Pascal Michon

La psychologie historique face au langage et au sens (1)

Article publié le 5 octobre 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon , « La psychologie historique face au langage et au sens (1)  », Rhuthmos, 5 octobre 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article421
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Cet article constitue le troisième et dernier volet d’une étude concernant l’histoire de l’individuation et de la subjectivation élaborée par la psychologie historique, étude dont on trouvera le début ici.


Dans cet article, j’aimerais, comme je l’ai fait pour l’anthropologie comparée et la sociologie historique, examiner les relations fluctuantes de la psychologie historique aux questions du langage et du sens. D’une manière générale, on verra sa grande supériorité à cet égard sur les deux approches précédentes. Pour des raisons qui tiennent à sa formation mais aussi à son ouverture d’esprit et à sa pratique personnelle de la transdisciplinarité, Meyerson a donné d’emblée à la psychologie historique un fonds humboldtien, qui lui a longtemps assuré une productivité scientifique tout à fait remarquable.


Cet élan initial a pu dévier ponctuellement, il est vrai, au gré d’hésitations et de tâtonnements au cours desquels Meyerson, dès 1948, n’a pas toujours choisi les partis les meilleurs. Il a pu sembler également s’épuiser au cours des années 1960-1970, quand Vernant s’est éloigné de cette inspiration pour adopter de plus en plus fréquemment une perspective structuraliste.


Mais, contrairement à ce qui s’est passé pour l’anthropologie comparée et la sociologie historique, ces rebroussements n’ont finalement pas duré, les blocages ont été levés et la psychologie historique a retrouvé, au cours de la décennie suivante, l’esprit humboldtien que lui avait insufflé Meyerson, enrichissant à nouveau l’anthropologie historique d’approches inédites.


Un tel succès, on le verra, ne doit pas être surestimé et il n’est pas sans limites. Mais une dynamique de ce genre est suffisamment rare pour qu’on ne souligne pas d’un trait appuyé son émergence et sa signification, notamment pour l’avenir de l’anthropologie historique.

 Le fonds humboldtien de la psychologie d’Ignace Meyerson

On a vu plus haut comment s’articulait le programme meyersonien d’une psychologie historique par les œuvres – c’est en général ce que l’on en retient, quand on s’y intéresse encore. Je voudrais montrer maintenant une autre dimension de cette psychologie qui est moins souvent relevée : le rôle fondamental que Meyerson y donne au langage et qui rend son travail toujours actuel aujourd’hui.


Dans le premier chapitre de son ouvrage, Meyerson explique que le langage soutient de part en part le processus initial d’objectivation par lequel la pensée s’extériorise et que ce phénomène s’observe aussi bien dans des civilisations éloignées dans le temps et l’espace que dans le monde moderne.


Il cite, comme exemple des premières, le travail de Granet et son analyse de la conception avant tout pragmatique du langage en Chine ancienne : « Le langage vise, avant tout, à agir. Il prétend moins à informer clairement qu’à diriger la conduite […] Quand on parle, nomme, désigne, on ne se borne pas à décrire ou à classer idéalement. Le vocable qualifie et contamine, il provoque le destin, il suscite le réel. » (p. 34) [1] Il cite également Paul Masson-Oursel, un autre élève de Durkheim et de Mauss, à propos de la parole védique : « Sous l’aspect “védique” du brâhmanisme, c’est à partir des sons audibles, mais surtout articulés, prononcés, psalmodiés, que tout vient à l’existence. Ici, c’est comme en Égypte où la vie se réduit à ce qui est “juste de voix”, formule magique correctement proférée, donc réalisant d’emblée son objet. » (p. 35) [2] C’est toute la théorie du signe qui est à cette occasion remise en question, théorie à laquelle il substitue une attention peu commune à la force pragmatique du signifiant : « Les sons de la parole rituelle, dit M. Masson-Oursel, ce n’est pas assez de dire qu’ils existent en tant que proférés par le sacrificateur, homme ou Dieu : ils subsistent en tant que sons, puisque comme tels ils régissent, il constituent la nature entière […] La Mimamsa offre ainsi l’exemple d’une doctrine d’immanence intégrale : immanence de la pensée dans l’être, de l’être dans l’acte, de l’acte dans le Verbe éternel. » (p. 36) [3]


Du côté moderne, les exemples donnés sont tout aussi remarquables. Meyerson rappelle le circuit entre l’intérieur et l’extérieur par lequel Humboldt explique pourquoi le langage ne doit plus être pensé dans les termes dualistes du signe et de la langue : « La seconde forme d’objectivation par le langage est la contribution qu’il apporte à la construction du monde des objets. Humboldt avait déjà vu cette action. Il écrit : “Quand l’élan spirituel se fraie un chemin par les lèvres, son effet revient frapper l’oreille. La représentation est par là transposée en une véritable objectivité sans être soustraite par cela à la subjectivité. Cela, seul le langage le peut : sans cette transposition continue en une objectivité qui revient au sujet (même pendant le silence), la formation du concept et donc toute vraie pensée est impossible”. Le langage est ainsi “un pont entre le subjectif et l’objectif.” » (p. 37) [4]


Meyerson rejette ici clairement les présupposés qui empoisonnent, nous l’avons vu aussi bien chez Dumont que chez Elias, l’anthropologie et la sociologie. Le langage n’est pas un instrument sémiotique par lequel la pensée se référerait à des objets mais une activité au cours de laquelle les objets et la pensée se constituent mutuellement dans leurs articulations propres. C’est le meilleur Cassirer, le Cassirer humboldtien, qui sert à le montrer : « Cette notion de l’activité d’objectivation du langage sera précisée et mise au premier plan de ses fonctions par Cassirer. “Le langage, écrit-il, n’entre pas dans un monde de perceptions objectives achevées, pour adjoindre seulement à des objets individuels donnés et clairement délimités les uns par rapport aux autres des ‘noms’ qui seraient des signes purement extérieurs et arbitraires ; mais il est lui-même un médiateur dans la formation des objets ; il est, en un sens, le médiateur par excellence, l’instrument le plus important et le plus précieux pour la conquête et pour la construction d’un vrai monde d’objets”. Et réciproquement, la représentation objective “n’est pas le point de départ du processus de formations du langage, mais le but auquel ce processus conduit ; elle n’est pas son terminus a quo, mais son terminus ad quem.” » (p. 37-38) [5]


On voit le rôle déterminant que Meyerson, contrairement à nombre de ses contemporains, accorde au langage dans le processus d’extériorisation de l’esprit dans ses œuvres – rôle qui donne à toute sa pensée une forte couleur humboldtienne. Mais cela n’est pas tout car on retrouve le langage également dans un autre maillon de cette pensée qui est souvent oublié. Les commentateurs ne s’attardent guère sur l’introduction de son ouvrage intitulée « De l’acte à l’œuvre ». L’objet de cette introduction est pourtant d’analyser le concept d’« action », qui se trouve dans le processus d’objectivation entre l’acte simple et l’œuvre elle-même, et constitue pour cette raison, aux yeux de Meyerson, le premier des traits fondamentaux de l’humanité.


Celui-ci fait débuter sa réflexion par un rappel des acquis du travail de Mauss sur les techniques du corps. L’action présuppose en effet une série d’actes organisée de manière conventionnelle, c’est-à-dire variable suivant les sociétés et les époques : « La façon de faire tel geste n’est commandée strictement ni par notre nature biologique ni par la nature extérieure […] Tous les gestes, en fait, sont l’objet d’une préférence et d’une convention. C’est ce qu’a montré, entre autres, le travail de M. Mauss sur les techniques du corps. » (p. 19)


À la différence des sociologues durkheimiens, mais aussi d’Elias nous l’avons vu, et plus proche en cela de Dilthey, il note toutefois que les valeurs attribuées à ces actions ne sont pas toujours homogènes et cohérentes, ce qui laisse une plus grande marge de manœuvre aux individus que ceux-là ne veulent bien leur accorder : « Les divers systèmes de valeurs ne sont pas nécessairement unifiés ni ajustés. Et les fins personnelles dans lesquelles nous intégrons ces valeurs sont quelquefois discordantes aussi, d’où la possibilité de conflits, l’obligation du choix. » (p. 21)


De plus, Meyerson s’attache à caractériser beaucoup plus précisément que ne le font usuellement les sociologues l’organisation de ces séries d’actes, ce qui fait de sa réflexion un nouveau jalon dans la construction d’une anthropologie historique rythmique.


Ces séries, souligne-t-il tout d’abord, forment des totalités singulières : « Les actes deviennent des actions, des touts pourvus d’une sorte d’existence et de qualité propres. Cela est évident pour les gestes de travail qui s’organisent en un “travail”, pour les mouvements du sport qui s’organisent en “une partie” ; et de même les actes d’une guerre seront “une expédition” ou “une bataille”. » (p. 21)


Mais ces totalités ne sont pas homogènes et lisses ; elles sont organisées dans le temps suivant des scansions, qui en déterminent le début et la fin mais aussi souvent l’organisation interne. En peu de mots, elles sont rythmées  : « Ce sont là des ensembles denses et complexes dont on peut dire que par nature ils ont un début et une terminaison […] L’acte est doué d’une forme. P. Janet a eu grandement raison d’insister sur l’importance des délimitations dans le temps, surtout sur les conduites de commencement et de terminaison : on ouvre une séance, on présente quelqu’un, on inaugure un monument, on pose la première pierre : ces rites veulent marquer que les choses ne se passent pas n’importe comment, à leur manière ; ils leur donnent une surexistence : une existence d’action, et non seulement de fait […] Il s’agit en somme de créer des points de condensation du vouloir, ou au moins de l’attention […] Le meneur de jeu organise les moments de tension et de détente. À un moindre degré que le début et la fin, les autres moments de l’action sont aussi soumis à un réglage, ils sont rythmés. » (p. 22)


De même, ces séries d’actes sont réglées spatialement : « Là aussi se produit une condensation, une délimitation, une orientation. Une chose ne se passe pas n’importe où. Il y a des zones, des frontières. Les limites, chez les Chinois et chez les Romains spécialement, mais aussi chez bien d’autres peuples, ont été l’objet d’une attention spéciale et d’un culte […] L’acte a une forme dans l’espace, une figure de mouvement, des qualités plastiques. » (p. 22-23)


Enfin, ces séries d’actes sont très finement délimitées quant aux personnes : « Il y a non seulement les participants et les non-participants, les admis et les exclus, mais souvent on a tous les degrés d’action et de présence, figurés par les différents sens du mot “assistants” et les mots multiples qui désignent les apparentés, les sympathisants, etc. Nulle part peut-être ces degrés ne sont réglés avec un soin aussi méticuleux que dans le cas de l’étiquette en Chine, et notamment de l’étiquette du deuil. » (p. 23)


Dernière différence avec le pragmatisme diffus de ses contemporains, Meyerson subordonne cette organisation des séries d’actes, cette manière de fluer des corps en action, à leur signification : « Nos actes, tous nos gestes, toutes nos attitudes, ont une signification […] Ce caractère est fondamental, il donne aux actes leur épaisseur, il fait qu’ils sont autre chose que de simples phénomènes moteurs. Leurs autres caractères sont plutôt des aspects ou des conséquences de celui-ci : nos actes ont un sens. » (p. 25)


Or, ce primat de la signification Meyerson le place sous le chapeau du « symbolique », mais ce terme ne doit pas être mal interprété car il pointe vers une théorie du langage foncièrement opposée à la conception assez pauvre, qui sera bientôt mobilisée par Lévi-Strauss lorsqu’il reprendra le terme à son compte.


Loin de lui donner une valeur structurale, Meyerson l’utilise de manière dynamique comme on le faisait durant l’entre-deux-guerres. Bruno Karsenti l’a montré, le concept de « symbolique » s’est imposé en effet tout d’abord en psychologie, où il a acquis d’emblée un caractère dynamique [6]. Dès 1917, Émile Bréhier note dans une réflexion sur l’acte symbolique : « Les phénomènes de symbolisme doivent, nous semble-t-il, se ranger dans cette grande classe de phénomènes qui n’attirent que depuis peu l’attention des psychologues. [7] » En 1921, le célèbre neuropsychologue anglais Henry Head souligne le fait que les troubles liés à l’aphasie ne concernent jamais des mots isolés mais l’activité de symbolisation elle-même, c’est-à-dire sa structure et son équilibre rythmique : « La pensée et l’expression symboliques parfaites supposent que les mots, les nombres, les images et tout ce qui en tient lieu dans la pensée, puissent être mobiles et susceptibles d’une parfaite manipulation volontaire. C’est cet aspect qui est principalement affecté dans les formes verbales et syntaxiques de l’aphasie ; elles ne sont pas dues à une dysarthrie [trouble moteur], mais sont produites par des déficiences dans la structure et la régulation rythmique [rythmic balance] du symbole, qui interfèrent non seulement avec le discours articulé, mais aussi avec la verbalisation interne. [8] » De même, en 1924, c’est encore cet aspect dynamique du symbolisme qui est au centre de la réflexion d’Henri Delacroix sur les rapports entre langage et pensée. Le symbolisme consiste, pour lui, à construire des signes : « Toute pensée est symbolique, toute pensée construit d’abord des signes pour construire des choses avant de les substituer aux choses. […] La valeur du signe verbal consiste moins en ce qu’il représente qu’en ce qu’il abolit. [9] »


Ce caractère à la fois dynamique et organisé de l’activité de symbolisation, telle qu’elle est vue par les psychologues, donne aux déclarations des sociologues et historiens durkheimiens, qui s’approprient le terme au début des années 1920, une couleur très différente de celle qu’on leur attribue trop souvent à la suite de Lévi-Strauss. Loin de préfigurer une méthode structurale, calquée sur la seule phonologie, le développement du thème du symbolisme en sociologie durant toute la période de l’entre-deux-guerres présuppose en fait un point de vue rythmique, qui implique de considérer le langage en premier lieu comme une activité organisée ne séparant pas son et sens [10].


C’est du reste dans le Journal de psychologie, dont Meyerson est le secrétaire de rédaction, que Mauss et Granet commencent à en utiliser le concept – et ils le font à la manière des psychologues, auxquels ils l’empruntent et pour lesquels ils écrivent. Ainsi en 1921, lorsque, dans un article resté célèbre, le premier lance en sociologie le terme de « symbolique », c’est clairement pour viser l’organisation de l’expression des sentiments : « On fait donc plus que de manifester ses sentiments, on les manifeste aux autres puisqu’il faut les leur manifester. On se les manifeste à soi en les exprimant aux autres et pour le compte des autres. C’est essentiellement une symbolique. [11] » De même, lorsqu’en 1922 Granet parle de « symbolique de la douleur », celui-ci ne cherche pas à comprendre la langue, l’organisation différentielle synchronique des signes, mais bien le langage de la douleur : « Il faut insister sur l’esprit de système grâce auquel [les ritualistes] ils accordèrent la symbolique de la douleur avec l’ordre intelligible de l’univers […] La symbolique de la douleur est en accord logique avec l’ordre cosmique, l’ordre social, l’ordre historique. Dans son système, elle recèle toute une métaphysique. [12] » Il montrera ainsi quelques années plus tard que, dans la Chine ancienne, les emblèmes ne prennent éventuellement une fonction classificatoire qu’en tant que formes de mouvement, c’est-à-dire de rythmes [13].


Ainsi, lorsque Meyerson reprend à son tour en 1948 la question du « symbolique », il l’insère dans une théorie qui postule un primat de l’activité comme langage – « Nos actes sont donc des langages, écrit-il. [14] » – qui est aussi un primat du langage comme activité. C’est ce langage-action qui permet de relier les actes singuliers en établissant entre eux des chaînes de signification et non pas la langue en tant que système différentiel : « L’acte n’existe que par rapport à une série et il signifie cette série. Le fait est évident pour tous les actes de caractère rituel qui traduisent les grandes institutions collectives, et pour les gestes qui expriment nos sentiments : ce sont des langages. Mais l’analyse du geste même le plus pauvre montre un contenu significatif, résultante d’apports multiples. » (p. 25)


Chez Meyerson, le concept de « symbolique » s’inscrit au sein d’une théorie fondamentalement pragmatique – au sens de la pragmatique et non du pragmatisme –, qui établit une équivalence entre action et langage, et qui appelle à son tour la notion d’organisation de ce langage-action. Bouclant la boucle, Meyerson finit d’ailleurs la section consacrée à cette question en rappelant l’analyse par Granet de l’organisation pragmatique des rituels funéraires de la Chine classique : « Cet ensemble de rites est un système de signes, une technique et une symbolique. La nature, l’intensité, la quantité, la qualité, le temps, le lieu, le rythme des expressions sont strictement définis. Tout s’ordonne en formules obligatoires. C’est un langage pratique qui a ses besoins d’ordre. » (p. 26, c’est moi qui souligne. Outre cette dernière expression de type rythmique, on notera la différence ici explicite entre « système de signes » et « symbolique »)


Dans un article publié la même année, il rejette d’ailleurs très explicitement les fondements mêmes du structuralisme lévi-straussien, qu’il replace dans une tendance très ancienne à la simplification et à la systématisation : « Depuis qu’il a une pensée systématique, l’homme a inlassablement cherché des fondements généralement valables de l’expression. L’idée de caractéristique universelle n’est qu’un des aspects et des paliers de cette recherche. Aujourd’hui même, il voudrait trouver quelque chose qui serait comme la grammaire commune de la fonction symbolique. Cette tendance se traduit dans les recherches sur la nature et les fonctions du signe, sur l’histoire et les transformations de la symbolique depuis le mythe et la magie jusqu’à la science contemporaine. [15] » Et pour que les choses soient claires, Meyerson rejette, contre Lévi-Strauss, toute idée d’une grammaire commune de toutes les expressions symboliques : « À supposer même que l’hypothèse soit vraie pour les langues et pour un certain niveau des actes d’aujourd’hui, l’est-elle pour le mythe, pour l’art, pour la science, qui présentent des formes et des niveaux différents ? On voit encore mal la méthode qui permettrait d’approcher cette grammaire commune de la fonction symbolique, si elle existe. » (Ibid.)

 Hésitations et rebroussements

Meyerson est plus hésitant, il vrai, sur la démarche à suivre dans la définition du signe qu’il donne dans le deuxième chapitre de son ouvrage.


D’un côté, celui-ci s’inscrit dans le triangle sémiotique classique et le dualisme le plus traditionnel : « Substituts, les signes sont des médiateurs. Entre le monde de l’expérience subjective et le monde des significations et des objets auxquels ils renvoient, ils sont un monde intermédiaire, un monde, un système humains. Médiateur par rapport à une réalité dont il est le substitut, le signe est un instrument à l’égard de l’esprit qu’il exprime et sert. Il en est l’instrument essentiel. Toute pensée se traduit en signes, il n’y a pas de fonction de l’esprit qui n’ait besoin de formes, non seulement pour s’exprimer, mais même pour être. [16] »


Mais, de l’autre, simultanément, Meyerson affirme aussi que le signe a lui-même partie liée au fonctionnement du social. De même que le langage est indispensable à la constitution des actes en action puis en œuvres, de même le signe est indispensable à la production du social : « Le signe est social, il traduit les relations entre les hommes, il sert à la communication, à l’information, à l’interaction, à l’action tout court ; il fait agir. Dans ses formes originaires, dans ses manifestations fortes, il fait vivre, il fait être. » (p. 76) Benveniste disait pour sa part que « bien avant de savoir communiquer le langage sert à vivre » [17].


De même Meyerson présente-t-il, d’un côté, le rapport entre signifiant et signifié comme une opposition binaire analogue à celles entre « manifestation » et « contenu », « concret » et « abstrait : « Le signe est matériel, la signification est idéelle. Le signe est un événement singulier, la signification est générale (elle tend vers l’universalité). » (p. 79) Il voit – comme beaucoup – dans la définition de l’arbitraire du signe par Saussure une définition conventionnaliste classique : « C’est peut-être Ferdinand de Saussure qui a le mieux formulé l’opinion courante des linguistes contemporains sur ce point. “Le lien unissant le signifiant au signifié, écrit-il, est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le total résultant de l’association d’un signifiant et d’un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire.” […] Saussure remarque que “tout moyen d’expression reçu dans une société repose en principe sur une habitude collective ou, ce qui revient au même, sur la convention”. » (p. 82-83) [18]


Mais il note également que cette conception implique une certaine immutabilité de la langue car celle-ci n’est pas « une norme raisonnable », c’est-à-dire finalement pas une convention : « “L’arbitraire même du signe met la langue à l’abri de toute tentative visant à la modifier […] Car pour qu’une chose soit mise en question, il faut qu’elle repose sur une norme raisonnable.” » (p. 82, n. 2) Plus loin, il distingue même très clairement « la convention expresse » et « la convention implicite » qui explique « la part de stabilité et de régularité que comporte le signe. » (p. 84) On peut donc, selon lui, opposer la convention à la nature mais « à condition de considérer le groupe de faits appelés nature comme un groupe provisoire : une nouvelle analyse peut toujours discerner dans ce qui a été considéré comme nature des traces d’une ancienne convention. » (p. 85) Et il conclut de manière très fine : « Cette position est très différente de celle des Anciens qui réunissaient nature et raison et leur opposaient la convention et l’arbitraire (φύσειν ὄν contre νόμοι ὄν). » (p. 85)


La dernière hésitation que je relèverai concerne Humboldt. Nous avons vu plus haut la place qu’il lui réserve explicitement dans sa théorie de l’objectivation de l’esprit, mais cela ne l’empêche pas de rejeter quelques pages plus loin dans la métaphysique, à la suite d’un procès plus que succinct, sa manière expressiviste de combattre le dualisme du signe : « On considère assez généralement que c’est avec Humboldt que commence cette critique moderne du langage, et cependant, en un sens, Humboldt est en deçà d’Aristote : il n’admet par le caractère conventionnel du langage. Le langage est don divin et non invention humaine. Il est un besoin de l’intelligence, il est essentiel à l’intelligence, inséparable de la pensée, aspirant vers l’infini, vers la lumière comme elle, instantané comme elle. L’intelligence de la parole n’est pas différente de la parole elle-même, comprendre et parler sont des aspects divers d’une même fonction. Le langage n’est pas une transposition directe de l’objet tel qu’il est en lui-même, mais la traduction que l’objet a laissée dans notre âme, objectivation d’une subjectivité, pont entre le subjectif et l’objectif. […] Le son vient de l’excitation de l’âme, il est lié à la chose signifiée par un rapport complexe où trois mécanismes jouent probablement : l’imitation immédiate, une relation symbolique, un rapport d’analogie. Il y a pénétration mutuelle, intimité entre son et sens. » (p. 90) [19]


Meyerson aperçoit de manière perspicace et rare le lien entre cette position anti-dualiste humboldtienne et celle de Saussure, mais c’est pour en faire reproche à ce dernier dont il méconnait les concepts de système, de valeur et d’arbitraire radical qui la justifient : « Si on écarte les hypothèses sur le mécanisme originel que Humboldt lui-même n’avance qu’avec prudence, reste l’affirmation de l’intimité : une proclamation, non une explication. Et Saussure, sur ce point, ne sera pas plus explicite. Après avoir séparé, il voudra, il devra réunir, et, comme Humboldt, il unira simplement par une affirmation d’intimité : “Le langage est comparable à une feuille de papier. La pensée est le recto et le son est le verso ; on ne peut découper le recto sans découper en même temps le verso.” » (p. 90)


Tout cela ne l’empêche pas d’affirmer a contrario quelques pages plus loin que « nous ne pouvons percevoir de pure forme sans signification, par plus que nous ne pouvons concevoir de pure pensée qui ne serait portée par aucune forme. Les notions de signifiant pur, de signifié pur sont des limites. Dans la réalité, nous avons toujours affaire à des complexes significatifs. » (p. 95) De même, il écrit, parlant de sa thèse, dans une lettre de novembre 1946 dont le nom du destinataire ne nous est malheureusement pas parvenu : « Un second chapitre discutera des conditions logiques, psychologiques, épistémologiques, de l’analyse des contenus à travers les expressions. Il examinera également les actions réciproques du signifiant et du signifié (dans les institutions et les contenus mentaux). » (cité par Di Donato, p. 244)


Ainsi peut-il, après avoir copieusement critiqué Humboldt et Saussure, formuler quelques maximes anthropologiques rythmiques que ni le premier ni même le second n’auraient certainement rejetées : « Il n’y a jamais un sens auquel se surajoute une forme : toute existence spirituelle est d’emblée formée. L’informe n’est pas. L’homme est incarnateur, il crée nécessairement selon la forme. » (p. 96) Il finit même par démarquer, mais sans apparemment s’en rendre compte, le programme humboldtien d’une anthropologie historique langagière : « On comprend que le signe ne soit jamais un pur résumé du contenu, mais toujours un appel vers le nouveau, l’inconnu. […] Cette puissance de devenir, cette faculté d’être constamment prolongé, constamment projeté au-delà de l’explicite présent s’accroît à mesure qu’augmente le nombre de fils qui viennent aboutir au signe. […] Tous, le langage et les différentes langues, les religions, les étapes des sciences, représentent des approximations successives, ce que, à tel moment de son histoire, l’esprit a réussi à préciser et à fixer. » (p. 107-108)


Les hésitations de ce type et les régressions locales ne sont donc pas rares chez Meyerson, mais le mouvement de la pensée reste malgré tout fermement orienté dans le sens d’un dépassement du dualisme et de l’historicisme. C’est pourquoi son travail a eu une si grande importance pour le développement de l’anthropologie historique et reste aujourd’hui, en dépit de ses défauts ponctuels, d’une pleine actualité.

 Benveniste encensé, Benveniste ignoré

Il est vrai que cet élan scientifique a semblé s’épuiser au cours des années 1970. Le montre l’usage extrêmement contestable fait par Vernant de l’étude de Benveniste sur les noms d’agent et d’action, dont j’ai présenté les grandes lignes précédemment.


Nous l’avons vu, ce que Vernant retient de cette étude, c’est avant tout sa face structurale : « L’analyse de Benveniste opère à plusieurs niveaux, à la fois distincts et indissociables pour le linguiste : celui des formes, celui des fonctions et des valeurs et celui des notions. Elle débouche finalement, en mettant en lumière un système articulé de concepts, sur un grand cadre de pensée, une structure mentale. » (p. 87) On voit bien que pour Vernant l’un des enjeux de cet hommage à Benveniste est de montrer que le structuralisme et la psychologie historique – plus généralement l’histoire – sont compatibles l’un avec l’autre. Citant l’étude de J. Van Ginneken sur les différentes utilisations des verbes être et avoir [20], il écrit : « Peut-être est-ce par ce biais que l’“analyse synchronique” de Benveniste peut servir, sans qu’on en trahisse l’esprit, de point de départ, à une recherche historique. Au reste, après avoir rappelé qu’à travers la diversité des emplois de “parole” on discerne “la cohérence d’une structure fondée dans la langue”, Benveniste conclut, aux dernières lignes de son étude : “Et, à partir de cette définition synchronique, on pourra mesurer les variations que l’histoire de chaque langue à instaurées.” » (p. 95)


C’est toute la panoplie méthodologique du structuralisme qui est ici exhibée : « analyse synchronique », « système articulé de concepts », « structure mentale », couple « parole/ structure fondée dans la langue », et pour finir, « structure synchronique/variations ». Or, le texte de Benveniste date de 1948 et il a, depuis, écrit bien d’autres choses, en particulier, dès les années 1950, des articles sur les pronoms personnels et sur le sujet, qui ont ouvert une nouvelle voie non structuraliste en linguistique et qui, de plus, concernent directement la question de l’historicité des différentes instances de la personne sur laquelle travaille Vernant [21].


Ce choix de rendre hommage à Benveniste à travers un texte ancien, vu à travers le prisme d’un structuralisme déjà dépassé, tout en ignorant ses travaux des vingt dernières années, a d’évidents effets négatifs.


Tout d’abord, il a tendance à tordre les conclusions de l’analyse benvenistienne dans son propre sens. Si Benveniste déclare bien qu’il existe une « double structure de l’action […] symétrique à la double structure de l’agent » et que, dans cette structure de structures, soit l’agent « s’abolit dans ce qu’il a fonction d’accomplir », soit il est lui-même « objectivé comme possesseur de son acte » [22], il n’en conclut nulle part que, dans les sociétés indo-européennes anciennes, l’agent ne possède en lui-même aucune autonomie – ni d’ailleurs n’infirme cette assertion.


Sa perspective est différente. Ce qu’il cherche à comprendre, ce sont les moyens par lesquels non pas même « les langues » mais « le langage » assure la représentation de l’agent et de l’action. Or, ces moyens ne disent rien de la nature du sujet lui-même ; ils se contentent de le représenter suivant deux perspectives : la perspective pragmatique, extérieure et a posteriori des actes déjà effectués et celle fonctionnelle, intérieure et a priori de la génération de ces actes. La première comme la seconde peuvent très bien s’accommoder d’une conception essentialiste forte du sujet, comme de son contraire. Et si l’on veut à tout prix déduire de ces descriptions les caractéristiques propres du sujet, on trouvera de toute façon chez Benveniste autant d’énoncés suggérant un sujet par lui-même actif que d’énoncés indiquant le contraire.


Juste avant les remarques citées par Vernant, Benveniste note, par exemple, que les noms d’actions se divisent en deux catégories dont la première « *-tu- dénote l’action comme subjective, émanant du sujet et l’accomplissant, en tant que prédestination ou disposition interne, déploiement d’une virtualité ou pratique d’une aptitude personnelle », alors que la seconde « *-ti- indique l’action objective, réalisée hors du sujet par un accomplissement fini en soi-même et sans continuité ; apte à caractériser toute notion “effective” sur le plan noétique ou dans une acception concrète. » (p. 112, c’est moi qui souligne). Plus loin, les noms en *-tu- désignent « l’activité comme manifestation de l’agent » dont les noms fonctionnels sont en *-ter, alors que les noms en *-tor indiquent « l’auteur défini à partir d’un acte [en *-ti-] qu’il a projeté hors de lui et qu’il transcende » (p. 112, c’est moi qui souligne) Dans tous les cas, on bascule sans cesse d’un sujet actif par lui-même, « transcendant » ses actes, à un sujet déterminé par les actes qui se sont produits « hors de lui » – et vice versa. Autrement dit, chacun des génitifs « le sujet des actes » et « les actes du sujet » peut se comprendre indifféremment de manière objective ou subjective.


On voit que Vernant s’est contenté de ne reprendre qu’une partie du raisonnement de Benveniste, celle qui convenait à sa thèse, et a opportunément oublié celle qui lui faisait pendant. En réalité, pour Benveniste, les deux aspects ne concernent pas la nature intrinsèque de l’agent lui-même et désignent plutôt des manières de fluer de l’action et de l’agent, des rythmes  : soit l’action est vue comme sortant d’un agent qui la contient comme une virtualité, soit elle est saisie dans son effectivité et associée ex post à son agent ; soit l’agent est vu comme pratiquant l’acte habituellement, continument, nécessairement, par fonction, soit comme opérant ponctuellement, par réalisations effectives, discrètes et contingentes.


À supposer que l’idée d’une absence de l’agent autonome et moralement responsable soit correcte, il faudrait du reste la transposer à toutes les sociétés, même modernes, qui utilisent ces types de langue. Loin de se limiter aux langues anciennes, Benveniste cite en effet l’arabe, les langues amérindiennes, l’anglais, l’allemand et le français : « Mais ne cherchons pas si loin. On peut retrouver cette distinction à l’état diffus en français, où les noms d’agent en -(t)eur tendent à se répartir en deux classes. Un premier ensemble est constitué par des noms à valeur participiale, accompagnés d’une détermination : le libérateur du territoire, l’inventeur du phonographe, le fondateur de Rome, le vainqueur de Troie. Ce sont des noms d’“auteur” qui hypostasient dans le sujet un acte particulier et qualifient un homme d’après un accomplissement. Cette classe comprend aussi des noms qui se rapportent à une activité momentanée, mais actuelle : un promeneur, un consommateur, un spectateur. » (p. 60)


Le français connaît de même la seconde classe de noms d’agent : « Mais il se forme aussi une seconde catégorie, très abondante et qui va s’enrichissant, de noms dénotant un sujet d’après la fonction à laquelle il est voué, même s’il ne l’exerce pas. Un électeur est habilité à élire ; il reste électeur même sans participer à aucune élection ; on peut être inspecteur et ne rien inspecter ; un tailleur sans emploi reste un tailleur. De même un aspirateur garde son nom même s’il n’a jamais été en usage. Il faut et il suffit qu’on soit destiné à une fonction, modelé en vue d’une fonction, pour que le nom d’agent se justifie. » (p. 60-61)


Faut-il tirer de ces phénomènes la conclusion qu’il n’existerait pas d’agent autonome, centre de décision moralement responsable, dans la culture française contemporaine ? Benveniste, lui, conclut bien différemment dans un sens qui invalide complètement la tentative de récupération à laquelle se livre Vernant : « La différence entre ces deux classes reproduit en somme celle qui a été ci-dessus établie pour l’indo-européen. Elle s’accentue même à mesure que les besoins renouvelés de la technique créent des désignations toujours plus spécialisées. » (p. 61) Et pour que les choses soient bien claires, il ajoute : « L’existence de deux types de noms d’agent n’est pas liée à une certaine famille de langues ni à une structure linguistique définie. Elle peut se réaliser dans des conditions historiques très variées, chaque fois qu’on veut opposer, dans la désignation du sujet agissant, des modes d’action sentis comme distincts. » (p. 61, c’est moi qui souligne)


Il y a donc un aspect universel dans la description benvenistienne, qui gêne évidemment Vernant dans son raisonnement, mais qu’il écarte en arguant, à la manière des sociologues concevant le langage comme une institution parmi d’autres, que « ce n’est pas seulement dans la langue que l’historien trouve des modes d’expression de l’agent » (p. 94). Noyant la spécificité du langage dans une conception pluraliste assez vague mais dont le fondement sémiotique transparaît clairement, il veut lui « confronter les modalités de l’agent et de l’action, telles que les exprime la langue grecque ancienne, avec les aspects qu’en présentent, dans la même civilisation, ces autres “langages” que constituent les rites et mythes religieux, certaines œuvres littéraires, des institutions juridiques, les opérations d’ordre technique, dans la mesure où, d’une façon ou d’une autre, les catégories de l’agent et de l’action se trouvent engagées à ces différents niveaux des pratiques sociales. » (p. 88)


Au lieu de prendre l’universalisme très particulier de Benveniste au mot et de voir ce qu’il pourrait apporter à sa propre recherche anthropologico-historique, Vernant préfère le considérer comme une généralisation abusive et ramener ses analyses à un historisme relativiste finalement assez banal.


S’il avait donné plus de crédit à l’aspect langagier des analyses de Benveniste qu’à leur simple aspect linguistique, c’est-à-dire s’il avait lu Benveniste au lieu de projeter sur lui la doxa structuraliste, Vernant aurait pu voir les choses suivantes.


La double structure de l’action et de l’agent (auteur/opération) ou bien (fonctionnaire/activité) est en fait une configuration aspectuelle ou plus proprement rythmique étonnamment proche de la division fondamentale du langage entre le discours comme énonciation à chaque fois spécifique à une occasion donnée, toujours unique dans ses recommencements – le seul phénomène auquel nous ayons en réalité affaire –, et la langue comme système de signes dont les valeurs relativement stables sont propres à une communauté humaine particulière et sont reconstituées, à partir des phénomènes précédents, par les grammairiens et les linguistes – ce que Benveniste appelle le sémantique, d’une part, et le sémiotique, de l’autre.


Benveniste dit bien, et Vernant ne se prive pas de citer ce passage, qu’« à travers la diversité des emplois de “parole”, on discerne la cohérence d’une structure fondée dans la langue » (p. 112). Il semble ici dans une stricte orthodoxie saussurienne. Mais reprenons son raisonnement, cette fois en pensant à la manière dont il a lui-même réinterprété par la suite l’opposition langue/parole. Les noms d’agent en *-ter et les noms d’activité en *-tu- définissent le sujet et ses actes par des « valeurs fonctionnelles » ; alors que les noms d’auteur en *-tor et d’opération en *-ti- renvoient le sujet à un acte « posé comme accomplissement intrinsèque et objectif, réalisation chaque fois autonome » (p. 112). Tout se passe donc comme si le lexique des noms d’agent et d’action était organisé – mais cela ne doit pas nous étonner vu son sens anthropologique profond – en fonction de l’opposition langue/discours. Une partie de ces noms renvoie, comme n’importe quel signe, à des concepts dont les valeurs sont reconnues collectivement et indépendamment de tout aspect pragmatique. Une autre partie à des concepts qui, tout en bénéficiant également d’une reconnaissance collective puisqu’ils appartiennent encore à la langue, inclut dans leur signification leur aspect pragmatique.


Autrement dit, Benveniste met au jour dans le lexique des noms d’agent et d’action un phénomène dont la signification exacte n’apparaîtra qu’une dizaine d’années plus tard, lorsqu’il étudiera les pronoms de la « personne », je/tu, opposés à celui de la « non-personne », il. Le sujet – et donc, pour Benveniste, la personne – n’est pas un fait de langue mais un fait de langage : « Pour que la parole assure la “communication”, il faut qu’elle y soit habilitée par le langage, dont elle n’est que l’actualisation. En effet, c’est dans le langage que nous devons chercher la condition de cette aptitude. Elle réside, nous semble-t-il, dans une propriété du langage, peu visible sous l’évidence qui la dissimule, et que nous pouvons encore caractériser sommairement. C’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet  ; parce que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l’être, le concept d’“ego”. [23] » Benveniste précise qu’il parle « bien du langage, et non pas seulement des langues particulières » (p. 261).


Le sujet échappe donc au sémiotique et se constitue uniquement de manière pragmatique ou sémantique : « Ces pronoms se distinguent de toutes les désignations que la langue articule, en ceci : ils ne renvoient ni à un concept ni à un individu. […] On est en présence d’une classe de mots, les pronoms personnels, qui échappent au statut de tous les autres signes du langage. À quoi donc je se réfère-t-il ? À quelque chose de très singulier, qui est exclusivement linguistique : je se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le locuteur. C’est un terme qui ne peut être identifié que dans ce que nous avons appelé ailleurs une instance de discours et qui n’a de référence qu’actuelle. » (p. 261-262) Je est un signe « vide » qui ne se remplit que dans une situation pragmatique donnée : « Le langage a résolu ce problème [de la communication intersubjective] en créant un ensemble de signes vides, non référentiels par rapport à la réalité, toujours disponibles, et qui deviennent pleins dès qu’un locuteur les assume dans chaque instance de son discours [24] » Et ce remplissage se fait à chaque fois à nouveau de manière unique : « Je signifie “la personne qui énonce la présente instance de discours contenant je”. Instance unique par définition, et valable seulement dans son unicité. » (p. 252)


Ainsi les noms d’agent et d’action ne prouvent-ils pas, pour Benveniste, l’inexistence d’un agent centre de ses décisions et moralement responsable. Ils sont à la fois l’occasion d’un des tout premiers pas vers la théorie de l’énonciation – ce que les spécialistes de Benveniste semblent du reste souvent ne pas voir – et une preuve supplémentaire que le sujet n’est pas installé dans l’homme de manière sémiotique, par les structures de la langue comme le disent les structuralistes, mais bien de manière sémantique, par l’activité du langage. Ce qui apparaît de manière radicale au niveau des pronoms je/tu, des déictiques, des modalisations, des formes temporelles, etc. se profile déjà dans la contamination pragmatique du lexique de l’agent et de l’action. Il n’est pas possible de nommer tous les cas d’agent et d’action par des noms qui éveilleraient chacun toujours une même représentation pleine et entière. Un certain nombre de ces noms sont dotés d’une vacuité analogue à celle du je, qui laisse ainsi la possibilité à la subjectivité humaine d’émerger à chaque fois dans une historicité radicale toujours recommencée.


Cette parenthèse un peu longue n’aura pas été inutile si elle a pu montrer la double erreur commise par Vernant à l’égard de Benveniste : d’un côté, il tire de son travail des conclusions historiques que celui-ci ne saurait soutenir ; de l’autre, il ne peut en extraire ce qui pourtant aurait dû l’intéresser : l’ébauche d’une interrogation sur l’historicité radicale du sujet et sur les relations entre le sujet langagier et l’agent. Il n’est pas possible de limiter l’examen de la question du sujet en Grèce ancienne – ou du reste dans n’importe quelle autre société – à celle du lexique et qu’il faut prendre en compte la dimension énonciative, pragmatique, sémantique. Mais Vernant est encore, en 1975, trop engoncé dans son structuralisme pour être en mesure de distinguer le potentiel scientifique de la théorie benvenistienne du langage. Ce n’est que dans les années 1980, une fois la vague structuraliste définitivement passée, qu’il découvrira son immense intérêt pour l’anthropologie historique.


À SUIVRE... ICI

Notes

[1Citation de M. Granet, La Pensée chinoise, Paris, La Renaissance du livre, 1934, p. 37-42. Sur la conception du langage et le rôle du rythme chez Granet, voir P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, op. cit., p. 58-73 et p. 88-94.

[2Citation de P. Masson-Oursel, « La matière dans la pensée de l’Orient », Onzième semaine de Synthèse, p. 32. Sur la découverte de cette dimension pragmatique du langage et le rôle du rythme chez Mauss, voir P. Michon, Marcel Mauss retrouvé, op. cit, p. 69.

[3Citation de P. Masson-Oursel, Esquisse d’une histoire de la philosophie indienne, Geuthner, Paris, 1923, p. 165-166.

[4Citation de W. von Humboldt, Einleitung zum Kawi-Werk, Werke, Bd, VII, p. 55.

[5Citation d’E. Cassirer, « Le langage et la construction du monde des objets », Journal de Psychologie, Paris, 1933, p. 23.

[6B. Karsenti, L’homme total. Sociologie, anthropologie et philosophie chez Marcel Mauss, Paris, PUF, 1997, p. 190 sq.

[7E. Bréhier, « L’acte symbolique », Revue philosophique, 1917, p. 361.

[8H. Head, “Disorders of symbolic thinking and expression”, The British Journal of Psychology, Cambridge, 11, 1921, p. 186-188.

[9H. Delacroix, Le Langage et la Pensée, Paris, Félix Alcan, 1924, cité par R. di Donato, dans sa postface à I. Meyerson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, op. cit., p. 237.

[10Sur cette question, voir P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, op. cit.

[11M. Mauss, « L’expression obligatoire des sentiments », Journal de psychologie, 1921, maintenant in Œuvres III, Paris, Minuit, 1969, p. 184.

[12M. Granet, « Le langage de la douleur d’après le rituel funéraire de la Chine classique », Journal de psychologie, 1922, p. 112-114.

[13P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, op. cit., p. 58 sq.

[14I. Meyerson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, op. cit., p. 27.

[15I. Meyerson, « Discontinuités et cheminements autonomes dans l’histoire de l’esprit » (1948), Écrits – 1920-1983. Pour une psychologie historique, Paris, PUF, p. 62.

[16I. Meyerson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, op. cit., p. 76.

[17É. Benveniste, « La forme et le sens dans le langage » (1966), Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974, p. 217.

[18Citations de F. de Saussure, Cours de linguistique générale, p. 102-103.

[19Meyerson renvoie ici à W. von Humboldt, Einleitung zum Kawi-Werk, Werke, VII.

[20J. Van Ginneken, « Avoir et Être, du point de vue de la linguistique générale », Mélanges de linguistique offerts à Charles Bally, Georg et Cie, Genève, 1939. Curieusement, il ne cite pas celle de Benveniste sur le même sujet indiquée dans la note suivante.

[21E. Benveniste, « La nature des pronoms » (1956), « De la subjectivité dans le langage » (1958), « “Être” et “Avoir” dans leurs fonctions linguistiques » (1960), Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966 ; « L’appareil formel de l’énonciation » (1970), Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974.

[22E. Benveniste, Noms d’agent et noms d’action en Indo-européen, Paris, Adrien Maisonneuve, 1948, p. 112.

[23E. Benveniste, « De la subjectivité dans le langage » (1958), Problèmes de linguistique générale, op. cit., p. 259.

[24E. Benveniste, « La nature des pronoms » (1956), Problèmes de linguistique générale, op. cit., p. 254.

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