Pascal Michon

Arythmie et médias – Gabriel Tarde

Article publié le 17 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Arythmie et médias – Gabriel Tarde  », Rhuthmos, 17 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article127
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Extrait de P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, 2005, p. 102-112.



La connaissance des phénomènes de dérythmisation morphologique a fait de rapides progrès à la fin du XIXe siècle, en particulier grâce aux travaux de Gabriel Tarde [1] . Celui-ci est l’un des premiers à relever l’ampleur de la mutation que viennent de traverser les sociétés européennes : du fait du développement des moyens de transport, de communication et d’information, les alternances de rassemblements et de dispersions périodiques qui assuraient jusque-là la cohésion des sociétés et la production des individus tendent à disparaître ou tout au moins à se lisser dans les sociétés les plus avancées. Les individus, reliés à distance par des réseaux qui leur permettent de communiquer, d’échanger et même d’agir sans se déplacer, ont tendance à se réunir moins souvent et surtout moins régulièrement. Alors qu’elles formaient jusque-là les deux aspects indissociables d’un même mouvement d’individuation psychique et collective, les logiques de la dispersion et du regroupement tendent désormais à se séparer. La dispersion prend ainsi de plus en plus d’ampleur, et parfois même l’emporte sur le regroupement, mais en même temps elle change de nature, car les individus lorsqu’ils sont dispersés ne sont plus complètement isolés. Grâce à leurs capacités de se mouvoir, de commercer et de communiquer, l’espace ne les sépare plus, ils restent en contact les uns avec les autres et, où qu’ils aillent, ils sont toujours « joignables ». Une nouvelle forme de production du social et de l’individu est ainsi en train de voir le jour qui fait de ces sociétés des sociétés à la fois fluides et en grande partie dérythmées.


Tarde est le premier sociologue à s’être intéressé au développement des médias et à en avoir décrit les principales conséquences sur l’organisation et le fonctionnement social. Or, ses travaux montrent que la diffusion des techniques médiatiques a entraîné une certaine dérythmisation des sociétés qui en étaient le théâtre. Pour des raisons de clarté et afin de présenter tout d’abord au lecteur quelques analyses concrètes, je commencerai par son dernier livre, L’Opinion et la Foule (1901).


Pour Tarde, toute institution, tout groupement social et même toute société, repose sur un ensemble de croyances et de désirs partagés, qui s’enracinent dans une longue histoire de conflits et d’inventions. Ainsi, avant de devenir un patrimoine commun accepté, ces croyances et ces désirs ont toujours été âprement discutés, si bien que toute formation sociale est issue de milliards de discussions et de conversations : « Par la discussion comme par l’échange des idées, par la concurrence et la guerre comme par le travail, nous collaborons tous et toujours à une harmonie supérieure de pensées, de paroles et d’actes, à un équilibre stable de jugements formulés en dogmes littéraires, artistiques, scientifiques, philosophiques, religieux, ou à un équilibre stable d’actions sous forme de lois et de principes moraux. La logique sociale opère, en effet, dans tous les discours et tous les actes des hommes et aboutit nécessairement à ses fins » [2] . Ainsi, par un mouvement inverse de celui qui porte une grande partie des sociologues, Tarde met l’activité langagière au fondement du social : « Les conversations tendent à les associer [les individus] l’un à l’autre, ou à fortifier leur association s’ils appartiennent déjà à la même société » (p. 117), et cela depuis les périodes les plus reculées : « Ce n’est pas aux âges les plus antiques de la préhistoire qu’on a dû causer le moins ou s’essayer le moins à causer » (p. 96).


Toutefois, si la conversation produit les liens sociaux élémentaires à partir desquels vont se développer toutes les formes d’institutions et de groupements, cet effet ne tient pas simplement, comme le pensent aujourd’hui Habermas et avec lui beaucoup de penseurs qui juridicisent exagérément le fonctionnement du langage, à un échange d’arguments et à la production de micro-contrats entre les interlocuteurs, mais aussi à « l’attention spontanée » en grande partie inconsciente que les individus se portent les uns aux autres, c’est-à-dire finalement à des phénomènes de suggestion, qui sont tout aussi importants sinon plus que les phénomènes intellectuels qui les accompagnent : « C’est là le plus constant, le plus important effet, et le moins remarqué de la conversation. Elle marque l’apogée de l’attention spontanée que les hommes se prêtent réciproquement et par laquelle ils s’entre-pénètrent avec infiniment plus de profondeur qu’en aucun rapport social. En les faisant s’aboucher, elle les fait se communiquer par une action aussi irrésistible qu’inconsciente » (p. 87). Bien qu’il soutienne par exemple un primat du monologue sur le dialogue, qui est aujourd’hui contredit par toutes les observations, Tarde fait ainsi des remarques très fines sur les liens qui naissent de la conversation, remarques qui anticipent sur bien des découvertes ultérieures. Avant Malinowski, il repère par exemple ce que l’on appellera par la suite la « fonction phatique » du langage et son rôle dans la sociation : « Par conversation, j’entends tout dialogue sans utilité directe et immédiate, où l’on parle surtout pour parler, par plaisir, par jeu, par politesse » (p. 87). De même, il éclaire déjà certains aspects pragmatiques du langage liés aux rythmes signifiants, qui ne sont encore pas pris en compte aujourd’hui par bien des linguistes : « Les interlocuteurs agissent les uns sur les autres, de très près, par le timbre de la voix, le regard, la physionomie, les passes magnétiques des gestes, et non pas seulement par le langage [par quoi il désigne l’énoncé]. On dit avec raison d’un bon causeur qu’il est un charmeur dans le sens magique du mot. Les conversations téléphoniques, où font défaut la plupart de ces éléments d’intérêt, ont pour caractéristique d’être ennuyeuses quand elles ne sont pas purement utilitaires » (p. 88).


Tarde n’hésite pas à pousser ce primat du langage jusqu’au bout, en faisant de l’économie elle-même, souvent considérée comme le fondement même du social, un produit de l’échange langagier : « Dans la vie économique surtout la conversation a une importance fondamentale, que les économistes ne semblent pas avoir remarquée. La conversation, échange d’idées – ou plutôt don réciproque ou unilatéral d’idées – n’est-elle pas le préambule de l’échange des services ? C’est par la parole d’abord, en causant, que les hommes d’une même société se communiquent les uns aux autres leurs besoins, leurs désirs de consommation ou, aussi bien, de production » (p. 123-124). De même que le prestige politique, la valeur économique est un produit de la conversation : « Au point de vue économique, elle uniformise les jugements sur l’utilité des diverses richesses, crée et précise l’idée de valeur, établit une échelle et un système de valeurs. Ainsi, ce bavardage superflu, simple perte de temps aux yeux des économistes utilitaires, est, en réalité, l’agent économique le plus indispensable, puisque, sans lui, il n’y aurait pas d’opinion, et, sans opinion, point de valeur, notion fondamentale de l’économie politique » (p. 116).


Étant donné ce primat du langage sur l’individuation psychique et sociale, on comprend que tout ce qui peut venir bouleverser son économie va avoir des conséquences de première ampleur sur la production des individus et des différents types de groupements auxquels ils appartiennent. C’est à Tarde que revient ainsi le mérite d’avoir mis en évidence pour la première fois l’importance du développement des nouvelles techniques médiatiques et d’avoir analysé ses conséquences principales sur les sociétés qu’elles traversent. Dans la mesure où ces techniques tendent à remplacer, à amplifier, mais aussi à « formater » les conversations entre les individus, elles ont évidemment un rôle de premier plan dans les transformations politiques qui ont lieu à partir de la fin du XIXe siècle et qui vont se poursuivre tout au long du suivant. Nous verrons dans le prochain chapitre que Tarde a très clairement analysé les termes du problème que pose le développement des médias modernes dans la construction démocratique et qu’il a aussi anticipé leur dévoiement totalitaire. Mais je voudrais en rester pour le moment à une démarche plus descriptive, car il existe encore des phénomènes liés à la médiatisation des sociétés contemporaines et que je n’ai pas encore évoqués. Les médias sont en effet les principaux responsables de la dérythmisation de ces sociétés.


Comme Durkheim – une fois n’est pas coutume –, Tarde voit dans les rassemblements périodiques une nécessité incontournable de la vie collective. Il le note au cours de la sévère critique à laquelle il soumet la conception de la foule proposée par Le Bon : « Il y a une variété des foules d’amour, très répandue, qui joue un rôle social des plus nécessaires et des plus salutaires […] je veux parler de la foule de fête, de la foule de joie, de la foule amoureuse d’elle-même, ivre uniquement du plaisir de se rassembler pour se rassembler » (p. 60). Ces rassemblements permettent de maintenir « la paix sociale, l’union sociale, entretenue par les fêtes populaires, par les frairies, par les réjouissances périodiques de tout un village ou de toute une ville, où toute dissidence s’efface momentanément dans la communion d’un même désir, le désir de se voir, de se coudoyer, de sympathiser » (p. 60). Ainsi Tarde, dès la fin du XIXe siècle, conclut-il à la présence dans les sociétés modernes des phénomènes d’alternance morphologique qui vont être bientôt étudiés en détail par les durkheimiens. Et il leur prête en gros la même fonction régénérante : « Si l’on met en balance l’œuvre quotidienne et universelle des foules d’amour, surtout des foules de fêtes, avec l’œuvre intermittente et localisée des foules de haine, on devra reconnaître en toute impartialité que les premières ont beaucoup plus contribué à tisser ou resserrer les liens sociaux que les secondes à déchirer par endroits ce tissu […] Les foules, donc, les rassemblements, les coudoiements, les entraînements réciproques des hommes, sont beaucoup plus utiles que nuisibles au déploiement de la sociabilité » (p. 61).


Toutefois, cet aspect rythmique de l’individuation – tout au moins sous la forme large que prend la succession des moments de dispersion et de rassemblement des individus – apparaît aux yeux de Tarde, sinon comme une survivance en voie d’être supplantée, du moins comme un phénomène de plus en plus marginalisé par une autre forme de mouvement de l’individuation psychique et collective. Dans les sociétés modernes, le développement des moyens de transport (chemins de fer et transports maritimes, ajoutons aujourd’hui transports routiers et aériens), des moyens de communication (télégraphe, téléphone, postes, ajoutons l’Internet) et surtout des médias de masse (presse, ajoutons cinéma, radio et télévision) transforme entièrement les modes de fonctionnement et de production de l’individuation psychique et collective. Tarde attribue à ces mutations techniques l’essentiel du grand mouvement de « démocratisation » décrit par Tocqueville : « Cela est si vrai que la transformation sociale dont il s’agit [ l’uniformisation des conditions individuelles et la multiplication des relations entre classes et entre peuples] a pris naissance sitôt après les inventions modernes relatives à la presse, à la locomotion et aux correspondances, qu’elle se développe parallèlement à la propagation de ces inventions, et que, là où elle n’avait pas commencé encore, il suffit du percement des voies ferrées et de la pose des poteaux télégraphiques pour l’inaugurer » [3] . Et, comme Tocqueville, mais pour des raisons tout autres puisque celui-ci pensait avant tout au rôle de la religion et de l’émigration, Tarde cite les États-Unis comme l’exemple le plus précoce de ce qui arrive aux sociétés contemporaines à partir du moment où les techniques de transport, de communication et d’informations s’y répandent : « Si la démocratie américaine présente à un degré remarquable les traits que M. de Tocqueville prête à toutes les démocraties en général, et, notamment, aux démocraties européennes, et a offert à celles-ci leur portrait anticipé, c’est que l’Amérique du Nord a devancé l’Europe dans l’emploi large et hardi des nouveaux modes de transport, des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; c’est que nulle part on n’a jamais tant voyagé, ni si vite, ni tant échangé de lettres et de télégrammes » (p. 363).


Parmi toutes ces techniques, l’imprimerie et la presse jouent un rôle particulier sur lequel se concentre l’analyse tardienne, car non seulement l’une et l’autre accélèrent, comme tous les autres moyens de transport, la diffusion des croyances et des désirs mais elles créent de nouveaux groupements sociaux, qui vont venir se superposer et phagocyter les groupements traditionnels : les « publics ». Au Moyen Âge, ce type de groupement n’existait pour ainsi dire pas. Quelques prêcheurs pouvaient attirer des foules relativement considérables, mais les moyens dont ils disposaient pour faire circuler leurs messages étaient lents et limités. Le regroupement avait une durée de vie assez courte. La forme « public » commence véritablement avec l’imprimerie, premier médium capable de remplacer efficacement la parole pour communiquer la pensée, la croyance et le désir [4] . Avec l’amélioration des techniques de transport et de communication, et surtout avec le développement de la presse qui est venue à partir de la fin du XVIIIe siècle chapeauter les deux précédentes, on a vu alors le public ou les publics grandir jusqu’à devenir l’une des composantes essentielles des sociétés modernes : « Il était réservé à notre siècle, par ses procédés de locomotion perfectionnée et de transmission instantanée de la pensée à toute distance, de donner aux publics, à tous les publics, l’extension indéfinie dont ils sont susceptibles » (p. 37). Ainsi une nouvelle forme de production de la société et de l’individu est-elle venue se superposer aux précédentes : « Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’apercevoir que la division d’une société en publics, division toute psychologique, et qui correspond à des différences d’états d’esprit, tend, non pas à se substituer sans doute, mais à se superposer de plus en plus visiblement et efficacement à sa division religieuse, économique, esthétique, politique, en corporations, en sectes, en métiers, en écoles, ou bien en partis » (p. 45). Et Tarde n’hésite pas à prédire que le public constituera le type de groupement social qui dominera le XXe siècle : « Le public est indéfiniment extensible, et comme, à mesure qu’il s’étend, sa vie particulière devient de plus en plus intense, on ne peut nier qu’il ne soit le groupe social de l’avenir. Ainsi s’est formée, par un faisceau de trois inventions mutuellement auxiliaires, imprimerie, chemin de fer, télégraphe, la formidable puissance de la presse, ce prodigieux téléphone qui a si démesurément grossi l’ancien auditoire des tribuns et des prédicateurs. Je ne puis donc accorder à un vigoureux écrivain, le Dr Le Bon, que notre âge soit “l’ère des foules”. Il est l’ère du public ou des publics, ce qui est bien différent » (p. 38).


Après en avoir retracé rapidement l’histoire [5], Tarde analyse avec beaucoup de soin les principales caractéristiques de cette nouvelle forme d’individuation psychique et collective. Or, tout fait du public une forme complètement différente de celles qui l’ont précédée, une forme arythmique et fluide. Celui-ci se définit, tout d’abord, par opposition à toutes les formes traditionnelles de groupement qui ont besoin d’un contact ou au moins d’une co-présence physique périodique ou ponctuelle des individus. Un public, de ce point de vue, se différencie à la fois des groupes institutionnalisés, dont la cohésion s’établit et se régénère dans des rassemblements ritualisés et des groupements fugaces, que constituent les foules : « Ces hommes-là ne se coudoient pas, ne se voient ni ne s’entendent : ils sont assis, chacun chez soi, lisant le même journal et dispersés sur un vaste territoire » (p.32). Ce trait est fondamental et change toutes les conditions de l’individuation psychique et collective. Grâce aux techniques médiatiques et de transport, non seulement il est désormais possible de produire des groupements sociaux et des individus sans qu’ils se rassemblent physiquement périodiquement au cours de cérémonies ou de rituels [6] , mais il n’est même plus nécessaire que l’individuation se produise au cours du temps, car – et cela est encore plus vrai depuis l’Internet – elle tend à devenir instantanée  : « Peut-être conviendrait-il […] d’imaginer par hypothèse la socialité absolue et parfaite. Elle consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité d’une bonne idée apparue quelque part au sein de l’un d’eux y serait instantanée » [7]. Le qualificatif « parfait » ne doit pas ici prêter à confusion car il désigne simplement l’asymptote vers laquelle tend l’évolution impliquée par le développement des médias de masse, des moyens de communication et de transport, et il ne signifie pas que ce terme serait désirable. Tarde le précise au passage, tout en déplorant qu’on s’en rapproche rapidement, notamment dans les sociétés les plus modernisées : « Une invention se propagerait instantanément dans tous ces cerveaux si leur similitude était parfaite et s’ils communiquaient entre eux avec une entière et absolue liberté. C’est vers cet idéal, par bonheur inaccessible, que nous marchons à grand pas, comme on peut s’en convaincre par la diffusion si rapide des téléphones en Amérique dès le lendemain de leur apparition. Il est déjà à peu près atteint en ce qui concerne les innovations législatives, lois ou décrets […] la propagation imitative de certaines inventions que l’on sait (chemin de fer, télégraphes, etc.), tend sans cesse à diminuer, au profit de toutes les autres, cette insuffisance des contacts d’esprits » (p. 174).


Deuxième caractéristique, induite par la précédente : la cohésion qui existe entre les membres d’un public ne se produit pas, comme dans le cas des groupes rythmiques ou des foules, par « un faisceau de contagions psychiques essentiellement produites par des contacts physiques », mais se réalise sous la forme de « courants d’opinion » . [8]. Cette cohésion, Tarde ne la décrit pas très précisément – il la voit tantôt comme « spirituelle », tantôt comme « mentale », il utilise aussi beaucoup l’analogie avec l’hypnose –, mais il insiste sur le fait qu’il s’agit de relations d’influence mutuelle à distance entre personnes physiquement séparées les unes des autres. Un public est « une collectivité purement spirituelle, […] une dissémination d’individus physiquement séparés et dont la cohésion est toute mentale » (p. 31). Et le lien qui existe entre ses membres, « c’est, avec la simultanéité de leur conviction ou de leur passion, la conscience possédée par chacun d’eux que cette idée ou cette volonté est partagée au même moment par un grand nombre d’autres hommes. Il suffit qu’il sache cela, même sans voir ces hommes, pour qu’il soit influencé par ceux-ci pris en masse, et non pas seulement par le journaliste inspirateur commun » (p. 32). Cette définition rapproche les publics de ce que l’on appellera, durant l’entre-deux-guerres, « les masses » [9] .


Le développement des techniques médiatiques a donc entraîné une certaine dérythmisation des sociétés contemporaines : contrairement aux autres types de groupements sociaux, les publics ne dépendent pas, pour leur formation ni pour leur entretien, d’un regroupement physique périodique des individus ; ils se forment à distance par une influence « mentale » entre des myriades d’atomes qui sont séparés mais pas isolés les uns des autres ; ils imposent une fluidité de plus en plus grande aux groupements institutionnalisés traditionnels et transforment, tendanciellement, les sociétés modernes en sociétés de masses.


Que pouvons-nous retenir de cette première analyse ? Les travaux de Tarde montrent une rupture dans un fonctionnement social traditionnel au moins trimillénaire. Ils en esquissent les principales caractéristiques et en indiquent les causes les plus importantes. Pour cela, ils doivent être salués comme il convient. En même temps, ces travaux sont encore à l’évidence très succincts. Ils ne nous permettent pas, par exemple, de comprendre le degré de cette dérythmisation, sa profondeur, ses éventuels étages dans la société. Ils ne nous indiquent pas – ce que nous pouvons pourtant soupçonner – si les rythmes qui disparaissent sont compensés, au moins en partie, par de nouveaux rythmes qui n’existaient pas jusque-là. Ils ne nous disent rien sur les rythmes morphologiques que Mauss repère de son côté dans les sociétés contemporaines. Malgré ces limites, l’œuvre de Tarde nous offre les prémisses d’une étude des phénomènes de dérythmisation (et donc peut-être aussi de rerythmisation) des sociétés contemporaines.

Notes

[1Certaines de ses œuvres viennent d’être rééditées sous la direction d’Éric Alliez, dont il faut saluer ici l’entreprise : G. Tarde, Les Lois de l’imitation. Étude sociologique (1890), Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2001 ; La Logique sociale (1894), Paris, Institut Synthélabo, 1999 ; Monadologie et Sociologie (1895), Paris, Institut Synthélabo, 1999 ; L’Opposition universelle (1897), Paris, Institut Synthélabo, 1999 ; Les Lois sociales (1898), Paris, Institut Synthélabo, 1999 ; L’Opinion et la Foule (1901 – mais deux des trois chapitres étaient déjà parus en 1893 et 1898), Paris, PUF, 1989.

Dans le livre qu’il leur a consacré, Serge Moscovici présente Tarde comme un simple maillon entre Le Bon et Freud. S. Moscovici, L’Âge des foules, Paris, Fayard, 1981, nouv. éd. refondue, Paris, Complexe, 1991. Bien que sa démonstration soit souvent très éclairante, il a tort sur ce point pour au moins deux raisons : 1. Si Le Bon et Freud visent tous deux les phénomènes de sociation inconscients à partir d’une analyse psychologique interne, Tarde cerne quant à lui la sociation à partir d’une analyse de psychologie « externe » ou, comme il le dit aussi, « inter-mentale ». 2. Après avoir accordé beaucoup aux phénomènes de foule et à leur importance historique, Tarde est finalement revenu sur cette idée. Vers la fin de sa vie, la foule lui apparaît comme un phénomène assez constant dans l’histoire mais tout compte fait relativement marginal et pas toujours négatif : « En somme, les foules sont loin de mériter dans leur ensemble le mal qu’on en a dit et que j’ai pu en dire moi-même », G. Tarde, L’Opinion et la Foule (texte de 1898), p. 61 ; dans les sociétés modernes le phénomène déterminant n’est pas la foule mais l’apparition des « publics ».

[2G. Tarde, L’Opinion et la foule, op. cit., p. 130.

[3G. Tarde, Les Lois de l’imitation…, op. cit., p. 363.

[4G. Tarde, L’Opinion et la foule, op. cit., p. 35.

[5Tarde énumère les grandes étapes de la constitution progressive des publics : le XVIIe siècle, avec l’apparition des gazettes et toujours avec les livres ; la Révolution, avec « l’avènement véritable du journalisme » et « la pullulation des journaux, avidement dévorés » ; enfin le XIXe siècle, « par ses procédés de locomotion perfectionnée et de transmission instantanée de la pensée à toute distance ». Tarde dit que le basculement s’est fait sous la Monarchie de Juillet et surtout sous le Second Empire avec l’invention et la multiplication de la presse quotidienne à bon marché. C’est en effet à cette époque que sont fondés en France par Girardin La Presse (1836), par Milhaud Le Petit Journal (1863) et par Villemessant Le Figaro (1866). Dans leur Journal, les frères Goncourt notent dès 1866 ce qui est probablement la première allusion au phénomène étudié et théorisé par Tarde en 1901 : « Le journal a tué le salon, le public a succédé à la société », cité par S. Kracauer, Jacques Offenbach und das Paris seiner Zeit, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1976, trad. fr. Lucienne Astruc, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire, Paris, Grasset, 1937, rééd. Paris, Gallimard, 1994, p. 265.

[6Moscovici pense que la série des techniques de communication a entraîné au cours du siècle une alternance du rassemblement et de la dispersion des individus : « La succession des moyens de communication fait constamment passer les foules d’un état rassemblé à un état dispersé. Celui-ci relâche les contacts entre leurs membres, les isole et les met à la disposition de ceux qui cherchent à les influencer. Il y a une alternance remarquable des mouvements d’association et de dissociation produite par des procédés techniques, entraînant des conséquences mentales et sociales. D’abord, la conversation réunit un petit nombre d’interlocuteurs dans un même espace où ils se voient et s’entendent. Ensuite, la presse les éloigne les uns des autres et les transforme en autant de lecteurs séparés. Le cinéma rassemble des individus divers en un lieu où se produit une contagion directe des pensées et des sentiments. De nouveau la télévision les éparpille, les enferme dans leur maison, les cloue devant le petit écran, et même avec leur famille immédiate le contact est restreint », S. Moscovici, L’Âge des foules, op. cit., p. 255. Tout cela est exact, si ce n’est qu’il n’y a rien de périodique là-dedans et que la succession en question est tout à fait aléatoire. En revanche, Moscovici montre bien que le mouvement général, notamment avec la presse et la télévision, a été longtemps à la dispersion, mais que certaines techniques peuvent aussi rassembler les individus : le cinéma (un peu) et surtout l’Internet.

[7G. Tarde, Les Lois de l’imitation…, op. cit., p. 130.

[8G. Tarde, L’Opinion et la foule, op. cit., p. 32.

[9Serge Tchakhotine fera explicitement le rapprochement en 1939. Le Viol des foules par la propagande poliltique, Paris, Gallimard, 1939 ; rééd. aug., Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1952 et 1992] .


Troisième caractéristique, contrairement aux groupes institutionnalisés et d’une manière qui les rapproche des foules, les publics sont des groupements sociaux en perpétuelle métamorphose : « La mise en communication régulière des associés par un courant continu d’informations et d’excitations communes » a une « efficacité à la fois dissolvante et régénératrice » (p. 45-46) sur les formes sociales existantes. Les partis, par exemple, sont « en voie de remaniement perpétuel, de palingénésie, de génération spontanée […] Mobilisés en public, les partis se déforment, se reforment, se transforment avec une rapidité qui eût stupéfié nos ancêtres […] Tantôt les partis, maintenant, se résorbent et s’anéantissent en quelques années. Tantôt ils s’amplifient dans des proportions inouïes » (p. 46-47). D’où Tarde conclut à la mutation permanente des publics et, au-delà d’eux, de la société moderne tout entière : « Ainsi, quelle que soit la nature des groupes entres lesquels se fractionne une société, qu’ils aient un caractère religieux, économique ou politique, national même, le public est en quelque sorte leur état final et, pour ainsi dire, leur dénomination commune ; c’est à ce groupe tout psychologique d’état d’esprit en voie de perpétuelle mutation que tout se ramène » (p. 49). Or, cette fluidité dissout les formes traditionnelles de cohésion sociale liées à la division du travail et à la complémentarité des fonctions, et assoit la société sur un nouveau type de cohésion fondée sur le partage ou l’imitation d’une même voix, des mêmes croyances et des mêmes désirs, c’est-à-dire sur ce que l’on va bientôt appeler la « massification » : « La foule et le public, ces deux termes extrêmes de l’évolution sociale, ont cela de commun que le lien des individus divers qui les composent consiste non à s’harmoniser par leur diversité même, par leurs spécialités utiles les unes aux autres, mais à s’entre-refléter, à se confondre par leurs similitudes innées ou acquises en un simple unisson, – mais avec combien plus de force dans le public que dans la foule ! – en une communion d’idées et de passions qui laisse d’ailleurs libre jeu à leurs différences individuelles » (p. 49)[[Les travaux d’Arjun Appadurai sur l’imagination, la constitution de socioscapes et la fluidité des nouvelles formes d’individuation collective, retrouvent aujourd’hui ces trois fondements de l’approche tardienne. A. Appadurai, Modernity at Large, op. cit.

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