Pascal Michon

André-Georges HAUDRICOURT, Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes

Article publié le 10 janvier 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon , « André-Georges HAUDRICOURT, Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes  », Rhuthmos, 10 janvier 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article252
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A.-G. Haudricourt, Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes, textes présentés par J.-F. Bert, Versailles – Paris, Éditions Quae – Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2011, 236 p.



Cet ouvrage présente, pour la première fois, une série de manuscrits de l’anthropologue André-Georges Haudricourt, conservés à l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine et que Jean-François Bert a eu la bonne idée d’exhumer.


Le premier, le plus important en volume, a pour titre Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes. Commandé juste après la Seconde Guerre mondiale par Georges Friedmann, alors directeur de collection chez Gallimard, ce texte n’avait jamais été publié. Dans son introduction, Jean-François Bert rappelle les circonstances de son élaboration et les raisons de sa non-publication. Il n’en cache pas les défauts, au moins au regard des normes actuelles – en particulier une inspiration comparatiste qui brasse des sociétés et des époques que tout sépare et une tendance étonnante chez un élève de Mauss à démanteler les totalités sociales. Mais il en souligne aussi, de manière très juste, le grand intérêt au regard de certains de nos questionnements les plus actuels.


Dans cet essai, on trouvera peu de choses sur le rythme tel qu’on l’entend habituellement (p. 85, 91, 121 sq.). Mais on y lira bien d’autres considérations qui concernent les études rythmiques dans le sens élargi défendu par RHUTHMOS. L’essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes intègre en particulier le programme de recherche esquissé par Marcel Mauss dans son célèbre article sur « les techniques du corps » (1934-36), auquel il reprend l’idée d’une continuité des corps – trop souvent considérés de manière purement biologique, en particulier par l’anthropologie physique – et des techniques. Pour Haudricourt comme pour Mauss, le corps humain n’est pas que le support vivant d’une activité sociale qui lui serait extérieure ; il est un objet technique et probablement le premier de tous. Il dépend avant tout des formes de vie sociales et du développement des forces productives.


C’est pourquoi, avant de s’intéresser aux principaux outils élaborés dans les sociétés pré-machinistes – les pièges, les dispositifs à mouvement circulaire, tous les outils dont le développement a été permis par la domestication des animaux, enfin les outils mus par l’eau et le vent – Haudricourt décrit dans une première partie les principales manières répertoriées par les ethnologues de faire fonctionner ce qu’il appelle « le moteur humain » – marcher, grimper, porter, lancer et percuter, tirer et pousser (sa liste est bien moins longue, il faut le reconnaître, que celle de Mauss). Il est proche, de ce point de vue, de son contemporain Leroi-Gourhan, sans avoir toutefois l’ampleur de sa pensée.


L’une des choses les plus étonnantes dans cet essai, et qui pourrait certainement faire l’objet d’une recherche en soi, est la place qu’y occupe le langage. Haudricourt fait partie de ces savants, aujourd’hui de plus en plus rares, qui connaissent bien la linguistique de leur époque et l’utilisent à bon escient. Outre les recherches de phonologie gallo-romaine et de géographie linguistique que rappelle Jean-François Bert dans son introduction, il est frappant de constater qu’Haudricourt commence son étude par ces mots : « On peut comparer la description et l’étude des mouvements musculaires à efficacité technique, à la description et à l’étude des mouvements musculaires qui servent à la production des moyens de communication : le langage. » (p. 29) Dans la conclusion intermédiaire qui sépare les deux parties, on lit également : « Nous avons dû, en nous plaçant du point de vue technique, suivre les mêmes gestes à travers des sociétés très différentes. Pour commencer, il est en effet nécessaire de les décrire de la même façon que les phonéticiens notent avec le même alphabet les langues les plus différentes. Quand on se place dans une société déterminée, le même geste technique peut avoir une importance et une signification toute différente » (p. 107). Toutefois, Haudricourt a la bonne idée de ne pas s’enferrer dans le formalisme phonologique et propose ce que l’on pourrait appeler une anthropologie des verbes d’action, qui est en soi très en avance sur une époque dominée par le structuralisme.


À noter parmi les cinq autres textes plus courts écrits entre 1949 et 1967 qui sont publiés à la suite de l’Essai sur les techniques, trois articles qui comparent les « mentalités occidentales et extrême-orientales ». On y trouvera de nombreuses suggestions, qui intéresseront tous les héritiers de Michel Foucault, concernant les différents modes de gouvernement et leurs rapports avec les techniques agricoles, les techniques de la guerre et de la piraterie, enfin, les techniques de la navigation. Où corps, techniques et pouvoirs forment un système interactif, ein Wirkungszusammenhang, comme aurait dit Dilthey.

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