Sonia Dayan-Herzbrun

Rythmes sociaux dans la vie quotidienne

Article publié le 16 octobre 2013

Pour citer cet article : Sonia Dayan-Herzbrun , « Rythmes sociaux dans la vie quotidienne  », Rhuthmos, 16 octobre 2013 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article999
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Ce texte a déjà paru dans Temporalistes, n° 15, octobre 1990, p. 9-12.


Quand il s’est agi d’organiser notre colloque, le thème des rythmes sociaux dans la vie quotidienne s’est imposé à nous d’emblée, comme si un lien évident associait rythmes sociaux et quotidienneté. Dans sa répétitivité, le quotidien davantage assigné au prive qu’au public, ne porte-t-il pas aussi la marque du féminin plus que celle du masculin ? Cela jusque dans les travaux qui lui sont consacrés : cinq des communications présentées lors de cette session l’ont été par des chercheuses (alors que deux seulement émanent de chercheurs) et plusieurs textes adoptent la perspective des rapports hommes/femmes.


C’est cette problématique qui domine le travail de Dominique Fougeyrollas : elle souligne que le rythme des journées des femmes leur imposé, sans qu’il soit distinguées, comme pour les hommes, les sphères du travail et du hors travail. L’asymétrie de la division sexuelle du travail entraîne donc une asymétrie des rythmes. Est-ce à dire que le rythme du quotidien des femmes n’autorise aucun temps libre ou vide d’obligations, alors que le temps des hommes serait scandé par ces moments de vide qu’on appelle « temps libre » ? Cette question suscitée par le texte de Dominique Fougeyrollas anticipe sur la réflexion de Véronique Nahoum-Grappe à propos de la « pause du buveur ».


De le même façon Simonetta Tabboni, partant de l’aspect normatif et intégratif du rythme social, dans l’analyse qu’en fait l’école française de sociologie, étudie le vécu du temps des femmes (et plus précisément des jeunes filles) par rapport à ces normes rythmiques complexes auxquelles les femmes semblent être soumises plus encore que les hommes. Pour Marita Rampazi également, le temps vécu s’oppose au temps institutionnel et donc rythmés.


A travers ces analyses riches et diverses, on voit le rythme apparaître comme la marque que le social impose à la temporalité. Dominique Fougeyrollas, en particulier, montre que le rythme du travail domestique des femmes résulte de l’activité et de l’emploi du temps de chacun des membres de la famille. Il a donc hétérogénéité des temps du quotidien entre les hommes et les femmes, indique l’auteur, alors que Simonetta Tabboni préfère parler de polarité féminine et masculine dans la mise en acte des rythmes sociaux. Marita Rampazi qui a enquêté sur le même terrain que Simonetta Tabboni, perçoit aussi une hétérogénéité des rythmes sociaux chez les jeunes femmes qui, dans 1’aménagement de la quotidienneté, doivent intégrer des modèles et des contraintes difficilement compatibles.


Mais alors que Dominique Fougeyrollas semble voir dans cette hétérogénéité une clôture, Marita Rampazi et Simonetta Tabboni y indiquent une ouverture. Simonetta Tabboni insiste sur la revendication, par les jeunes filles, de l’ambivalence de leurs modèles d’organisation du quotidien et donc d’organisation de la temporalité. Les jeunes Milanaises, objets de l’étude réalisée par les deux sociologues italiennes, refusent de choisir entre des rythmes sociaux dissonants, réfutant point par point la thèse de Daniel Mercure selon laquelle nos sociétés sont caractérisées par « l’éclatement des temporalités vécues, », Marita Rampazi montre qu’il y a là ouverture d’un nouveau champ des possibles, avec l’invention de processus de structuration qui permettent aux jeunes femmes liberté t créativité.


On en arrive ainsi au thème de l’interaction des rythmes des « groupes en transition » : les migrants, les jeunes, etc. (thème qui à l’origine devait être l’un des axes du colloque), et du même coup à la question du conflit des rythmes, abordée par Christian Bertaux. Que se passe-t-il, en effet, lorsque deux types de rapport au temps se trouvent confrontés ? Des villageois du Mali, réagissant à la présence de coopérants chinois, font surgir dans l’espace du village les « rythmes d’inversion » issus du monde de la brousse non cultivée et de la mort.


Sylvia Ostrowetzki et Michel Maffesoli posent, quant à eux, la question de l’individu et du temps dans le monde contemporain à propos duquel ils utilisent le concept de « post-modernité ». Dans cette post-modernité, de caractère baroque, si l’on en croit Michel Maffesoli, prolifèrent objets et prothèses. Le temps semble s’y brouiller (Michel Maffesoli) et en tous cas avoir à n’être pas visible (Sylvia Ostrovetzki). Michel Maffesoli montre comment le temps se transforme en une série d’éphémères (comme un staccato), centres autour d’objets qui valent par leur accumulation et leur banalisation et dont le prototype est le « walkman ». A travers eux se crée un rythme que l’auteur, qui ne craint pas une certaine obscurité, qualifie de « communiel ».


Sylvia Ostrowetzki souligne une semblable aspiration à un éternel présent, dans la dénégation du vieillissement (désigné comme laideur), ainsi que de la mort. Au temps linéaire qui conduit à la vieillesse et à la disparition se substitue le rythme de la réparation, activité essentiellement répétitive. Au rythme biologique répond ainsi un rythme social du quotidien réparateur (mais jusqu’à quel point ?) de l’apparence.


On rejoint, par là, la question fondamentale de l’articulation entre rythme biologique et rythme social, qui se trouve au centre de la réflexion d’anthropologie historique que présente Véronique Nahoum-Grappe, à propos du boire et de l’ivresse. Le fait de « boire un coup » pause entre deux activités, et le plus souvent fortement socialisé, rythme le quotidien. Au XVIII° siècle, on boit un coup et on porte « une santé », rituel qui nous est encore familier, mais dont l’auteur montre que le sens en est d’autant plus à élucider.


Ce temps dans lequel se nouent ou se ravivent les rapports entre les humains, serait, selon Véronique Nahoum-Grappe, celui de l’accentuation de la relation. Quant à l’ivresse, elle est, elle-même, reliée au rythme du boire, et donc, paradoxalement, à un contrôle individuel et en même temps social, du rythme biologique qui, à un certain moment, bascule dans un dérèglement où les rythmes se perdent. Dans la logique de ce « jeu de tension » (Véronique Nahoum-Grappe) comment les rythmes sociaux se gèrent-ils ? L’ivresse constitue-t-elle une rupture dans les rythmes du quotidien, ou bien est-elle intégrée dans ces rythmes ?


En effet, dans l’ensemble de ces textes, l’accent est mis sur la répétitivité des rythmes sociaux du quotidien et ceci même dans le cas où ils sont hétérogènes ou entrent en conflit. Rien, ou presque, ne se trouve exprimé des fractures possibles ou des irruptions de rythmes nouveaux, comme si dans la quotidienneté c’était encore sous une forme ou sous une autre, le traditionnel ou l’interaction entre différents figures d’un néo-traditionel qui dominait.


Intervenants :

- Christian Bertaux (Université de Paris VII) : « L’inversion des rythmes. Exemple d’un problème de communication entre coopérants chinois et villageois africains au Mali »

- Dominique Fougeyrollas-Schwebel (GEDISST-CNRS) : « Rythmes quotidiens et dépendance. Étude de l’hétérogénéité des temps sociaux »

- Michel Maffesoli (Université de Paris V) : « Le rythme du baroque post-moderne »

- Véronique Nahoum-Grappe (CRH-EHESS) : « Le temps de la pause, “Boire un coup” »

- Sylvia Ostrowetsky (Université d’Amiens) : « Vieillissement et rythmes sociaux »

- Marita Rampazi (Université de Pavie) : « Temps vécu et rythmes sociaux »

- Simonetta Tabboni (Université de Milan) : « Rythmes sociaux et vie quotidienne des jeunes filles »

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