Pascal Michon

Réflexions sur une rythmique de l’apocalypse : Paul Virilio et la « politique rythmologique »

Article publié le 14 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Réflexions sur une rythmique de l’apocalypse : Paul Virilio et la « politique rythmologique »  », Rhuthmos, 14 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article100
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À l’occasion d’un échange sur France Culture avec Antoine Mercier (9 janvier 2009), Paul Virilio déclarait : « Il faudra demain une politique rythmologique ». Réflexions sur une rythmique de l’apocalypse, sous la forme d’une lettre à un ami.



Cher F...,


Merci de nous avoir signalé cette interview de Paul Virilio. Je l’avais entendue à la radio mais je n’y avais pas prêté beaucoup d’attention. Tu me donnes l’occasion d’y revenir.


Tout d’abord, on est bien obligé de noter l’aspect décousu, souvent répétitif, de ces propos. Les mêmes thèmes reviennent comme des mantras : « accident », « catastrophe », « eh, bien ça ne marche pas ! ». Les métaphores tiennent lieu de lien logique : « On a pollué les substances, ça, c’est l’écologie traditionnelle, mais on a aussi pollué les distances, c’est-à-dire la grandeur de la nature. » Les affirmations les plus incongrues sont assénées de manière péremptoire et cocasse : « L’université d’origine, environ 1200, à Bologne, à la Sorbonne et ailleurs, est née face à une période terriblement barbare, avec la grande peur de l’an 1000, même si elle était un peu exagérée. » Plus loin : « Au XIXe siècle, le progrès ne se dénommait pas “le progrès”, mais “le grand mouvement”. »


D’une manière générale, on se trouve devant un discours pétri de rhétorique apocalyptique : « Aujourd’hui, il y a une nouvelle grande peur. En l’an 2000, il y a une nouvelle grande peur : c’est l’écologie. » Nous serions confrontés à « un accident intégral », une « catastrophe », face auxquels il faudrait créer une « université du désastre », etc.


Tout cela n’est en rien indifférent. La forme en dit souvent plus long sur ce qu’un discours signifie que ce qui y est asserté. La réflexion de Virilio est en fait profondément religieuse – et d’une religion très particulière. Ses mots, sa forme d’expression, sa tonalité générale, son rythme sont ceux des imprécateurs. Ses valeurs sont celles d’un croyant qui dénonce dans les techniques de nouvelles Tours de Babel qui seraient autant de sacrilèges et de profanations de la grandeur de Dieu : « Les attributs du Divin sont devenus les attributs humains. L’ubiquité, l’instantanéité, l’immédiateté, la simultanéité, c’étaient les attributs des Divins, c’est en train de devenir les attributs du pouvoir économique ou autres d’ailleurs. »


Bien entendu, ce fonds religieux n’est en rien contradictoire avec un autre aspect de ce discours : une croyance indéracinable au déterminisme technique. De ce côté, la théorie de Virilio se rattache à toutes les formes d’heideggérianisme vulgarisé, plus ou moins conscientes, que l’on voit proliférer de nos jours.


On comprend, dès lors, que les solutions qu’il évoque – du moins les rares qui affleurent dans ce discours de la dénonciation – exhalent un léger parfum réactionnaire : « Quand on est rentré dans le mur, il faut reculer. » On comprend aussi que cette « économie politique de la vitesse » finisse par prôner l’amour de la terre, la sédentarité et la stabilité : « Cette volatilité remet en cause la sédentarité, la stabilité du monde dans son ensemble. »


On me dira : tu exagères, tout cela n’est pas si grave et Virilio apporte aussi quelques éléments au débat… Supposons donc que ni la forme ni les présupposés de ce discours n’aient d’importance et voyons ce qu’il nous conte, ses « idées ».


Virilio part en réalité d’un ensemble de constatations assez banales : nous sommes de plus en plus pressés d’agir ou de réagir ; il y a moins de temps pour réfléchir, se poser, prendre de la distance ; les techniques de communication et de transports ont permis d’accélérer les interactions ; grâce à ces techniques, le capitalisme a pris un nouveau tournant qui s’appelle la mondialisation.


Jusque-là pas de problèmes. Les difficultés commencent dès qu’il passe à l’interprétation de ces phénomènes, c’est-à-dire aussi bien à la question de leur valeur éthique et politique, que celle de leur genèse historique.


D’après lui, l’accélération des interactions, due aux révolutions techniques et industrielles successives, tendrait vers la vitesse de la lumière : « La politique du progrès, je dirais, s’est emballée en allant vers une vitesse idéale, absolue, celle des ondes électromagnétiques. » Cette mutation aurait deux conséquences principales. L’une sur la vie quotidienne : nous serions accablés par une survalorisation du présent aux dépens du passé et du futur – « [L’homme] est dans l’instant, il n’est plus inscrit ni dans le passé ni dans le futur, ni même tellement dans le présent, même si on peut parler de présentisme avec Hartog, il est inscrit dans l’instantanéité. » L’autre sur le système mondial : celui-ci rencontrerait non seulement des limites écologiques mais aussi et surtout (car c’est ce qui intéresse le plus Virilio) fonctionnelles : « Il y a l’écologie verte, les verts, c’est-à-dire l’écologie de la nature, des substances qui manquent et qui s’épuisent et puis il y a l’écologie des distances. À force de réduire à rien les distances, on réduit à rien la grandeur nature. » Non seulement les ressources planétaires seraient insuffisantes pour soutenir le développement en cours mais l’immédiateté et l’interconnexion généralisée produiraient une instabilité chronique qui ne pourraient que se solder, un jour ou l’autre, par un immense krach, eine grosse Katastrophe ! La nouvelle culture et le nouveau fonctionnement « en temps réel » du « système mondial » issus de tous les bouleversements techniques expliqueraient la crise de la modernité et le grand accident auquel elle ne saurait échapper : « Ce krach est un krach-test de l’économie et de la culture modernes. »


Les limites de cette « théorie » apparaissent assez vite dès qu’on la confronte aux faits. Il s’est déjà passé plus de deux ans depuis le début de la crise et le grand krach final ne semble plus être d’actualité [1]. C’est déjà un premier démenti assez fort apporté à cette théorie – mais il est vrai que le style AgitProp adopté par le penseur de l’accident ne le pousse pas à revenir sur ses propres krachs théoriques. Deuxièmement, Virilio passe sous silence des aspects du « système » mondial (est-ce qu’il faut parler de système ? j’y reviendrai plus bas) qui semblent montrer une bien plus grande résistance aux chocs qu’il ne l’affirme. Malgré tous ses défauts, ce « système » a quand même permis à la population humaine de dépasser les 6,7 milliards. En dépit des difficultés actuelles dues à la spéculation sur les matières agricoles ou au remplacement trop rapide des cultures vivrières par des cultures commerciales, cette population ne connaît plus les coups de rabot que provoquaient dans certaines zones les famines cycliques, il y a encore un siècle. Par ailleurs, l’alphabétisation progresse même dans les pays les plus pauvres et elle sera complète dans quelques années. Enfin, les taux de fécondité baissent presque partout, et souvent plus rapidement qu’on ne s’y attendait. Mais, Virilio ne prend en compte que le système technique de communication, de transport et de production, système qu’il isole ainsi indûment du reste des réalités humaines. Il est alors plus facile de « raisonner », ou de faire peur, à partir des phantasmes qu’inspire le « déchaînement » de la technique.


Mais là aussi on dira : certes, tous les faits ne lui donnent pas raison mais ne pointe-t-il pas malgré tout quelques difficultés qui sont bien réelles ? Supposons donc, un instant, que les propositions de Virilio soulèvent, en dépit de leur rythme, de leurs présupposés et de leur manque d’appuis factuels, une partie du voile. Dans notre quotidien, nous avons tous noté une accélération des interactions. Nous sommes tous plus ou moins dévorés par le manque de temps et les tâches urgentes à faire pour hier. Notre culture est donc bien traversée par une sorte d’accélération du tempo de la vie… Du côté fonctionnel, la facilité et la rapidité avec lesquelles se déroulent désormais les interactions rend le « système » plus sensible. La panique y est un phénomène qui peut se développer quasi instantanément.


Tout cela est en partie vrai. Mais tout d’abord, dans son aspect « culturel », cette problématique n’est en rien nouvelle. Elle remonte au moins à la Belle Époque. On peut en montrer la généalogie à partir de Durkheim et de sa volonté de sociologiser les catégories kantiennes. Le temps n’est pas un cadre naturel de la sensibilité, il est construit et varie suivant les sociétés. Dans ce sillage, on trouve Halbwachs avec ses réflexions sur la construction de la mémoire et surtout Gurvitch, dans les années 1950, avec sa sociologie des tempi. La vie, selon Gurvitch, ne passe pas aussi vite dans tous les groupes sociaux et il est possible d’en faire une description étagée. Il existe ainsi aujourd’hui tout un corpus de recherches internationales sur la problématique des temps sociaux qui montre non pas une accélération infinie et un « présentisme » généralisé mais des tempi et des rapports au passé et au futur très différents les uns des autres suivant les groupes et les activités.


Une autre branche de cette généalogie (beaucoup moins connue) remonte à Tarde et à Simmel. Elle passe aussi, mais d’une manière différente, par Mauss. L’affaire est compliquée. Pour simplifier, disons que ces trois sociologues ont, chacun à sa manière, mis au centre de leur sociologie la question de la « dérythmisation » des sociétés portées par le nouveau capitalisme de la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire à la fois de la fluidification des interactions et des manières éventuellement tyranniques éventuellement progressistes dont ces sociétés risquaient ou pouvaient, dès lors, être rerythmées. Le cas de Mauss est évidemment le plus complexe car il n’atteint le contemporain qu’à travers des études portant sur des sociétés « archaïques », mais, tous les lecteurs de Mauss savent que ses études anthropologiques ont toujours comporté des enjeux très contemporains.


Virilio ne connaît rien de tout cela. Les seules choses qu’il connaisse sont les thèmes de la vitesse et de l’accélération, qui ne constituent qu’une infime partie du problème.


Venons-en au versant « fonctionnel » de sa conception du monde. C’est là qu’il faut remettre en question la notion de « système », au moins telle qu’il l’emploie. Comme tous ceux qui utilisent cette notion sans la référer à un système particulier bien délimité et qui la projettent sur le monde entier, Virilio est amené à la métaphoriser et à la réifier. Au lieu de tenir compte de la diversité et de la multiplicité irréductible des fonctionnements et des créativités, il postule qu’il existerait réellement un système mondial qu’il serait possible de se représenter par l’intermédiaire d’un concept unitaire dont on pourrait dès lors déduire les conséquences. Il est donc amené à rééditer les solutions spinoziste et leibnizienne, pour lesquelles Dieu constitue la totalité des relations entre les modes ou les monades. Sauf qu’au lieu de s’exprimer à travers la réalisation de sa perfection infinie, ce Dieu-Système s’exprimerait au contraire à travers une espèce de « processus d’imperfection », qui ne pourrait que déboucher très bientôt sur l’Apocalypse : « C’est ce que j’ai appelé, dans un de mes livres, “l’accident intégral”. L’accident de la mondialisation est un accident global, c’est-à-dire un accident qui entraîne des accidents. C’est ça le systémique, on est devant des phénomènes de réactions en chaîne et je crois que l’on ne met pas assez l’accent sur cette dimension de propagation du krach boursier. »


Virilio applique à un monde qui a complètement changé de nature des schémas systémistes qui datent du milieu du siècle dernier. Prisonnier d’une pensée totalisante, unifiante et réifiante, il n’explique jamais pourquoi l’accélération des interactions serait dommageable en soi. Au lieu d’arguments, on trouve des affirmations du genre : « Au XXe siècle, c’était déjà la grande vitesse, le progrès, c’est-à-dire les jets, les TGV, les AGV, etc. Or, au XXIe, et nous y sommes, c’est l’instantanéité cybernétique, numérique, tout, tout de suite, eh bien, ça ne marche pas, et ça ne marchera pas quelles que soient les relances. » Pourquoi ? On ne sait pas. La rapidité d’exécution d’une tâche, la vitesse des transmissions d’information sont vues, d’une manière simpliste et binaire, comme mauvaises en soi. Pourtant, il suffit de regarder autour de soi pour s’apercevoir qu’il y a au moins autant d’aspects positifs dans ces techniques que de conséquences négatives. Et que l’unification du monde réalisée par le capitalisme néo-libéral s’est accompagnée d’une diversification tout aussi importante sur des plans différents.


Pour résumer, la pensée de Virilio est fondée sur un concept sociologique limité et ancien – le « tempo » – et un vieux schème intellectuel devenu métaphore réifiée – le « système mondial ». C’est pourquoi, lorsqu’il parle de « rythme » ou propose une « politique rythmologique », ses propositions n’ont aucune chance d’entraîner une prise quelconque sur le monde d’aujourd’hui. Elles se limitent en fait à demander une « décélération », un « ralentissement » de l’activité et des interactions : « Il faut retrouver du temps. Il faut retrouver un tempo, un rythme. »


La réalité contemporaine exige un tout autre type de réponse théorique, éthique et politique. Le tempo de la vie n’est qu’un épiphénomène. Plus important serait de transformer les manières dont sont désormais produits, reproduits, amoindris ou augmentés, les individus singuliers et collectifs. Et cela aussi bien sur le plan des corps, que sur celui du langage et celui des interactions. Cela constituerait une véritable politique du rythme. La problématique du temps libre à laquelle se réfère, en fin de compte, Virilio date des années 1970 et elle est largement insuffisante pour faire face aux défis du XXIe siècle.


Juste une remarque pour finir : une réflexion sur le rythme devrait commencer par se débarrasser du flou et des banalités. Or, pour Virilio, « tout est rythme ». En quoi il ne fait que reprendre une tradition plus que millénaire, qui met en continuité l’anthropologique, le sociologique et le cosmique. Déjà Boèce (480-524), qui est l’une des sources principales de ce type de pensée, associait musica mundana, humana et instrumentalis. Tout le Moyen Âge a ensuite répété sans la changer cette leçon tirée d’Aristote. De même encore une bonne partie de la Renaissance et les innombrables mouvements occultistes et vitalistes jusqu’à aujourd’hui. Pour tous ces gens, dans le sillage desquels se place Virilio, les mouvements du microcosme renvoient à ceux du macrocosme, les rythmes des sociétés humaines sont en continuité avec ceux de la nature. Et la métaphore de la musique fait le lien : « Quand on me dit : mais quand tu parles de vitesse et de politique est-ce que tu peux nous donner un exemple. Je dis, oui, la musique parce que les rythmes ça compte, ce n’est pas simplement les rythmes vitaux, les rythmes circadiens mais tout est rythme. […] Nous vivons des rythmes, nous ne vivons pas seulement des choses mais de leurs rythmes, pas seulement les saisons, le jour et la nuit, les rythmes circadiens, les rythmes vitaux etc. »


Eh bien, non ! A bas Boèce et les boèciens ! Toute démarche qui se réclame du rythme et de ses implications éthiques et politiques ne peut que s’opposer à cette façon, aussi naïve que sûre d’elle-même, de réintroduire le religieux dans la réflexion sur le monde contemporain.


Mes amitiés, etc...

Notes

[1Cette lettre date du 28 janvier 2010.

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