Pascal Michon

Styles, rythmes et ritournelles

Article publié le 16 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Styles, rythmes et ritournelles  », Rhuthmos, 16 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article110
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Ce texte est extrait de P. Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007, p. 37-42.



Pour comprendre ce qui se passe au sein du monde fluide, il nous est nécessaire d’adopter une approche radicalement historique. Il ne faut plus nous représenter les individus, qu’ils soient singuliers ou collectifs, comme une production spontanée des âmes ou des corps humains, qui en constitueraient en quelque sorte les sources primordiales. Ni, à l’inverse, croire qu’ils sont une simple mise en forme des âmes ou des corps par les structures ou les systèmes sociaux. Nous devons nous défaire de toute recherche d’origine et observer les individus singuliers et collectifs à partir des dynamiques qui les traversent et les portent.


Une telle transformation demande toutefois plusieurs précautions. Premièrement, il nous faut prendre garde à ne pas rapporter à leur tour ces dynamiques à un principe individuel substantiel (singulier ou collectif), dont elles tireraient leurs caractéristiques. L’expression « caractère dynamique des individus » ne doit pas s’entendre dans le sens du génitif subjectif, mais plutôt dans celui du génitif objectif : il n’existe pas d’individus subsistant par eux-mêmes, dont nous observerions en second lieu les transformations ; ce sont bien au contraire ces transformations qui déterminent leur être mouvant. Autrement dit, leur être ne se définit pas comme une substance qui serait dans le temps et dont les mutations seraient secondaires, mais il est lui-même constitué au fil du temps. Les individus, qu’ils soient singuliers ou collectifs, ne se présentent pas comme des êtres subsistant malgré leurs mutations, mais plutôt comme des entités qui se construisent et se déconstruisent en permanence grâce et à cause d’elles.


Deuxième précaution : ce caractère radicalement temporel des individus, ce primat du temps sur l’être, est souvent représenté comme un primat de l’aléatoire sur l’ordonné. Selon cette conception – aujourd’hui aussi courante que la précédente, en particulier chez les héritiers de la constellation postmoderne – les individus sont bien produits par des processus auxquels ils ne sont pas antérieurs, mais ceux-ci n’ont eux-mêmes aucune individualité assignable, aucune spécificité. Les dynamiques qui portent les individus se perdent dans le flux chaotique des choses. Or, si les visions anti-substantialistes nous débarrassent d’un certain nombre de présupposés injustifiables, elles comportent, elles aussi, des limites importantes. En particulier, elles ne permettent pas d’expliquer les individus singuliers et collectifs que nous observons, malgré tout, empiriquement. Contre toute apparence, ceux-ci sont réduits à des tourbillons fugaces et aléatoires au sein du grand courant qui les emporte. L’individu constitué au fil du temps est abusivement identifié au temps lui-même ; la construction-déconstruction permanente à une simple dispersion.


S’il est vrai, encore plus aujourd’hui qu’autrefois, que les individus n’ont aucune stabilité, ni aucune identité constante, qu’ils sont toujours en mutation, en changement d’intensité et que leur être est en perpétuel devenir, cela ne signifie nullement qu’ils ne sont que de simples paquets de connexions, des nœuds d’influences, des entrecroisements de flux ou des tourbillons qui se réaliseraient au hasard et sans aucune continuité. Leur identité est certes fluente, mais elle ne disparaît pas dans l’écoulement des choses. Les processus qui les font être ce qu’ils sont ne sont pas erratiques et discrets, ils sont organisés et possèdent des manières de se réaliser qui, elles-mêmes, se transforment de manière plus lente et probablement discontinue.


Troisième précaution : ces formes qui organisent le fluement des individus sont souvent identifiées à des « styles ». L’écrivain, dit-on, donne un style à son écriture ; l’esthète un style à sa vie ; un groupe possède un style de vie. Mais cette représentation est elle-même liée à l’un des moments de l’histoire de l’individuation occidentale : son moment individualiste. Le style renvoie en effet à une unité substantielle, le corps, le moi, le groupe ou le peuple, dont il est à la fois l’expression et la manifestation. Il est la forme, déployée dans le temps, d’un principe subjectif antérieur à sa réalisation. Par ailleurs, le style est aussi ce qui permet de distinguer un individu singulier ou collectif des autres individus. Il est une représentation temporelle et esthétique des valeurs de séparation et d’indépendance qui meuvent l’individualisme moderne. Il n’est donc pas susceptible de représenter l’universalité des cas d’organisation du fluement de l’individuation.


Une autre façon de se représenter cette organisation est ce que Deleuze et Guattari ont appelé, dans Mille plateaux, la « ritournelle » : « On appelle ritournelle tout ensemble de matières d’expression qui trace un territoire, et qui se développe en motifs territoriaux, en paysages territoriaux ». Parfois, comme dans le cas de l’enfant qui chantonne dans le noir pour se rassurer, la ritournelle établit un centre, un début d’ordre au sein du chaos primordial ; parfois, par exemple lors de la fondation d’une Cité dont les pourtours sont tracés au son de chants rituels, elle parvient à organiser un espace limité où les forces germinatives sont protégées du chaos extérieur ; parfois, elle se change en improvisation et ouvre sur les espaces nouveaux du monde des possibles. La ritournelle est souvent sonore ou musicale, mais ce primat du son n’est qu’apparent, car il existe en réalité bien d’autres types de ritournelles : motrices, gestuelles, optiques, théoriques, etc.


Dans chacun de ces cas, la ritournelle organise l’individuation, mais elle le fait tout différemment du style. Là où celui-ci présuppose une unité antécédente subjective dont il n’est que l’expression, la ritournelle s’affirme, en tant que « matière d’expression qui trace un territoire », dans sa positivité et son caractère originaire. Elle ne renvoie à rien d’autre qu’elle-même et son déploiement propre. Par ailleurs, là où le style identifie les individus par différence, elle vise à les libérer de toute logique de distinction. La ritournelle indique une organisation autonome de l’individuation.


Le problème, ici, est que cet effort pour rendre compte de l’organisation de l’individuation débouche, lui aussi, sur le principe d’un désordre initial. L’individuation est pensée sous la forme d’une territorialisation, c’est-à-dire de la création d’une aire de stabilité relative dans le chaos ambiant, par le marquage, l’appropriation, l’enracinement, voire la défense d’un territoire. L’aspect dynamique de l’individuation est ainsi ramené à la création et à la distribution d’espaces plus ou moins stabilisés, et l’identité fluente à une permanence territoriale plus ou moins menacée. Mais, ces « plus ou moins » sont eux-mêmes erratiques et dépendent de l’intensité variable du chaos ambiant et des forces qui se territorialisent-déterritorialisent, c’est-à-dire de la guerre toujours indécise que celles-ci se mènent en permanence. Il n’y a donc pas d’organisation repérable de l’individuation, or cela, nous le verrons, est contredit par de nombreux faits d’observation.


De plus, à travers la ritournelle, la théorie de l’individuation est construite à partir d’une exploration qui ne distingue pas clairement entre la nature et le monde humain, voire qui, le plus souvent, aligne l’historique sur le cosmique. Les ritournelles des « modes grecs » ou des « rythmes hindous » sont, par exemple, mises sur le même plan que les « chants d’oiseau ». L’anthropologie est dissoute dans l’éthologie. Or, du point de vue historique qui est ici le nôtre, les seules dynamiques qui nous concernent sont et ne peuvent être que celles des groupes sociaux, des corps et du langage humains. Les dynamiques animales, végétales ou cosmiques sont d’un tout autre ressort et possèdent des formes cycliques qui ne peuvent pas être mises, sans médiation, en continuité avec celles des dynamiques de l’individuation singulière et collective humaine.


Plutôt que de style ou de ritournelle, il conviendrait donc plutôt de parler de rythme. Le rythme permet en effet de dépasser l’opposition frontale de ces deux manières de se représenter l’organisation des processus d’individuation. Comme le style, le rythme organise le mouvant en une unité spécifique, mais, à l’instar de la ritournelle, il permet de ne pas faire découler cette unité d’une substance antécédente. Comme la ritournelle, le rythme est une organisation temporelle, mais à l’image du style il ne se limite pas au retour cyclique d’un motif dont la répétition permettrait d’instituer des aires de stabilité relative au sein du chaos. Tout en ne présupposant aucune origine subjective anhistorique, ni aucune norme particulière de réalisation de l’individuation, le concept de rythme évite de tomber dans l’affirmation d’un primat du temps pur, d’une liquidité ou d’un caractère chaotique insurmontable des choses, et permet de conserver un aspect organisationnel à nos descriptions : le rythme désigne l’organisation de ce qui est mouvant.


En même temps, les rythmes sont probablement en nombre infini ; même s’il ne faut pas donner à cette idée une connotation trop étroitement volontariste, il est toujours possible « d’inventer » de nouveaux rythmes de l’individuation – c’est leur dimension éthique et politique. Les rythmes ont donc une dimension formelle, mais ces formes ne sont pas régulières, elles ne renvoient pas à une règle ou à une forme transcendante dont elles ne constitueraient que des répliques plus ou moins fidèles. C’est pourquoi il nous faut d’emblée nous débarrasser de l’identification, traditionnelle depuis Platon, de la notion de rythme à la seule succession de temps forts et de temps faibles organisée de manière arithmétique, identification qui a tendance à ramener l’infini des rythmes à l’unité d’un modèle métrique, c’est-à-dire à la fois mécanique et numérique.


Dans cet essai, à l’instar de ce que j’ai fait dans Rythmes, pouvoir, mondialisation, je prendrai la notion de rythme dans un sens plus large que celui couramment admis, en m’inspirant du sens que le terme possédait selon Benveniste en grec avant Platon (voir à cet égard sa fameuse étude sur « La notion de “rythmes” dans sont expression linguistique »). J’y inclurai toutes les successions que nous appelons communément « rythmes », et qui sont en fait simplement des « mètres », mais aussi toute organisation du fluement des individus, même si celle-ci ne relève plus d’une description binaire et chiffrée. J’appellerai donc rythme toute manière de fluer des individus et poserai que tout processus d’individuation est organisé de façon rythmique.

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