Odilon Cabat

Numismatique urbaine

Article publié le 9 novembre 2011

Pour citer cet article : Odilon Cabat , « Numismatique urbaine  », Rhuthmos, 9 novembre 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article426
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Les villes ont leurs armoiries, souvent très belles, leurs sceaux, leurs emblèmes, leurs drapeaux.


Ces insignes de souveraineté sont au grand jour, se voient sur les murs, dans les documents officiels, relèvent du bien connu, de l’évidence. Mais il y a d’autres objets hautement symboliques de l’urbain auxquels, étrangement, on ne prête aucune attention. Je veux parler des couvercles de regard autrement dit des plaques d’égout.


Elles sont innombrables pourtant on ne les voit pas, on marche dessus pourtant on ne s’en rend pas compte ; on entend parfois leur bruit de gong issu des profondeurs, pourtant on fait la sourde oreille. En vérité on les évacue du champ de conscience comme s’il fallait obéir justement à leur fonction d’interdire aux mortels de suivre sous terre les flux usés, sans cesse expulsés du quotidien, qu’on ne veut ni sentir ni voir.


Opercules protecteurs sur les abîmes de la ville, elles sont d’avance marquées du sceau de l’invisibilité d’Hadès comme les spectres de l’au-delà dont elles nous protègent ; boucliers de bronze aux portes des Enfers, qui éloignent de nous la cohorte des pestes insalubres.


Étrange aveuglement à l’égard de ces plaques d’égout aux dessins incomparables, apotropaïques, aux motifs et méandres à la fois hiératiques et rigoureux, guillochis et godrons magiques, pentagrammes étoilés à effrayer les démons miasmatiques, mais aussi leçon ornementale pour servir à l’Histoire de la Sidérurgie.


Parfois nickel comme un sou neuf, d’autres fois estompées, à peine émergentes d’une couche usée de bitume, d’une dalle de ciment qui semble leur avoir servi jadis de moule, elles paraissent avoir été là depuis avant la création du monde. Archéologie de civilisations englouties sur lesquelles on aurait bâti nos édifices déficients, immédiatement délabrés et nos trottoirs crevassés sans délais en comparaison du poli parfait de leur avers comme de leur patine de bronze d’art. Si parfaites parfois que, comme les icônes de Byzance, on ne peut croire qu’elles soient faites de main d’homme.


Si parfaite qu’elles inscrivent la ville dans l’intemporel.


Il faut aussi parler du sentiment de confiance qu’elles procurent ; car dès lors qu’on les aperçoit, on prend conscience que là où on marche n’est pas un espace trivial, juste aplani pour faciliter la circulation, mais une strate savante qui recouvre des réseaux sans nombre, mystérieusement actifs. Réseaux qui font marcher la ville, qui la rendent vivable à notre insu, qui tissent autour de nous le filet de sécurité de la solidarité humaine. Leurs bouches éparpillées sur le macadam manifestent le travail des hommes anonymes qui construisent le monde. A croire que ces plaques représentent, à la lettre, autant d’indices de la marche souterraine de la « vieille taupe » dont parlait Marx.


Certains pourraient dire que la même mauvaise foi est à l’œuvre pour occulter le fonctionnement de la force du travail que pour masquer les plaques d’égout.


Elles rappellent que le monde est un artéfact rendu vivable par des générations de travailleurs dont on a oublié les noms et qui, pour les usufruitiers de la cité que nous sommes, ont joué le rôle des serviteurs invisibles des contes de fées.


C’est pourquoi, en même temps qu’aux acteurs oubliés de la machine urbaine, il convient de rendre un hommage à l’esthétique industrielle de ces plaques ; et, authentiques armoiries de la cité moderne, les voir comme autant de médailles commémoratives frappées en l’honneur du travailleur anonyme, de l’ouvrier inconnu.

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