Jean-Pierre Boistel

Impulsions & Rythmes

Article publié le 3 novembre 2013

Pour citer cet article : Jean-Pierre Boistel , « Impulsions & Rythmes  », Rhuthmos, 3 novembre 2013 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1017
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Jean-Pierre Boistel est percussionniste et Directeur pédagogique de l’École régionale de Jazz et des Musiques actuelles de Montpellier. Tous ses droits sont réservés.


Aborder l’expression rythmique par le nombre d’impulsions :


1 : Un coup, un accent, une note, un son permet d’entendre immédiatement l’origine – le passage du silence, du vide (plein de potentiels) non déterminé à la résonance.


Plaquer un accord et le laisser résonner ouvre le champ du chant musical et l’imagination de l’interprète autant que de l’auditeur.


Le Un au cours d’un mouvement musical suspend l’oreille, la remet en éveil comme la promesse d’un nouveau parcours.


Le Un en tant qu’origine est un début, une promesse de possibles, voir une renaissance.


Mais aussi il devient point d’orgue, résonance d’une fin dans la suspension du mouvement, la fin de l’histoire.



2 : Avec deux sons qui se suivent on fait rentrer le rythme. L’espace/temps entre deux battements peut en se répétant donner un tempo exact : il suffit de deux battements pour ouvrir un tempo.


Deux sons qui se suivent forment aussi un appel, en attente d’une réponse. C’est aussi le début des jeux en questions-réponses propres à de nombreuses traditions musicales.


Le Deux c’est d’abord un pied après l’autre, c’est donc la marche. La marche sur nos deux pieds fondent le mouvement humain par excellence. C’est donc le premier rythme qui soit dans toutes les traditions musicales. Le déséquilibre y est minime et le deux donne un sentiment de stabilité constante dans le mouvement.



3 : Trois sons, trois battements, engagent un mouvement tournant, un léger déséquilibre qui doit être récupéré d’un côté du corps à l’autre.


C’est le début de la danse.


Par rapport aux mouvements des pieds, ils impliquent de prendre appui alternativement d’un côté à l’autre. Cela implique un mouvement courbe.


Trois notes forment le début de la construction musicale dans le système tonal : triades majeures, mineures, diminuées ou augmentées donnent des couleurs évidentes et très différenciées, un sens de la construction harmonique et appellent la mélodie


Le Trois comme naissance de la mélodie et de l’harmonie.



4 : Quatre sons, quatre battements forment un rythme structuré et établi. Affirmation de la racine de deux, ils forment un cadre stable et rassurant qui permet d’engager toutes sortes de variations syncopées sans que le déséquilibre ne nuise au mouvement.


La plupart des danses du monde les plus pratiquées sont sur une structure à 4 temps : Tango, Salsa, Rock, Samba, Quadrille, etc. Quelles que soient les caractéristiques internes des accents ou des claves, la structure en quatre temps est de loin la plus stable des structures musicales tout en pouvant être très dynamique.


Quatre notes peuvent déjà être arpégées et en se renversant construire complètement un morceau de musique. Avec quatre notes dans l’harmonie, on est dans le jazz, la complexité musicale, un monde musical complet.


5 : Le cinq fait se suivre 3+2 ou 2+3 : il implique une dynamique instable tant nous sommes habitués aux dynamiques de Deux ou Trois. Rythme de danse d’Europe de l’Est par excellence, à certaines vitesses le néophyte a du mal à le distinguer d’un rythme à trois temps, tant il possède une expression dansante. Il sert de structure à des mélodies très riches et variées. L’exemple le plus représentatif étant à mon goût « Rimes » d’Aldo Romano.


Cinq notes superposées forment un accord « enrichi », la cinquième note venant colorer l’accord de base en lui donnant une tension supplémentaire (9°- 11°- 13°)



6 : Très utilisé dans la plus part des musiques africaines, ce mélange de pulsations à deux temps divisées en trois battements offrent une stabilité chaloupée. Même en se balançant d’un pied sur l’autre le sentiment du Six engage les hanches dans un mouvement qui assoupli l’ensemble du corps.


Par ailleurs, de par ses possibilités d’accentuations, c’est la naissance des polyrythmes.


Cela n’est pas un hasard que ce soit en Afrique, où la science polyrythmique est la plus développée, que ces rythmes à 6 temps soient les plus utilisés.



7 : Autre nombre premier, on peut le concevoir comme une extension de 2+2+3 ou 3+2+2, ce qui nous donne une partie stable (4) et une partie instable (3).


Autant utilisés en Europe de l’Est que les rythmes à 5 temps, les rythmes à 7 temps offrent un sentiment plus posé et ouvert en même temps.


De par sa relative longueur, ils offrent des possibilités de variations surprenantes et engage le corps dans des sauts et des rebonds.



8 : Extension de Deux et Quatre, le Huit offre toutes les possibilités d’accents syncopés et de croisements rythmiques tout en restant très stable.


C’est la meilleure base pour comprendre et pratiquer la plus part des claves des musiques caraïbes et d’Amérique du sud.


La structure en 8 battements peut se concevoir à la croche, ou à la noire en deux fois quatre temps suivant les accents que l’on veut y inscrire.



9 : Extension ternaire par excellence, 3 x 3, ce rythme donne le mouvement le plus tournant, le plus circulaire qui soit, particulièrement utilisé en danse contemporaine.


Cependant il existe une façon musicale plus saccadée d’utiliser ce nombre, telle que : (4 x 2) + 1



10 : Comme extension de Cinq il offre par sa longueur plus de possibilités d’accentuations, mais il rentre aussi dans le champ de la prosodie.



11- et autres : À partir de ces nombres, on ne peut plus se référer au corps, au mouvement, ni à la danse ! On entre dans l’univers de la parole comme musique, des métriques de la poésie, et de la prosodie. Très utilisés au Moyen-Orient, les rythmes à 11- 13 – 15 – 17 – 21 battements accompagnent les textes qui sont au centre de l’expression.


En jazz moderne, on trouve l’utilisation de claves en 11 – 15 – 21 battements, qui permettent un discours large, ample et très ouvert ( John Mc Laughlin ou Steve Coleman par exemple).



Les CLAVES : La clave est une formule rythmique répétitive qui sert de fil conducteur, de guide à l’ensemble d’un mouvement musical. Le terme est d’origine caraïbe, mais peut s’appliquer à bien des structures musicales.


Même si ce repère est surtout utilisé pour des musiques de danse (de l’Europe de l’Est jusqu’aux Amériques), certains des meilleurs musiciens de jazz en font le prétexte même de leurs compositions (Dave Brubeck – Pat Metheny – Steve Coleman, et bien d’autres),


En fait, tout pattern rythmique alliant phase de tension et phase de stabilité peut être ressenti et joué comme une clave.


Il y a donc des claves à 2 temps – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 10 – 11, etc.



Conclusion : On a insisté sur les structures jusqu’au concept de clave, mais cette perception ou cette sensibilisation aux nombres peut donner aussi une plus grande liberté dans le jeu de l’improvisation. En effet, ça n’est pas dans la surenchère de notes et de figures ininterrompues que réside l’expression la plus pertinente, mais bien dans l’articulation de différents accents et donc dans notre proposition de différents nombres de notes et de sons.

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