Pascal Michon

Gilbert Simondon – Les rythmes comme cycles de l’ontogenèse ?

Article publié le 16 juin 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Gilbert Simondon – Les rythmes comme cycles de l’ontogenèse ?  », Rhuthmos, 16 juin 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article109
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Ce texte est extrait de P. Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007, p. 83-88.



Dans L’Individuation psychique et collective (rédigé en 1958), Gilbert Simondon a proposé une théorie de l’individuation qui cherche à la penser, elle aussi, « à partir du milieu ». Cette théorie étant voisine par certains aspects de celle que je défends, je voudrais dire ici rapidement ce qui m’en rapproche et ce qui m’en distingue.


Commençons par les points de contact. Contre les « ontologies substantialistes », qui considèrent l’être comme consistant en son unité, donné à lui-même, fondé sur lui-même, inengendré, résistant à ce qui n’est pas lui-même, et dont les individus ne sont nécessairement que des expressions secondaires, mais aussi contre les « ontologies hylémorphiques », qui accordent, pour leur part, plus d’importance aux individus, mais les considèrent comme engendrés sur un modèle technique par la rencontre d’une forme et d’une matière, Simondon propose une théorie de « l’ontogenèse » (terme qu’il prend au sens fort d’une genèse de l’être et non pas de la personne) qui permet de localiser l’apparition du principe d’individuation au sein même du processus d’individuation et non plus en amont ou en aval, comme dans les ontologies traditionnelles : « Temporellement aussi l’être doit être saisi en son centre, en son présent au moment où il est, et non reconstitué à partir de l’abstraction de ses deux parties [un Alpha et un Omega qui seraient de vrais termes] ; la substantialisation des extrémités de la série temporelle brise la consistance centrale de l’être. »


Tout commence par la capacité dont l’être est doté de se déphaser. L’être possède une nature dynamique, en partie latente en partie manifestée, qui fait qu’il n’est jamais un, ni donné à lui-même, ni fondé sur lui-même, mais toujours en mouvement, en décalage ou en déphasage d’avec lui-même : « Le devenir est l’être comme présent en tant qu’il se déphase actuellement en passé et avenir, trouvant le sens de lui-même en ce déphasage bipolaire. »


Ce dynamisme de l’être, qui propulse l’individuation, n’implique pas, toutefois, que celle-ci constituerait un simple flux liquide ; il faut, au contraire, lui attribuer une certaine organisation. Simondon le souligne : « L’individuation ne s’effectue pas de manière continue, ce qui aurait pour résultat de faire qu’une individuation ne pourrait être que totale ou nulle. » Elle est organisée dans le temps par des « discontinuités ». En même temps, ces discontinuités ne sont pas de simples arrêts indépendants les uns des autres. Le « discontinu » de l’être en voie d’individuation n’est pas « un discontinu spatial ou énergétique », comme « celui des particules élémentaires de la physique et de la chimie », mais « un discontinu de phases », idée nécessairement « jointe à l’hypothèse de la compatibilité des phases successives de l’être ». Il me semble qu’on est là au plus près de ce que j’entends, quant à moi, par « rythme ».


L’être ne se déphase pas suivant une seule ligne, comme une succession binaire d’états simplement opposés. Il y a une pluralité latente dans l’être qui n’est pas semblable à une pluralité de parties et qui peut lui permettre de se déphaser suivant de multiples lignes : « L’être n’est pas seulement ce qu’il est en tant que manifesté, car cette manifestation n’est l’entéléchie que d’une seule phase ; pendant que cette phase s’actualise, d’autres phases latentes et réelles, actuelles même en tant que potentiel énergétiquement présent, existent et l’être consiste en elles autant que dans sa phase par laquelle il atteint l’entéléchie. »


L’individu qui résulte de ces processus de polydéphasage n’est donc jamais un, ni jamais stable, mais il n’en dispose pas moins d’une unité fluctuante qui est une moyenne des fluctuations : « Il n’est un que par rapport à d’autres individus, selon un hic et nunc très superficiel. En fait l’individu est multiple en tant que polyphasé, multiple non comme s’il recelait en lui une pluralité d’individus secondaires plus localisés et plus momentanés, mais parce qu’il est extension de plusieurs phases à partir de l’unité. L’unité de l’individu est la phase centrale et moyenne de l’être, à partir de laquelle naissent et s’écartent les autres phases en une bipolarité unidimensionnelle. »


Étant donné ces conditions ontologiques, on comprend que l’individuation ne doive pas être vue comme si elle était le fruit du devenir d’un individu préexistant (qu’il soit singulier ou collectif), mais, au contraire, qu’il faille expliquer l’individu par l’individuation. C’est pourquoi, dès l’introduction de son livre, Simondon annonce son intention « de saisir l’ontogenèse dans tout le développement de sa réalité, et de connaître l’individu à travers l’individuation plutôt que l’individuation à partir de l’individu ». L’individu est toujours en devenir et ce devenir n’est pas celui d’une entité substantielle, une altération ou une succession d’états comparable à un simple développement sériel. Le devenir de l’individu est un déploiement qui s’effectue à partir du centre de l’être au présent : « Le devenir est résolution perpétuée et renouvelée, résolution incorporante, procédant par crises, et telle que son sens est en son centre, non à son origine ou en sa fin. »


Tout cela me semble tout à fait recevable et fournit quelques éléments de fondement ontologique à la théorie de l’individuation singulière et collective. Ce qui suit paraît, en revanche, plus problématique. Simondon propose, nous le voyons, une théorie de l’individuation qui insiste sur son aspect processuel, tout en suggérant que les processus qui la constituent ne sont pas totalement erratiques. Il propose même un début de conceptualisation de leur organisation sous la forme oxymorique de la « discontinuité de phases compatibles entre elles ». Mais cette représentation reste insuffisante et demeure, d’une manière subtile, encore liée à une pensée de type éléatique. Selon Simondon, l’individuation procède en effet par bonds ou par crises successives, par « une suite de résolutions incorporantes des états problématiques successifs » dans lesquels se trouvent les milieux ou les domaines où elle se produit, « une suite d’accès d’individuation avançant de métastabilité en métastabilité », l’être recevant alors, au lieu d’une seule forme donnée d’avance, « des informations successives qui sont autant de structures et de fonctions réciproques ».


Ainsi, bien qu’il prenne la peine de remotiver la notion de discontinuité par sa doctrine de la pluralité latente et de la compatibilité des phases de l’être – pluralité-unité qui vient diviser l’axe des discontinuités en un faisceau de trajectoires multiples dont les déroulements ne sont pas forcément synchrones mais restent liés, d’une certaine manière, les uns aux autres –, Simondon se représente malgré tout les rythmes de l’individuation comme de simples stops and goes, des alternances répétées entre des moments de stabilité structurale atteinte par un domaine, des moments de déphasage par augmentation des tensions internes de ce domaine, puis des moments de restructuration violente et rapide de celui-ci sous l’effet de l’introduction d’un « germe » capable d’y enclencher une « modulation transductive » qui le réaménage de proche en proche. Le flux de l’individuation reste organisé par des cycles, même si ces cycles peuvent être multiples et non-synchrones.


Cette description correspond au modèle physique de la cristallisation provoquée par l’introduction d’un germe dans une solution sursaturée de soufre à partir duquel la pensée de Simondon s’est construite ; elle correspond encore assez bien, semble-t-il, au modèle biologique de l’individuation des organismes vivants ; mais elle est loin de pouvoir rendre compte de la généralité des cas qui concerne le domaine psycho-social humain. Il n’y a guère que les sociétés archaïques, si l’on en croit les anthropologues, qui seraient susceptibles de répondre à ce modèle – encore ne le feraient-elles que sur le plan morphologique. Toutes les sociétés modernes, en revanche, en particulier les sociétés fluidifiées qui ont commencé à apparaître au XIXe siècle, ne répondent plus à ce type de description des rythmes de l’individuation. Leurs rythmes doivent être théorisés sur d’autres bases que des bases métriques ou cycliques.


Notons, pour finir, que ce retour du dualisme métrique et d’une compréhension trop étroite du concept d’organisation de l’individuation n’est probablement pas sans rapports avec une autre difficulté que soulève la théorie simondonienne. Simondon attribue, en effet, la capacité que possède l’être de se déphaser, au moins l’être des êtres vivants, à une notion très mystérieuse qu’il nomme le « préindividuel ». Selon lui, l’état préindividuel de l’être serait caractérisé par « l’existence de potentiels, qui [sont] la cause de l’incompatibilité et de la non-stabilité de cet état ». Ainsi, c’est cette réalité préindividuelle qui serait la source permanente des processus de déphasage entraînant l’individuation : « L’entrée dans le collectif doit être conçue comme une individuation supplémentaire, faisant appel à une charge de nature préindividuelle qui est portée par les êtres vivants. Rien ne permet en effet d’affirmer que toute la réalité des êtres vivants est incorporée à leur individualité constituée ; on peut considérer l’être comme formé de réalité individuée et de réalité préindividuelle : c’est la réalité préindividuelle qui peut être considérée comme réalité fondant la transindividualité. »


Mais une telle réalité préindividuelle, Simondon le reconnaît du reste bien volontiers, échappe à toute description. Elle n’est qu’une hypothèse dont le nom lui-même, construit par une simple préfixation d’un autre concept, indique qu’elle reste une question ouverte. S’il ne s’était méfier des relents de spiritualisme et d’idéalisme déniés qui restent attachés depuis Bergson et les penseurs de la fin du XIXe siècle à ce concept, il aurait pu tout aussi bien dire : la vie. Je préfère, pour ma part, pour des raisons que j’ai expliquées dans mes livres précédents, attribuer cette origine évanouissante au langage. Plutôt que d’un primat d’un préindividuel vital, je postulerai donc le primat d’un préindividuel langagier, au sens où on le trouve chez Humboldt, chez Benveniste et, plus récemment, chez Meschonnic. Seul le primat du langage peut, en effet, nous permettre d’extraire la théorie du rythme du modèle métrique qui reste rémanent dans les descriptions simondonniennes.

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