir.


Troisièmement, le temps quantifié se soumet à une loi très générale de cette société : il devient à la fois uniforme et monotone tout en s’émiettant et en se fragmentant. Comme l’espace, il se divise en lots et en parcelles : transports, eux-mêmes fragmentés, travaux divers, dis tractions, loisir. Il n’y a pas du temps pour tout faire mais chaque « faire » a son temps. Ces fragments se hiérarchisent, mais le travail reste dans une large mesure (malgré une dépréciation que combat une revalorisation pratique en période de chômage) l’essentiel, le réfèrent auquel on essaie de tout rapporter. Cependant les perturbations rythmiques se multiplient ainsi que les troubles dits nerveux. Il n’est pas inexact de dire que les nerfs et le cerveau ont leurs rythmes, de même que les sens et l’intellection.


Dans la perspective rythmanalytique. on peut décrire les « journées » et les emplois du temps selon les catégories sociales, les sexes, ies âges. À noter que les objets sont consommateurs de temps, ils s’inscrivent dans son emploi avec leurs exigences propres. Une machine à laver consomme son fragment de temps (fonctionnement et entretien) comme elle occupe son fragment d’espace. Les heures de repas résultent de conventions sociales puisqu’elles diffèrent selon les pays. Mais, si vous mangez à midi et à huit heures du soir, vous finissez par avoir faim à ces heures. Il faut peut-être des dizaines d’années pour plier le corps à ces rythmes et il n’est pas rare que les enfants refusent les rythmes sociaux. Quant à la concentration intellectuelle et aux activités quelle entraîne (lecture, écriture, analyse), elles ont aussi leur rythme propre, créé par l’habitude, c’est-à-dire par un compromis plus ou moins harmonieux entre le répétitif, le cyclique et ce qui survient. Ces comportements acquis selon un certain partage du temps et selon des rythmes bien définis laissent pourtant l’impression d’une spontanéité. Automatismes ou spontanéité ? On attribue à un besoin essentiel ce qui résulte de contraintes externes. Tel qui se réveille à six heures du matin parce qu’il est ainsi rythmé par son travail a peut-être encore sommeil et besoin de dormir. Cette interaction du répétitif et du rythmique n’engendre-t-elle pas plus ou moins rapidement une dépossession du corps ? Cette dépossession a été déjà notée et soulignée bien des fois sans que l’on en ait saisi toutes les raisons.


Le relatif, dans la vie quotidienne, aux rapports sociaux apparaît ainsi à chaque « sujet » comme du nécessaire et de l’absolu, comme de l’essentiel et de l’authentique. Qu’on introduise un élément nouveau dans le temps quotidien, cette construction vacille et menace de s’écrouler, montrant par là qu’elle n’était ni nécessaire ni authentique. Devenir insomniaque, amoureux ou boulimique fait entrer dans une autre quotidienneté...


L’organisation rythmée du temps quotidien est en un sens ce qu’il y a de plus personnel, intérieur. Et c’est aussi ce qu’il y a de plus extérieur (ce qui correspond à une formule célèbre de Hegel). Il ne s’agit ni d’une illusion ni d’une idéologie, mais d’une réalité. Les rythmes acquis sont à la fois intérieurs et sociaux. Dans une journée du inonde moderne, tout le monde fait à peu près la même chose à peu près aux mêmes heures, mais chacun est réellement seul à le faire.


Le cyclique et le linéaire sont des catégories, c’est-à-dire des notions ou concepts. Chacun de ces deux mots désigne — dénote — une extrême diversité de faits et de phénomènes. Les mouvements et processus cycliques, ondulations, vibrations, retours et rotations, sont innombrables du microscopique à l’astronomique, des molécules aux galaxies, en passant par les battements de cœur ou de paupières, la respiration, l’alternance des jours et des nuits, des mois et des saisons, etc. Quant au linéaire, il désigne n’importe quelle suite de faits identiques, séparés par un intervalle de temps plus ou moins grand : chute d’une goutte d’eau, coups de marteau, bruit d’un moteur, etc. La connotation ne disparaît pas dans la dénotation de ces termes. Le cyclique a pour lui une appréciation plutôt favorable : il provient du cosmos, du mondial, de la nature. Chacun peut se représenter, les vagues de la mer — bonne représentation, pleine de sens — ou les ondes sonores, ou bien les cycles circadiens ou mensuels. Le linéaire, lui. ne se représente que monotone, lassant et même intolérable.


Les rapports du cyclique et du linéaire — interactions, interférences, domination de l’un sur l’autre ou rébellion de l’un contre l’autre — ne sont pas simples ; il y a entre eux une unité conflictuelle. Ils se pénètrent mais dans une lutte incessante, tantôt compromis, tantôt perturbation. Cependant, il y a entre eux une unité indissoluble : dans l’horloge, le répétitif, le tic-tac, mesure le cycle des heures et des jours, et réciproquement. Dans la pratique industrielle, où le répétitif linéaire tend à l’emporter, la lutte est intense.


Si donc le cyclique et le linéaire sont des catégories du temps et du rythme avec des caractères généraux (dont la mesure, celle de l’un par l’autre, ce qui fait de chacun d’eux un mesurant-mesuré), n’y a-t-il pas d’autres catégories ? D’autres traits caractéristiques du temps et du rythme ? D’autres temps ?


Le temps que provisoirement nous nommerons « approprié » a ses caractères propres. Normal ou exceptionnel, c’est un temps qui oublie le temps, pendant lequel le temps ne (se) compte plus. Il advient ou survient quand une activité apporte une plénitude, que cette activité soit banale (une occupation, un travail) ou subtile (méditation, contemplation spontanée (jeu de l’enfant et même des adultes) ou sophistiquée. Cette activité s’accorde à elle-même et au monde. Elle a quelques traits d’une autocréation et d’un don plutôt que d’une obligation ou d’une imposition venue du dehors. Elle est dans le temps : elle est un temps, mais ne le réfléchit pas.


Pour bien poser la question des rythmes, revenons sur la vie quotidienne et la description d’une journée. L’emploi du temps la fragmente, la divise en parcelles. Un certain réalisme consiste en une description minutieuse de ces parcelles ; il étudie les activités relatives à la nourriture, à l’habillement, au nettoyage, aux transports, etc. Il mentionne les produits employés. Une telle description paraîtra scientifique ; or, elle passe à côté de l’objet lui-même qui n’est pas la série des laps de temps ainsi passés mais leur enchaînement dans le temps, donc leur rythme. L’essentiel s’égarera au profit de l’accidentel, même et surtout si l’étude des fragments permet de théoriser certaines structures du quotidien.

 2. Qu’est-ce que le rythme ?

Chacun croit savoir ce que signifie ce mot. En effet, chacun le sent d’une manière empirique très éloignée d’une connaissance : le rythme entre dans le vécu ; or cela ne veut pas dire qu’il entre dans le connu. D’une constatation à une définition il y a loin, et plus encore de la saisie d’un quelconque rythme (celui d’un air de musique, ou de la respiration, ou des battements du cœur) à la conception qui saisit la simultanéité et l’enchevêtrement de plusieurs rythmes, leur unité dans leur diversité. Et pourtant chacun de nous est cette unité de relations diverses dont les aspects se subordonnent à l’action vers l’extérieur, s’orientent vers le dehors, vers l’Autre et le Monde, à tel point qu’ils nous échappent. Nous n’avons conscience de la plupart de nos rythmes que lorsque nous commençons à souffrir d’un dérèglement. C’est dans l’unité organique, psychologique et sociale du « percevant » orienté vers le perçu, c’est-à-dire vers les objets, vers les alentours et vers les autres personnes, que se donnent les rythmes qui composent cette unité. Une analyse est donc nécessaire pour les discerner et les comparer. Il s’agit ici de la faim et de la soif, du sommeil et de la veille, du sexe et de l’activité intellectuelle, etc.


Pour qu’il y ait rythme, il faut qu’il y ait répétition dans un mouvement , mais pas n’importe quelle répétition. Le retour monotone du même bruit identique à soi ne forme pas plus un rythme qu’un objet mobile quelconque sur sa trajectoire, par exemple une pierre qui tombe. Encore que notre oreille et sans doute notre cerveau tendent à introduire un rythme dans toute répétition, même complètement linéaire. Pour qu’il y ait rythme, il faut qu’apparaissent dans le mouvement des temps forts et des temps faibles, qui reviennent selon une règle ou loi — des temps longs et des brefs, repris de façon reconnaissable — , des arrêts, des silences, des blancs, des reprises et des intervalles selon une régularité. Le rythme comporte donc un temps différencié, une durée qualifiée. Ainsi que des répétitions, des ruptures et des reprises dans ce temps. Donc une mesure, mais une mesure interne, qui se distingue fortement sans pourtant s’en séparer de la mesure externe, le temps t (temps de l’horloge ou du métronome) ne consistant qu’en un paramètre homogène et quantitatif. La mesure externe peut et doit se superposer à la mesure interne dans une réciprocité d’action, mais elles ne peuvent se confondre. Elles n’ont ni le même commencement, ni la même fin ou finalité. Cette double mesure entre dans la définition du rythme, de sa qualité, irréductible à une détermination simple, impliquant au contraire des rapports complexes (dialectiques). Seul donc un mouvement non mécanique peut avoir un rythme ; ce qui classe tout ce qui relève de la pure mécanique dans le domaine du quantitatif dégagé abstraitement de la qualité. Toutefois, il faut formuler quelques réserves à cette affirmation. Par exemple, il y a des rapports étroits entre les rythmes et les mouvements ondulatoires qui s’étudient mathématiquement et physiquement. Les sons, ces éléments du mouvement musical, résultent, avec leurs propriétés et combinaisons (hauteurs, fréquences des vibrations, place sur l’échelle des sons, c’est-à-dire sur le continuum qui va du grave à l’aigu, intensités et timbres) — les sons résultent de vibrations complexes, de mouvements ondulatoires qui entrent dans les accords et les harmonies. On y reviendra plus loin en approfondissant la relation de la musicalité avec le rythme. Pour l’instant, il suffit de noter que le rythme suppose :


a) Des éléments temporels bien marqués, accentués, donc contrastants, voire opposés comme les temps forts et faibles.


b) Un mouvement d’ensemble qui emporte avec lui tous ces éléments (par exemple un mouvement de valse, plus ou moins rapide). Par ce double aspect, le rythme entre dans une construction générale du temps, du mouvement, du devenir. Et par conséquent dans sa problématique philosophique : répétition et devenir, relation du Même et de l’Autre. A noter, d’ores et déjà, que le rythme, en comportant une mesure, implique une certaine mémoire. Alors que la répétition .mécanique s’exécute en reproduisant l’instant qui précède, le rythme conserve et la mesure qui débute le processus et le recommencement de ce processus avec ses modifications, donc avec sa multiplicité et pluralité. Sans répéter identiquement le « même » mais en le subordonnant à l’altérité, voire à l’altération, c’est-à-dire à la différence.


Pour saisir de façon sensible, préconceptuelle mais vive, le rythme et les polyrythmies, il suffit de regarder attentivement la surface de la mer. Les vagues se succèdent ; elles prennent forme au voisinage de la plage, de la falaise, des berges. Ces vagues ont un rythme, qui dépend de la saison, de l’eau et des vents, mais aussi de la mer qui les porte, qui les apporte. Chaque mer a son rythme, celui de la Méditerranée n’est pas celui des océans. Mais regardez bien chaque vague. Sans cesse elle change. En approchant de la rive, elle reçoit le choc du ressac ; elle porte de nombreuses vaguelettes et jusqu’à d’infimes frissons qu’elle oriente mais qui ne vont pas toujours dans sa direction. Les ondes et les ondulations se caractérisent par la fréquence, par l’amplitude, par l’énergie déplacée. Observant les vagues, vous constaterez facilement ce que les physiciens nomment la superposition des petits mouvements. Les fortes vagues se heurtent avec des jets d’écume, elles interfèrent bruyamment. Les petites ondulations se traversent les unes les autres, s’amortissant plutôt qu’elles ne se heurtent. S’il y a un courant ou quelques objets solides animés d’un mouvement propre, vous pourrez avoir l’intuition de ce qu’est un champ polyrythmique et même entrevoir les relations entre les processus complexes et les trajectoires, entre les corps et les ondulations, etc.


Or il n’y a pas encore de théorie générale des rythmes. Une longue habitude, déjà soulignée, sépare le temps de l’espace, malgré les théories physiques contemporaines qui posent une relation entre eux. Jusqu’à nouvel ordre, ces théories échouent à donner une conception unitaire qui permettrait aussi de comprendre les diversités (différences).


Et voici maintenant l’hypothèse rythmanalytique. Le corps ? Votre corps ? Il consiste en un paquet de rythmes. Pourquoi ne pas dire : un bouquet ? ou une gerbe ? Parce que ces termes connotent un arrangement esthétique, comme si la nature — artiste — avait préparé et aménagé intentionnellement la beauté, l’harmonie des corps. Ce qui n’est peut-être pas erroné, mais ici vient prématurément. Le corps vivant — polyrythmique — se compose de rythmes divers, chaque « partie », chaque organe ou fonction, ayant le sien, dans une interaction perpétuelle, en équilibre sans doute « métastable », toujours compromis et le plus souvent rétabli, sauf cas de trouble. Comment ?. Par un mécanisme simple ? Par une homéostase, à la manière cybernétique ? Ou de façon plus subtile, par exemple par une hiérarchie de centres et par un centre supérieur ordonnant l’activité relationnelle ? C’est une de nos. questions. Mais les alentours du corps, le social aussi bien que le cosmique, sont également des paquets de rythmes (« paquets », au sens où l’on dit, non péjorativement, qu’un accord complexe, réunissant diverses notes et divers timbres, est un « paquet sonore »). Regardez maintenant autour de vous cette prairie, ce jardin, ces arbres, ces maisons, lis se donnent, ils s’offrent à vos yeux dans une simultanéité. Or cette simultanéité n’est jusqu’à un certain point qu’apparence, surface, spectacle. Allez en profondeur. Ne craignez pas de troubler cette surface, de mettre en mouvement sa limpidité. Faites comme ce vent qui secoue ces arbres. Que votre regard se fasse pénétrant, qu’il ne se borne plus à refléter, à miroiter. Qu’il transgresse quelque peu ses limites. Vous vous apercevez aussitôt que chaque plante, chaque arbre a son rythme. Et même plusieurs rythmes : feuilles, fleurs./ fruits ou graines. Sur ce cerisier, les fleurs au printemps naissent avec les feuilles qui survivront aux fruits et tomberont, pas toutes à la fois, en automne. Dès lors, vous allez saisir « symphoniquernent » ou « polyrythmiquement » chaque être ou chaque étant, chaque corps, vivant ou non vivant. Vous le saisirez dans son temps-espace, dans son lieu et son devenir proche ; jusqu’aux maisons et aux édifices, jusqu’aux villes et aux paysages.


Trompeuse, la simultanéité ? Abusif, le synchronisme ? Non et oui. Non : la quasi-suppression des distances dans le temps et l’espace par les moyens actuels de communication n’est certes pas sans importance, il n’est que de « voir » l’intérêt suscité à la télévision par les informations en direct. Vous assistez aux événements, à l’instant où ça se passe. Vous regardez les massacres, les cadavres, vous contemplez les explosions. Les missiles, les fusées partent sous vos yeux, filent vers les objectifs. Vous y êtes ! — Mais non vous n’y êtes pas. Vous avez une petite impression d’y être.. Subjectivité ! Vous êtes dans votre fauteuil devant le petit écran, bien nommé car il cache ce qu’il montre. La simultanéité ne dissimule pas seulement les drames — ou le tragique. Elle masque le temps, la diachronie. L’histoire ? La genèse ? Pas seulement. La diversité des lieux, des rythmes, donc des pays et des peuples. Erreur symétrique et tromperie corollaire de la simultanéité. factice : le renvoi perpétuel à l’histoire. Car il s’agit des temps présents !


De ces premiers aperçus, il résulte que le corps vivant peut et doit se considérer comme interaction d’organes situés en lui, ayant chacun leur rythme, mais soumis à une globalité spatio-temporelle. De plus, ce corps humain est le siège et le lieu d’interaction entre le biologique, le physiologique (nature), le social (dit souvent « culturel »), chacun de ces niveaux, chacune de ces dimensions, ayant sa spécificité, donc son espace-temps : son rythme. D’où chocs inévitables (stresses), troubles, perturbations, dans cet ensemble dont rien ne garantit absolument la stabilité.


D’où l’importance des échelles, proportions et rythmes. Pour concevoir la réalité physique et sa relation avec la réalité physiologique et sensible de l’être humain, la philosophie moderne a proposé deux schémas : le kantien ou néo-kantien, l’empirique ou positiviste. Selon le premier, les phénomènes — le flux des sensations — se classent, se rangent, s’organisent selon des catégories a priori, c’est-à-dire intérieure au su jet et à la conscience, y compris le temps et l’espace. L’en-soi (le nouménal) échappe aux prises de ce « sujet ». Selon l’empirisme et le positivisme, les faits sensibles se rangent d’eux-mêmes dans des relations de simultanéité, d’implication, d’enchaînement. « Si A implique B et que B implique C. A implique C. » Pas besoin d’autres catégories que celle du (de la) logique, qui ne sont d’ailleurs pas des catégories mais des évidences expérimentales, transcrites dans un langage formel.


Or la connaissance, de Newton à Einstein et la physique contemporaine, suit une autre voie, jalonnée également par certaines philosophies, comme celle de Feuerbach. Il est exact que nous ne percevons que notre relation avec les choses de la nature comme avec les objets produits, en un mot avec les réalités. De sorte qu’il faut distinguer entre les apparences — qui ont elles-mêmes une réalité ; — et ce qu’il y a effectivement dans ces choses. Par exemple, elles semblent inertes (cette table de bois, ce crayon, etc.) et cependant elles se meuvent, ne serait-ce que dans le mouvement de la terre ; elles contiennent des mouvements, (les énergies : elles changent, etc. Il en va dans les rapports sociaux comme dans la réalité physique : cet objet, immobile devant moi, est le produit d’un travail : c’est toute la chaîne de la marchandise qui se dissimule en lui, objet matériel et social. Par conséquent, il faut aller au-delà des faits, des phénomènes, du flux des sensations immédiates, mais ni l’en-deçà ni l’au-delà du phénomène et du fait sensible ne sont déterminés de façon intérieure et purement a priori, comme le croyait la tradition kantienne.


Notre échelle détermine notre lieu, notre place dans l’espace-temps de l’univers : ce que nous en percevons et qui sert de point de départ à la pratique comme à la connaissance théorique. Le micro ainsi que le macro nous échappent, bien que nous puissions les atteindre progressivement par la connaissance et par leur relation avec le connu. Nos rythmes nous insèrent dans un monde vaste et infiniment complexe : il nous impose une expérience et les éléments de cette expérience. Considérons par exemple la lumière : Nous ne la percevons pas comme une ondulation porteuse de corpuscules mais comme une merveille métamorphosant les choses, comme illumination des objets, comme jeu à la surface de tout ce qui existe. Ce côté subjectif n’en contient pas Le projet rythmanalytique moins une objectivité qui a permis d’atteindre, au cours de longs siècles d’investigations et de calculs, une réalité physique sous les phénomènes lumineux, sans d’ailleurs définir exhaustivement cette réalité.


Le spectre des mouvements ondulatoires (couplés avec des trajectoires ou bien au contraire sans rapport avec elles) s’étend indéfiniment, peut-être infiniment, du macro au micro, des mouvements corpusculaires à ceux des métagalaxies. La pensée relativiste oblige à refuser toute référence fixe et définitive. Un référentiel ne peut-être que provisoire, conjonctural ; et l’on peut aujourd’hui reprocher à Einstein d’avoir réfuté l’absolu de l’espace et du temps newtonien. et pourtant de conserver un absolu, une constante d’univers, la vitesse de la lumière.


Dans l’immense spectre, nous ne saisissons et percevons que ce qui correspond à nos propres rythmes, aux rythmes de nos organes, y compris deux plages incertaines et variables selon les individus, l’une en deçà de nos perceptions normales, vers le micro, et l’autre au-delà, vers le macro (ondes sonores et ultrasons, infrarouge et ultraviolet, etc.). On peut d’ailleurs concevoir des êtres dont le champ de perception serait plus étendu. On peut surtout réaliser des appareils qui étendent effectivement ce champ. II n’en persiste pas moins avec ses limites, ses bornes, ses frontières.


L’homme (l’espèce) : son être physique et physiologique est bien la mesure du monde, selon l’antique formule de Protagoras. Ce n’est pas seulement que notre connaissance soit relative à notre constitution, c’est que le monde qui s’offre à nous (la nature. la terre et ce que nous appelons le ciel, le corps et son insertion dans les rapports sociaux, etc.) est relatif à cette constitution. Non pas à des catégories a priori, mais à nos sens et aux instruments dont nous disposons. Plus philosophique me : une autre échelle déterminerait un monde autre. Le même ? sans doute, mais différemment saisi.


Sans le savoir (ce qui ne veut pas dire « inconsciemment »), l’espèce humaine prélève au sein de l’univers les mouvements qui correspondent à ses propres mouvements. L’oreille, les yeux et le regard, les mains n’ont rien d’appareils passifs et simplement enregistreurs. Le façonné, le formé, le produit s’instaurent à cette échelle dont il faut aussi comprendre qu’elle n’a rien d’accidentel ou d’arbitraire. C’est celle de la terre, des accidents sur la surface terrestre et des cycles qui s’y déroulent. Ce qui ne veut pas dire que la production se borne à reproduire les choses et les objets donnés naturellement. Le créé ne rentre pas dans cette échelle, soit qu’il la dépasse, soit qu’il la transfigure.


(Paris, mars 1983.)

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