Pascal Michon

Peut-on fonder une politique sur la seule critique de l’accélération ?

Article publié le 2 décembre 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Peut-on fonder une politique sur la seule critique de l’accélération ?  », Rhuthmos, 2 décembre 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article214
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Chère V.,


Je suis d’accord avec vous : la vie s’est accélérée, en tout cas dans certains milieux sociaux. Il me semble toutefois qu’on ne saurait construire aucune proposition politique intéressante à partir seulement d’une critique de l’accélération des tempos. Les transformations de la temporalité ne sont que des conséquences superficielles (même si elles sont très visibles et parfois très pénibles) de phénomènes distincts qui concernent l’organisation de l’individuation singulière et collective.


La question des tempos selon lesquels s’écoule le temps est une vieille problématique inaugurée par Durkheim : la catégorie de temps n’est pas donnée par la nature, comme Kant le croyait, mais construite par les sociétés. À la suite de quoi, les durkheimiens comme Halbwachs et Gurvitch se sont intéressés aux différences de rapidité de la vie suivant les groupes sociaux et à leurs conséquences sur la construction de la mémoire ou sur la perception du temps vécu. Virilio, Baier, Bauman, Lipovetzki, Rosa et tous ceux qui font de l’accélération une question centrale ne font que broder sur cette idée ancienne.


Or, on pourrait se demander : accélération pour qui ? Ceux qui dénoncent l’accélération présupposent le plus souvent que les individus en question constitueraient en eux-mêmes des substances permanentes qui seraient donc forcées ou violées par l’accélération des interactions. On est évidemment là dans le mythe individualiste, sans même que l’on s’en rende compte.


Ensuite, on est bien obligé de constater que ces critiques ne s’accompagnent d’aucune proposition politique viable : l’alternative qui les accompagne généralement se limite à un simple désengagement individuel, ou, au mieux, à l’institutionnalisation de la possibilité de se désengager du flux tendu de l’économie sans être rejeté immédiatement dans le non-travail et la déconnexion (c’était la proposition que faisaient Boltanski et Chiapello à la fin du Nouvel esprit du capitalisme et c’est la seule encore qui apparaît chez Rosa dans Accélération). On n’envisage donc qu’une fuite ou une adaptation au monde tel qu’il est devenu. Pas une transformation. Sous couvert de critique radicale, on est en réalité dans l’escapisme et le réformisme le plus plats – ou l’apocalyptisme. Avec en plus, ce fantasme d’un retour à la nature qui est en lui-même tout un programme...


Il faut donc repenser la question essentielle – celle de la qualité des processus d’individuation singulière et collectif – à partir de l’idée que les êtres humains ne sont pas seulement des êtres naturels mais qu’ils se définissent avant tout par leur historicité radicale. La question, alors, n’est pas de trouver un moyen de rendre supportable un système de production et de consommation qui tend vers l’immédiateté, ni de retrouver dans l’individu un contact avec les cycles naturels qu’il aurait perdu, mais plutôt de transformer radicalement ce système de manière à ce qu’il rende possible une individuation singulière et collective de qualité. C’est d’un projet politique global dont nous avons besoin, pas d’une rêverie éthico-cosmologique qui viendrait humaniser un système qui n’aurait pas été transformé en son fonds.


Les vraies questions sont les suivantes : Comment devons-nous faire pour que les individus singuliers et collectifs soient dotés d’une puissance d’action et de vivre maximale ? Comment faire pour que l’individuation ne débouche pas sur des individus certes bien distincts les uns des autres, mais dont la puissance d’agir est très faible ? Et donc comment organiser au mieux les rythmes, les manières de fluer, qui déterminent la qualité de l’individuation ?


À mes yeux, il faut poser la question non seulement sur le plan de l’organisation des interactions (le plan socio-morphologique), mais aussi sur ceux de la corporéité et de la discursivité. C’est en réfléchissant simultanément à ces trois aspects que l’on aura quelque chance d’arriver à un projet politique utile.


Bien amicalement, etc.

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