Claire Placial

Sur la traduction de l’Iliade par Jean-Louis Backès

Article publié le 11 septembre 2014

Pour citer cet article : Claire Placial , « Sur la traduction de l’Iliade par Jean-Louis Backès  », Rhuthmos, 11 septembre 2014 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1304
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Ce texte a déjà paru le 23 août 2014 sur Langues de feu – les traducteurs et l’esprit des langues. Tours de Babel et glossolalies. Nous remercions Claire Placial de nous avoir autorisé à le reproduire ici.



A paru au début 2013 une nouvelle traduction de l’Iliade par Jean-Louis Backès. Ce billet arrive, si dire se peut pour l’Iliade, après la bataille, et notamment après l’article de Jean-Yves Masson dans le Magazine littéraire, et la publication dans La République des livres, le site de Pierre Assouline, de la « Note sur la traduction » qui suit la préface dans l’ouvrage publié chez Gallimard dans la collection Folio classique.


Mon grec n’est pas assez solide pour que je me lance dans une exégèse rigoureuse du travail philologique de Backès, mais une chose est certaine : la lecture de cette Iliade m’enchante, parce qu’enfin ! voilà une épopée qui échappe à l’alternative vers réguliers / prose.


Je reviens plus tard au choix des vers libres. Un mot, pour l’instant, sur un point qui m’a frappée aux premières lignes de la traduction : la présence de plusieurs rejets – le rythme syntaxique, la ponctuation, ne concordent pas avec la répartition du texte dans les différents vers. Ainsi les premiers vers :


La colère, chante-la, déesse, celle du Pélide Achille,

La pernicieuse, qui aux Achéens donna tant de souffrances

Et qui jeta dans l’Hadès tant de fortes âmes

De héros ; eux-mêmes, elle en fit la pâture des chiens

Et des oiseaux. La décision de Zeus s’accomplissait.

Depuis que d’abord s’opposèrent en querelle

L’Atride prince des hommes et Achille le divin.


Un regard sur le grec nous montre ces rejets n’ont rien d’arbitraire : le traducteur a tenté de reproduire la discordance du vers et de la syntaxe :


Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος

οὐλομένην, ἣ μυρί᾿ Ἀχαιοῖς ἄλγε᾿ ἔθηκε,

πολλὰς δ᾿ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν

ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν

οἰωνοῖσί τε πᾶσι· Διὸς δ᾿ ἐτελείετο βουλή,

ἐξ οὗ δὴ τὰ πρῶτα διαστήτην ἐρίσαντε

Ἀτρεΐδης τε ἄναξ ἀνδρῶν καὶ δῖος Ἀχιλλεύς.


Il l’affirme du reste lui-même dans la Note sur la traduction :

Tout discours commence au début d’un vers et se termine à la fin d’un vers. À l’intérieur de cette unité, les rejets sont possibles et fréquents. Certains semblent justifiés ; d’autres donnent une certaine impression de gratuité. Homère n’avait, et pour cause, pas appris la rhétorique classique ; il ne savait pas que tout rejet doit avoir un pouvoir suggestif. Il n’en a pas moins proposé un formidable, dès le troisième vers de l’Iliade, auquel fera écho celui qui ouvre le deuxième vers de l’Odyssée :

« L’homme, dis-le-moi, Muse, le très divers, qui si longtemps

A erré, quand il eut détruit la sainte ville de Troie. »

Plus d’un traducteur respectueux n’a pas perçu, ou n’a pas voulu percevoir, ce mouvement.

Il semble ainsi que la conservation des rejets soit un des piliers autour desquels Jean-Louis Backès a construit sa traduction. Plus globalement, c’est une histoire de rythme et de proportion. « Essayer de transposer quelque chose du rythme, non pas sa mécanique, mais son mouvement » : voilà ce qui est au cœur du travail du traducteur, et qui du coup donne le ton de l’ensemble de la lecture.


« Pas de sa mécanique », c’est-à-dire, il ne s’agissait pas de faire en français des hexamètres dactyliques. C’est du reste là une crux du traducteur qui traduit une poésie fondée sur un système d’accents (poésie allemande, latine, anglaise, grecque, russe…) dans une langue qui compte les syllabes. André Markowicz en sait quelque chose, et évoque constamment le pentamètre de Shakespeare et des romantiques russes. Pour ce qui est d’Homère, Philippe Brunet a, dans une traduction parue en 2010 à laquelle je n’ai pas encore eu accès, voulu « rendre l’hexamètre » dans une traduction « isométrique ». Il met l’accent, dans son travail, sur la part orale de l’épopée homérique, qu’il entend retrouver par une scansion du français. C’est aussi affaire de rythme, mais dans l’oralité cette fois, plutôt que dans une pensée de la syntaxe.


Il est intéressant qu’aient paru à trois ans de distances deux traductions de l’Iliade qui, quoi que très différentes par les solutions concrètement développées, ont en commun un même rejet de l’alternative traditionnelle prose vs. vers régulier. Jean-Louis Backès évoque l’apport du vers libre à la traduction en ces termes :

Les poètes depuis plus de cent ans ont montré, par leur pratique, en dépit des sceptiques grincheux, que le vers libre, même si on prétend n’y voir qu’une fantaisie typographique, produit des effets : le rejet y a droit de cité. Le rythme du vers contredit le rythme de la phrase. Il arrive, de plus en plus souvent, que les récitants jouent de ce heurt. La présente traduction est l’une de celles qui leur en donnent l’occasion.

Au passage : je reconnais dans ces quelques lignes l’auteur du chapitre consacré à la poésie dans l’Histoire des traductions en langue française qui a montré comment la traduction a été en langue française un vecteur de l’introduction du vers libre en poésie française ; réciproquement, Meschonnic insiste, par exemple dans la préface aux Cinq Rouleaux, sur les apports de la poésie contemporaine – utilisation du blanc typographique par Mallarmé ; suppression de la ponctuation par Apollinaire – au traducteur de poésie. Le vers libre, de plus, a sur la prose ce très visible avantage : il est visible à l’œil nu. Ne pas sous-estimer l’œil. Lorsque l’œil ne trouve pas de point au bout de la ligne, mais en trouve un deux mots plus loin après le rejet, inévitablement l’attention se concentre sur le mot ainsi isolé. D’où, à mon sens, la plus grande réussite, pour rendre la poétique homérique, de vers libres tels qu’employés par Backès ou avant lui Jaccottet dans sa traduction de l’Odyssée, sur celle de Bérard qui tente le plus possible de conserver l’alexandrin (si l’on veut équivalent français, par son classicisme, de l’hexamètre, mais considérablement plus court si bien que les unités ne coïncident pas) au sein d’un texte qui, visuellement, se présente comme de la prose. Pour moi, mon œil est sourd, et n’entend pas le vers ainsi caché s’il ne le voit pas. Mais c’est sans doute affaire de goût, et d’habitude.


Je reviens au « mouvement », préféré à la « mécanique ». Ce n’est pas la régularité de l’hexamètre, sa musique, que cherche à reproduire Backès (au contraire de Brunet), mais l’organisation interne, du vers certes – on remarque qu’au maximum il conserve l’ordre des mots en grec – mais surtout du groupe de vers :

De plus, la technique des aèdes comporte deux traits propres à étonner les pédagogues classiques : on distingue dans le poème de petites unités formées d’un nombre entier de vers. C’est le cas, par exemple, des discours, des rubriques du catalogue des vaisseaux. Tout discours commence au début d’un vers et se termine à la fin d’un vers.

Je suis pour ma part extrêmement sensible à une traduction aussi consciente de ses choix (mais d’un autre côté, était-il possible de traduire Homère au petit bonheur, sans justifier l’existence éditoriale de la traduction par des prises de partis qui sont autant d’oppositions aux traductions préexistantes ?). Mais avant tout, c’est l’écoute de la syntaxe homérique qui me convainc le plus dans cette traduction. Chaque traducteur, surtout des textes classiques, surtout des textes déjà abondamment traduits, se fixe un certain nombre de règles, avec lesquelles il n’est du reste pas exclu qu’il déroge. L’écoute de la syntaxe est pour moi absolument primordiale ; en traduction de textes poétiques cela suppose : reproduire aussi bien les parallélisme grammaticaux (trois participes à la rime, mettons) que les ruptures de construction ; autant que possible, ne pas toucher à la ponctuation. Autre règle : autant que possible, garder les répétitions, qui construisent dans le texte des réseaux lexicaux qui sont absolument essentiels dans la construction du sens.


Backès fait cela aussi – et de lancer au passage une pique contre les préceptes scolaires qui enseignent à ne pas répéter. D’où, chez lui, par exemple, la réitération au chant XVIII de « il fit » pour énumérer les différentes parties du bouclier d’Achille que « fit », donc, Héphaïstos.


Attention aux répétitions ; attention à l’ordre des mots et à la structure interne aux unités de vers ; absence de déférence envers les règles rhétoriques française : Backès semble davantage représenter, pour reprendre l’alternative de Schleiermacher, les traducteurs qui amènent le lecteur à l’auteur, plutôt que ceux qui amènent l’auteur au lecteur en ménageant les habitudes de ce dernier. Pour reprendre la terminologie de Ladmiral, Backès serait plutôt sourcier (si toutefois on n’entend pas par là les horreurs que Ladmiral parfois prête aux sourciers : la posture sourcière, si toutefois on se place du côté d’Antoine Berman, n’est pas tant un littéralisme producteur de calque, qu’une volonté de ne pas naturaliser le texte étranger). Certes Backès ne conserve pas la translittération des noms propres qui faisait écrire à Leconte de Lisle Akhilleus et non Achille, Klytaimnestrè et non Clytemnestre, etc. Encore faut-il souligner, avec Backès lui-même, que cette volonté de renvoyer par les noms propres la traduction à l’étrangèreté grecque d’Homère s’accompagne d’un traitement syntaxique parfaitement cibliste, pour le coup :

Autrefois, quiconque traduisait se donnait pour tâche de plier l’étranger aux lois qui avaient cours en France, lois du langage, lois de la poétique, ou même, simplement, lois de la politesse. Au vers 452 du chant VII, on entend Poséidon dire : « moi et Apollon ». L’un des meilleurs représentants du goût classique, et pour cette raison tête de Turc de Victor Hugo, Prosper Bitaubé (1732-1808) corrige sereinement le dieu, lui enseigne les bonnes manières, et traduit : « Apollon et moi ». Leconte de Lisle suit cet exemple.

Un mot pour finir sur l’emploi de cette traduction en cours. Je prépare un cours sur le héros épique. Il y aura, bien sûr, l’Iliade et l’Enéide, en extraits. Et si j’ai acheté la traduction de Backès cette semaine, c’est parce que je voulais donner aux étudiants une traduction en vers. Parce que l’Iliade est en vers, c’est aussi simple que cela. Couper l’épopée de son fondement poétique, rythmique, me semble un faux-pas pédagogique certain ; enseigner l’Iliade et l’Enéide sur des traductions en prose ramène les textes à leur contenu (les armes et le héros, etc, on connaît la chanson), mais il ne suffit pas de dire que les textes grec et latin sont en vers : encore faut-il le sentir. Et du reste, à mon sens, mais il est vrai que je suis de parti pris en la matière, les vers libres tels que je les lis dans la traduction de Backès, et dans la traduction de l’Enéide que publie progressivement Danielle Carlès, les vers ne s’opposent nullement à la fluidité de la lecture, et je trouve là un souffle que les traductions en prose ne m’apportent pas. Aussi je pense que Jean-Yves Masson n’a pas tort quand il évoque la longue carrière d’enseignement de Backès :

Il faut lire plusieurs fois L’Iliade dans une vie, c’est certain : mais tout nouveau traducteur d’une grande œuvre classique devrait penser que, parmi ses lecteurs, il y en aura pour qui ce sera une découverte. Jean-Louis Backès, avec sa longue expérience de professeur (un professeur qui est aussi romancier et poète), y a sûrement pensé, on le sent, comme déjà en traduisant Hésiode dans la même collection.

J’ai quant à moi eu l’immense chance de faire mes tout débuts dans la recherche auprès de Backès, qui a dirigé il y a dix ans déjà ma maîtrise, et dont je n’aurais pour rien au monde raté le séminaire du lundi après-midi. Retrouve-t-on l’enseignant dans la traduction, peut-être ; ce qui est certain c’est que j’entends la voix, et la malice, de Jean-Louis Backès, dans les phrases courtes, dans les incises, de la préface et de la Note sur la traduction.

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