Pascal Michon

La psychologie historique face au langage et au sens (2)

Article publié le 4 octobre 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon , « La psychologie historique face au langage et au sens (2)  », Rhuthmos, 4 octobre 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article423
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Ce texte est la seconde partie d’un article qui commence ici.

 Retour du langage et émergence du sujet de l’énonciation

Nous avons déjà rencontré dans nos analyses, chez Dumont, chez Elias et même chez Meyerson, ces moments de rebroussement où un programme scientifique exposé dans les termes les plus radicaux et les plus innovants revient, précisément lorsqu’il est confronté aux questions du langage et du sens, vers les positions qu’il condamnait pourtant en première instance. Étonnamment, cette dynamique régressive n’a pas duré dans le cas de la psychologie historique et il faut probablement en attribuer le mérite, à part égale, à la puissance de l’élan initial donné par Meyerson et à l’esprit fondamentalement transdisciplinaire et ouvert sur l’inconnu de Vernant.


L’article de 1985 sur « l’individu dans la cité », dont nous avons vu dans le chapitre précédent le contenu historique, témoigne d’un retour de la psychologie historique sur le chemin qui mène au langage et au sujet. Pour contrer Dumont, dont il note avec une pointe d’ironie le caractère « rigoureux et systématique » de la pensée, Vernant prend soin en effet de présenter les résultats de ses recherches sous la forme, peu habituelle chez lui, d’un dispositif organisé numériquement. Or, nous l’avons vu, Vernant saisit l’occasion que lui donne cette systématisation pour faire apparaître, au sein des anciennes catégories meyersoniennes – individu engagé, singulier, moi et agent –, trois nouvelles catégories : le privé, le soi et surtout le sujet d’énonciation dont je n’ai encore rien dit et dont nous allons voir maintenant le rôle éminent.


Vernant commence ici par une critique des principaux concepts proposés par Dumont. Contrairement à ce que soutient celui-ci, les notions d’individu et d’individualisme n’ont rien de notions unitaires, qui seraient de plus universellement opératoires. Elles se composent de différentes instances qui ont connu des histoires complexes, non linéaires, bourgeonnantes et souvent discontinues. Ici, étrangement, d’une manière qui en dit long peut-être sur l’oubli dans lequel le premier est tombé et certainement sur l’importance nouvelle qu’il accorde au second, Vernant ne cite pas Meyerson mais Foucault.


Celui-ci vient en effet de rappeler qu’il faut distinguer dans les notions d’individu et d’individualisme trois choses « qui peuvent être associées, mais dont les liens ne sont ni constants ni nécessaires : a) la place reconnue à l’individu singulier et son degré d’indépendance par rapport au groupe dont il est membre et aux institutions qui le régissent ; b) la valorisation de la vie privée par rapport aux activités publiques ; c) l’intensité des rapports de soi à soi, de toutes les pratiques par lesquelles l’individu se prend lui-même, dans ses diverses dimensions, comme objet de sa préoccupation et de ses soins, la façon dont il oriente et dirige vers lui-même son effort d’observation, de réflexion et d’analyse : souci de soi et aussi travail de soi sur soi, formation de soi à travers toutes les techniques mentales d’attention à soi-même, d’examen de conscience, de mise à l’épreuve, repérage, élucidation et expression de soi. » (p. 214-215) [1]


Malgré son aspect relativement furtif, cette référence foucaldienne me semble importante à plusieurs titres. Tout d’abord, elle montre que, pour Vernant, Foucault est clairement un allié dans sa lutte contre l’historicisme. La déconstruction foucaldienne de la notion d’individu va dans le sens de l’historisme non relativiste qu’il défend pour sa part. Par ailleurs, elle témoigne de la proximité de certaines des entrées de cette nomenclature avec des notions auxquelles il est lui-même attaché depuis longtemps. L’entrée (a) en particulier, « la place reconnue à l’individu singulier et son degré d’indépendance par rapport au groupe », recouvre très exactement les notions meyersoniennes auxquelles il adhère depuis longtemps d’individu engagé et de singularité. Ensuite, cette citation témoigne, dans ses entrées (b) et (c), du rôle souterrain qu’ont joué les dernières recherches foucaldiennes dans le renouvellement de sa réflexion au cours des années 1980, en particulier par l’introduction de plusieurs thèmes nouveaux – le privé, le soi et le sujet – dont nous allons voir comment ils ont modifié le cadre meyersonien auquel il était resté fidèle jusque-là. Enfin, il reste en dépit de ce rapprochement une distance importante entre Vernant et Foucault liée au statut de l’anthropologie et, nous le verrons, du sujet. Marquant légèrement cette distance, Vernant poursuit ainsi son exposé en déclarant qu’il va, « pour [sa] part, et dans une perspective d’anthropologie historique », proposer « une classification un peu différente » (p. 215).


Selon lui, l’individu, que Dumont prend abusivement pour une entité simple, recouvre au moins trois notions, qui doivent elles-mêmes être parfois subdivisées en sous-notions et qui ont connu des histoires discontinues, parfois divergentes, parfois chevauchantes, en tout cas jamais linéaires ni simplement progressives : « a) l’individu, stricto sensu ; sa place, son rôle dans son ou ses groupes ; la valeur qui lui est reconnue ; la marge de manœuvre qui lui est laissée, sa relative autonomie par rapport à son encadrement institutionnel ; b) le sujet ; quand l’individu, s’exprimant lui-même à la première personne, parlant en son propre nom, énonce certains traits qui font de lui un être singulier ; c) le moi, la personne ; l’ensemble des pratiques et des attitudes psychologiques qui donnent au sujet une dimension d’intériorité et d’unicité, qui le constituent au-dedans de lui comme un être réel, original, unique, un individu singulier dont la nature authentique réside tout entière dans le secret de sa vie intérieure, au cœur d’une intimité à laquelle nul, en dehors de lui, ne peut avoir accès, car elle se définit comme conscience de soi-même. » (p. 215-16)


Plus loin, Vernant précise à nouveau le contenu de (a) : « Commençons par l’individu. Pour cerner sa présence en Grèce, trois voies d’accès : 1) l’individu valorisé comme tel, sans sa singularité ; 2) l’individu et sa sphère personnelle : le domaine du privé ; 3) l’émergence de l’individu dans des institutions sociales qui, par leur fonctionnement même, en sont venues à lui ménager, dès l’époque classique, une place centrale. » (p. 216)


Puis, à la fin de l’article, en y introduisant une légère variation, il revient encore sur celui de (c) – 1) le moi, l’espace intérieur ; 2) l’âme, le principe philosophique et religieux de l’immortalité ; 3) le soi, l’objet de toutes les pratiques non-herméneutiques tournées vers soi – qu’il place désormais sous le chapeau commun du sujet d’énonciation (p. 223-232).


Reprenons cette classification dans sa version tripartite initiale, où le sujet d’énonciation n’est pas encore du côté subjectif mais où il médiatise l’individuel et le subjectif, c’est-à-dire telle qu’elle est présentée pages 215-216. Je reviendrai plus bas sur sa retransformation subreptice finale en classification duelle dans les pages 223-232.


Cette classification démarque, on le voit, avec quelques retouches, des éléments anciens. Le point (a) renvoie directement à l’individu engagé, défini par « la marge de manœuvre qui lui est laissée, sa relative autonomie », mais il concerne subsidiairement le privé à travers « sa place, son rôle dans son ou ses groupes » et la singularité à travers « la valeur qui lui est reconnue ». Le point (c), quant à lui, recouvre le moi et une autre partie de la singularité  : « L’ensemble des pratiques et des attitudes psychologiques qui donnent au sujet une dimension d’intériorité et d’unicité, qui le constituent au-dedans de lui comme un être réel, original, unique, un individu singulier dont la nature authentique réside tout entière dans le secret de sa vie intérieure. » (p. 215)


Les deux premières nouveautés, ici, celles qui ont le moins de conséquences car il est possible de les intégrer sans aucun changement à la classification meyersonienne, concernent les thèmes foucaldiens du privé et du soi. Le premier apparaît comme un nouvel angle, simplement plus restreint, pour mesurer le degré d’engagement/dégagement de l’individu non plus seulement dans les différents groupes de sa société au sens large mais aussi dans son groupe d’appartenance le plus proche. Le second vient s’intégrer dans la notion de moi en lui enlevant ce qu’elle avait encore d’anachronique et en soulignant son sens de construit historique : ainsi « l’ensemble des pratiques et des attitudes psychologiques qui donnent au sujet une dimension d’intériorité et d’unicité » fait-il clairement référence aux pratiques de soi que Foucault a mis au cœur de sa recherche.


La deuxième nouveauté, qui est moins anodine qu’il n’y paraît mais qui ne change pas non plus l’esprit global de la classification, c’est la suppression de la singularité en tant qu’instance autonome et sa redistribution sur les autres instances.


La troisième est peut-être la plus incohérente mais elle ne sera heureusement pas reprise dans les descriptions historiques qui suivront. Elle concerne la quasi-disparition de l’agent auquel Vernant fait une allusion bien vague à propos « sa relative autonomie ».


La dernière est la plus significative. C’est la seule qui implique en fait une véritable innovation théorique et qui, de facto, bouleverse tout le système meyersonien. Vernant introduit en effet en (b) un élément radicalement nouveau : le sujet qu’il définit comme suit : « b) le sujet ; quand l’individu, s’exprimant lui-même à la première personne, parlant en son propre nom, énonce certains traits qui font de lui un être singulier. » (p. 215)


On voit clairement ce qui différencie cette conception très feuilletée de celle de Dumont qui se limite à l’individu, défini par son plus ou moins grand engagement dans le groupe. On voit aussi ce qui la distingue de celle d’Elias qui à l’individu ajoute le moi. Je n’y reviens pas. On voit peut-être moins bien ce qui la différencie de celle de Foucault. Vernant partage désormais avec celui-ci le souci pour l’individu engagé, le singulier et le privé, qui sont répartis différemment mais que l’on retrouve dans l’une et l’autre classification. Il n’a également aucune difficulté avec la notion de soi qu’il intègre dans le moi qu’il n’a jamais considéré comme une réalité psychologique naturelle. Le point d’achoppement me semble donc porter essentiellement sur la question du sujet.


Contrairement à Foucault, Vernant introduit dans sa classification une nouvelle dimension subjective, qui n’a rien à voir avec la dimension psychologique ou plutôt intérieure, le moi, qui n’a pas non plus affaire à la constitution d’un soi qui fait partie de la précédente, ni du reste avec celle de l’agent, dont il faut regretter ici la quasi-disparition, et qu’il définit comme sujet de l’énonciation mais qui a aussi affaire à la singularité. Autrement dit, Vernant intègre dans son anthropologie historique – et c’est pour cette raison qu’il revendique pour elle, contrairement à Foucault, le titre d’anthropologie – une dimension refoulée aussi bien par la sociologie que par la philosophie et qui est celle du langage comme activité subjectivante et singularisante. Si l’on y prête attention, on verra que rien d’autre ne sépare en fait l’un de l’autre, mais qu’il y a là une différence fondamentale.


C’est l’introduction de cette nouvelle instance qui me semble avoir exigé la réorganisation complète de la classification meyersonienne. Alors que celle-ci se présentait originellement de manière horizontale et était considérée comme provisoire, elle se présente désormais, au moins dans sa première version théorique, d’une manière systématique comme un dispositif ternaire a priori dont une face serait sociale et extérieure (a), une autre psychologique et intérieure (c), et dont la couche intermédiaire (b), celle qui semble ainsi assurer la communication entre les deux précédentes, correspondrait à la subjectivité dans le langage.


D’une certaine manière, Vernant retrouve, à soixante-dix ans passés, après une longue fidélité au paradigme structural, l’inspiration humboldtienne initiale de son maître. Dans les couples interactifs que forment le langage et le social, d’une part, le langage et le psychologique, de l’autre, c’est le langage qui a le primat. Il renoue aussi avec l’inspiration diltheyenne et simmelienne de Groethuysen, qu’il est un des rares à encore citer dans ces années d’oubli, tout en le libérant de ce qui restait chez lui de psychologie et de phénoménologie anhistoriques. Là où celui-ci construisait ses analyses, nous l’avons vu, à partir du triangle formes d’énonciation / images du moi / pratiques sociales et discursives, ce qu’il appelait les « expériences vécues faites en commun », Vernant propose d’observer, en scindant l’instance des « images du moi » en deux, le carré sujet du discours / individu social / moi psychologique / institutions et œuvres. Comme son prédécesseur, il donne ainsi une place au sujet du discours tout en le distinguant clairement de l’individu et du moi.


On voit l’importance de ce qui émerge dans ces quelques pages, notamment à la lumière des analyses que nous avons développées tout au long de ce livre. Le nouveau modèle scientifique qui s’esquisse se différencie à la fois des modèles sociologiques, comme ceux de Dumont et d’Elias, qui rabattent le sujet sur l’individu singulier chez le premier ou collectif chez le second, et des modèles philosophiques, comme celui de Foucault, qui ont tendance au contraire à le faire disparaître en l’éparpillant dans les seules pratiques de soi et des autres. En introduisant la question de l’énonciation, Vernant fait reposer l’anthropologie historique sur des bases cohérentes avec ses objectifs en reconnaissant : 1. que la subjectivation est liée à l’existence d’une instance langagière toujours disponible à tout être humain, tout en lui accordant toute la plasticité que lui impose son historicité ; 2. que la subjectivation, le devenir-sujet, est également liée à l’individuation, c’est-à-dire au désengagement plus ou moins important de l’individu, aux différents faciès du devenir-singulier et au creusement ou à la minoration du moi intérieur ; 3. que toutes ces instances n’existent pas par elles-mêmes mais émergent, se développent ou disparaissent à travers les pratiques langagières et sociales qui sont elles-mêmes en interaction les unes avec les autres et que l’historien peut étudier à travers les œuvres qu’elles ont produites.


Cette résurgence d’un fonds intellectuel très ancien et longtemps oublié explique à mon sens la comparaison, très étrange du point de vue traditionnel dans les sciences sociales et même dans la philosophie, par laquelle Vernant termine sa mise au point théorique : « Si, pour mieux faire comprendre ces trois plans et leurs différences, je risquais une comparaison avec des genres littéraires, je dirais que très schématiquement, à l’individu correspondrait la biographie, en ce sens que, par opposition au récit épique ou historique, elle est centrée sur la vie d’un personnage singulier ; au sujet correspondrait l’autobiographie ou les Mémoires quand l’individu raconte lui-même sa propre carrière de vie ; et au moi correspondraient les confessions, les journaux intimes, où la vie intérieure, la personne singulière du sujet, dans sa complexité et sa richesse psychologique, sa relative incommunicabilité, forment la matière de l’écrit. » (p. 216)


Cette comparaison est, à l’évidence, en premier lieu destinée à contrer l’historicisme dumontien. Si l’on en juge par l’histoire de ces trois formes langagières et poétiques, fait remarquer Vernant, la Grèce ancienne a connu, selon des modalités diverses, l’individu engagé, le singulier et le sujet biographique, sans jamais développer quelque chose qui ressemblerait à notre moi : « Les Grecs, dès l’époque classique, ont connu certaines formes de la biographie et de l’autobiographie. A. Momigliano, récemment encore, en a suivi l’évolution pour conclure que notre idée de l’individualité et du caractère d’une personne trouvait là son origine. En revanche, non seulement il n’y a pas, dans la Grèce classique et hellénistique, de confessions ni de journaux intimes – la chose est impensable –, mais, comme l’observait Misch et le confirme Momigliano, la caractérisation de l’individu dans l’autobiographie grecque ignore “l’intimité du moi”. » (p. 216) L’Occident n’a donc pas été successivement holiste puis individualiste. La personne moderne ne s’est pas formée en s’opposant à la société sur le modèle « individualiste » du renonçant indien, mais au gré d’expériences diverses concernant des instances multiples : l’individu, la singularité, le sujet d’énonciation, l’agent et même le soi, mais jamais le moi [2]. Celui-ci n’apparaîtra que progressivement avec le développement, en particulier à partir du IIIe siècle dans les milieux monastiques, de nouvelles pratiques de soi orientées vers la vie intérieure. Il pourra alors prendre une forme proche de celle que nous connaissons et dont le surgissement chez Augustin du modèle littéraire des confessions est à la fois un témoin et l’une des sources majeures.


Mais cette comparaison a en fait une portée bien plus large. On ne saurait assez insister sur son originalité et son intérêt pour l’anthropologie historique, qu’on ne peut comprendre sans la référer à la tradition de pensée humboldtienne qu’elle fait ainsi réémerger.


D’une part, fait rarissime dans les sciences sociales et humaines, elle propose de définir des opérateurs conceptuels fondamentaux en termes de formes de discours et même, de manière encore plus étrange, de formes littéraires. En quelques lignes, c’est une perspective quasiment inédite qui s’ouvre ainsi à l’anthropologie historique : une perspective langagière et poétique, qui va vers une poétique du social [3].


De l’autre, elle permet de redonner vie à l’approche de l’histoire de l’individuation et de la subjectivation par l’étude des formes langagières et poétiques engagée par Groethuysen mais totalement oubliée depuis. Certes, la classification des modes de discours et des formes anthropologiques qui les accompagnent est beaucoup moins complète et différenciée chez Vernant que celle élaborée par Groethuysen. Dans son Anthropologie philosophique, qui il est vrai courait de la Grèce jusqu’à la Renaissance, celui-ci étudiait, entre autres, le dialogue, le mythe, le discours scientifique, le discours biographique, le discours lyrique, et toutes les formes anthropologiques qui accompagnaient ces formes discursives. Mais elle a l’énorme mérite de faire ressurgir une problématique alliant formes de langage et formes anthropologiques, qui avait disparu pendant la période structuraliste des années 1960-70 et la période individualiste de la décennie suivante.


Le premier regret que l’on pourrait avoir concerne la disparition de l’agent dont Vernant, qui a pourtant beaucoup travaillé à en faire un objet scientifique, se débarrasse ici sans donner aucune explication, et qui manque assez cruellement à cette nouvelle classification. Ce rapport non explicité du sujet de l’énonciation et du sujet-agent constituent l’un des points aveugles de ce nouvel état de la psychologie historique sur lequel il nous faudra revenir.


Le deuxième porte sur le repliement final de la classification tripartite sur une classification duelle. Alors que la première plaçait le sujet langagier en position de médiation légèrement surplombante entre le pôle sociologique et le pôle psychologique, la seconde réinstalle le sujet dans une position qui lui donne l’ascendant sur toutes les fonctions « intérieures » – le moi, l’âme et le soi – mais la coupe simultanément des fonctions « extérieures » – l’individu engagé, la singularité et le privé – auxquelles elle s’oppose de nouveau, ce qui n’est guère satisfaisant et contredit l’intuition initiale du primat du langage. On voit bien que Vernant est en quelque sorte dépassé par sa propre audace et que, faute d’une théorie adéquate, il ne peut maintenir la position éminente qu’il vient d’attribuer au sujet du langage. Ce repliement de la classification constitue en quelque sorte un rebroussement de la pensée vers le paradigme dualiste, et c’est pourquoi l’anthropologie historique doit en rester à la classification ternaire proposée en premier lieu, qui est beaucoup mieux adaptée à la stratégie à la fois historiste et universaliste qui lui est propre.


Le dernier regret tient au fait que Vernant n’a pas, malheureusement, donné de suite pratique à cette introduction du sujet langagier, sauf dans un très court passage de son essai sur « L’individu dans la cité » (p. 223-224), qui suggère, en dépit de sa brièveté, de nouvelles perspectives à la recherche historique et sur lequel je voudrais terminer cette analyse.

 Vers une poétique du social : le problème du sujet lyrique

Dans la quatrième section de son article, Vernant débute sa réflexion sur « le sujet » en faisant remarquer que « l’emploi de la première personne dans un texte peut avoir des sens très différents suivant la nature du document et la forme de l’énoncé » (p. 223). Puis il donne une liste de certains de ces emplois particulièrement importants en Grèce ancienne : « Édit ou proclamation d’un souverain, épitaphe funéraire, invocation du poète qui se met lui-même en scène au début ou au cours de son chant comme inspiré des Muses ou détenteur d’une vérité révélée, récit historique au détour duquel l’auteur intervient en personne pour donner son opinion, défense et justification de soi dans les discours “autobiographiques” d’orateurs comme Démosthène et Isocrate. » (p. 223)


On sent que Vernant, tout en reconnaissant d’emblée le fait que le je est une forme vide qui doit être remplie à nouveau à chaque fois qu’elle est instanciée, a du mal à donner à ce phénomène toute sa portée anthropologico-historique. Le caractère essentiellement mobile, on pourrait dire glissant, du je lui apparaît comme une caractéristique négative. Il n’en voit pas du tout la portée du point de vue d’une histoire de la notion de personne : « Le discours, conclut-il, où le sujet s’exprime en disant je ne constitue donc pas une catégorie bien délimitée et de portée univoque. » (p. 223)


Pourtant – et il faut noter ici la force novatrice du point de vue poétique introduit plus haut –, Vernant estime que, parmi tous ces usages, il nous faut prêter attention au moins aux discours qui ont pris le je lui-même sinon comme objet du moins comme support essentiel : « Si je le retiens cependant, dans le cas de la Grèce, c’est qu’il répond à un type de poésie – en gros la lyrique. » (p. 223)


Pour la première fois dans l’histoire de la Grèce ancienne, explique-t-il, la lyrique ferait des émotions et du je lui-même un objet de culture et de communication : « L’auteur, par l’emploi de la première personne, donne au je un aspect particulier de confidence exprimant la sensibilité qui lui est propre et lui donnant la portée générale d’un modèle, d’un “topos” littéraire. » (p. 223) En faisant de ses émotions et de son affectivité du moment le thème majeur de la communication avec « un public d’amis, de concitoyens, d’hetaîroi  », le poète lyrique leur donnerait une consistance nouvelle ; il confèrerait « à cette part, en nous indécise et secrète, de l’intime, de la subjectivité personnelle, une forme verbale précise, une consistance plus ferme. Formulé dans la langue du message poétique, ce que chacun éprouve individuellement comme émotion dans son for intérieur prend corps et acquiert une sorte de réalité objective » (p. 223).


Ensuite, la lyrique introduirait une relativisation et une certaine singularisation des normes imposées par la société : « La subjectivité du poète met en cause les normes établies, les valeurs socialement reconnues. Elle s’impose comme pierre de touche de ce qui, pour l’individu, est le beau et le laid, le bien et le mal, le bonheur et le malheur. La nature de l’homme est diverse, constate Archiloque ; chacun éjouit son cœur à autre chose. Et Sappho proclame en écho : “Pour moi, la plus belle chose du monde, c’est pour chacun celle dont il est épris”. Relativité des valeurs communément admises. C’est au sujet, à l’individu dans ce qu’il éprouve personnellement et qui fait la matière de son chant, qu’échoit en dernier ressort le rôle de critère de valeurs. » (p. 223-224)


Enfin, la lyrique rendrait compte, d’une manière encore inédite dans la culture grecque, d’un temps qui introduirait une nouvelle perception de la durée et de la vie intimes : « À côté des cycles du temps cosmique et de l’ordre du temps socialisé, en opposition avec eux, l’apparition du temps tel qu’il est vécu subjectivement par l’individu : instable, changeant, menant inexorablement à la vieillesse et à la mort, temps subi dans ses renversements soudains, ses caprices imprévisibles, son angoissante irréversibilité. Le sujet fait, au-dedans de lui, l’expérience de ce temps personnel sous forme du regret, de la nostalgie, de l’attente, de l’espoir et de la souffrance, du souvenir des joies perdues, des présences effacées. Dans la lyrique grecque, le sujet s’éprouve et s’exprime comme cette part de l’individu sur laquelle il n’a pas de prise, qui le laisse désarmé, passif, impuissant, et qui est pourtant, en lui, la vie même, celle qu’il chante : sa vie. » (p. 224)


On notera l’étrangeté de cette analyse qui réintroduit, dans la section intermédiaire de l’essai consacrée au sujet, des considérations concernant les trois entrées de la classification de départ. En même temps, on voit bien ce que cette apparente incohérence signifie. Pour Vernant, toutes les expériences qui concernent l’individuation – le désengagement relatif de l’individu, la promotion de sa singularité et le tout début de l’approfondissement du moi – trouvent leur expression au niveau du langage. Reste à comprendre le rôle, dans cette configuration, du sujet qui est en quelque sorte porté au carré tout en commençant cette fois-ci l’analyse. Le sens de cette anomalie logique apparaît mieux si on la replace dans le cadre sociologique et psychologique qui l’entoure.


Du côté sociologique, la lyrique transpose des plans militaire, juridique et politique aux plans cultuel, cérémoniel, festif ou privé le souci aristocratique de la singularité, qui s’exprimait dans l’épopée héroïque, ainsi que le désengagement de l’individu en cours au sein la cité.


On sait, en effet, grâce aux travaux de Marcel Detienne, qu’il existe un lien, au moins à partir du VIIIe siècle, entre ce souci aristocratique pour la singularité et le développement d’un sujet de parole autonome, « laïcisé »  [4]. On sait également qu’après une première extension aux athlètes vainqueurs aux jeux olympiques (fondés en 776) – le vainqueur de la course en particulier donnant son nom à l’olympiade –, le motif de la singularité est à nouveau repris, à partir de la deuxième moitié du siècle, par les poètes qui revendiquent désormais de laisser leur nom dans la mémoire des hommes. Hésiode (entre 750 et 650) compose ainsi deux œuvres, la Théogonie et Les Travaux et les jours, qui pour la première fois sont revendiquées et signées [5]. Quelques années après, Archiloque de Paros (vers 716 – vers 664), né d’un père noble et d’une mère esclave, élabore une poésie nouvelle inspirée de sa propre vie d’aristocrate déchu [6]. Désormais, la plupart des œuvres auront un « auteur » qui possédera une identité biographique et se singularisera par son « renom ».


Au début du VIIe siècle, la réforme hoplitique favorise la diffusion du motif de la singularité dans toute la société grecque en démocratisant le statut du guerrier. Jusqu’à la fin du VIe siècle, au moins en Attique, les tombes reflètent clairement cette extension du motif de la singularité [7]. Au Ve siècle, le motif de la singularité vient se joindre à l’individu en partie désengagé par le droit et la démocratie au sein d’un nouveau complexe socio-culturel. Il devient alors un topos littéraire, particulièrement prisé par les poètes méliques et les historiens, qui l’étendent des héros anciens aux grands hommes, aux grandes œuvres et aux hauts faits du présent. Pindare se fait ainsi une spécialité d’écrire des « épinicies », sortes d’éloges des athlètes vainqueurs aux jeux panhelléniques et Hérodote (vers 484 – vers 420) veut par son Historiè (enquête) empêcher que « la renommée attachée aux faits remarquables, soit du côté grec, soit du côté barbare, ne disparaisse ». Dans le récit qu’il fait de la bataille de Marathon, celle-ci est ainsi l’occasion pour nombre de braves, d’agathoi et d’onomastoi, de parachever leur renom en se sacrifiant pour la patrie.


Du côté psychologique, le développement de la lyrique rend compte, selon Vernant, de la découverte d’un sens intime du temps. Alors que la culture grecque de l’époque ignore partout ailleurs les notions d’un moi ou d’une identité métaphysique, religieuse ou morale propre, les poètes lyriques commenceraient à délimiter dans la vie intérieure un nouvel espace qui ne serait plus ouvert à toutes les forces cosmiques. « Sous forme du regret, de la nostalgie, de l’attente, de l’espoir et de la souffrance, du souvenir des joies perdues, des présences effacées », le sujet ferait « au-dedans de lui, l’expérience de ce temps personnel ». Un tout début d’approfondissement du moi apparaîtrait ainsi parallèlement au désengagement de l’individu et à la valorisation toujours forte de sa singularité.


Ce mouvement semble toutefois moins évident que le précédent. Si l’on quitte le plan de l’énoncé, sur lequel se place Vernant, pour celui de l’énonciation, on se rend compte rapidement que les textes lyriques n’impliquent pas nécessairement une intériorisation du temps, même lorsque celui-ci semble thématisé par le discours. Le plus souvent, le temps lyrique reste un temps mythique ritualisé et objectif : « On constate, note Claude Calame, que le je mis en scène dans les poèmes de Sappho peut se référer à leur auteur alors que les éléments indiciels qui caractérisent le cadre spatio-temporel de l’énoncé de leur énonciation ne renvoient pas uniquement au hic et nunc du moment de leur exécution : ils définissent plutôt un cadre idéalisé, objet d’une invocation répétée, très proche d’un cadre mythique […] la réitération d’une partie des éléments indiciels désignant le cadre spatio-temporel d’énonciation du poème insère la demande adressée par le je dans une réalité située hors du temps, une réalité d’ordre divin. [8] » Le sens lyrique de la durée personnelle est donc peut-être moins important que ne le suggère Vernant, ce qui du reste correspondrait mieux à l’inexistence en Grèce ancienne de préoccupations pour le moi qu’il a souvent soulignée.


Quoi qu’il en soit, on voit mieux, en la comparant à ce qui l’entoure, l’originalité de l’analyse concernant le sujet lui-même. D’une part, celui-ci est clairement distingué de l’individu et du moi, par rapport auxquels il est posé, au moins dans un premier temps, en position simultanément médiatrice et surplombante. De l’autre, le sujet est introduit sous une forme entièrement nouvelle, qui définit la subjectivation, non pas comme devenir-individu ou un devenir-moi, ni même comme une accession du locuteur à la forme universelle du je-ici-maintenant, mais comme une transsubjectivation, c’est-à-dire comme une participation aux puissances subjectivantes poétiques que produisent sans cesse et font circuler les locuteurs lorsqu’ils parlent [9] .


Vernant met ici le doigt sur un phénomène fondamental qui, pourtant, n’est jamais pris en compte par les historiens, les sociologues, ni les philosophes : en thématisant la sensibilité et les émotions, la lyrique crée une forme énonciative, qui pourra être reprise par la suite par une longue chaîne de locuteurs – comme le fera encore Pétrarque bien des siècles plus tard. Elle fait donc apparaître une puissance transsubjective. Loin de simplement « refléter » ou « exprimer » les formes d’individuation, elles les dotent d’une capacité dynamique de transmission à et de transformation d’autres locuteurs, sans laquelle elles n’auraient aucune efficace. Non seulement elles les rendent transmissibles, mais elles les transmettent effectivement. Quel que soit le degré qu’elles atteignent réellement dans la Grèce classique, la relativisation des normes et l’intériorisation du temps ne peuvent de toute façon prendre effet qu’en passant, grâce au discours, de bouche à oreille, d’oreille en bouche, de corps en corps.


S’ouvre ici à nouveau un champ d’étude que Benjamin et Klemperer avaient commencé à prospecter dans les années 1930, mais qui, pour de multiples raisons, est resté en friche par la suite : le champ d’une poétique du social, qui étudierait les formes de sujet incarnées dans les innombrables manières d’organiser l’activité du langage, dans leurs rapports avec les différentes formes d’individuation et les différentes pratiques [10].


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On ne saurait donc trop souligner les mérites de la psychologie historique. D’une manière rarissime dans les sciences sociales et humaines et même en philosophie, celle-ci a développé une stratégie qui, en se fondant sur le paradigme du langage et du discours, réussit à neutraliser la plupart des dualismes que le paradigme de la langue et du signe ne cessent de réintroduire au sein des théories pourtant les plus attentives à s’en débarrasser. Elle se distingue nettement de ce point de vue de l’anthropologie comparative et de la sociologie historique.


Certes, cette orientation a pu parfois dévier de son cours et même rester suspendue durant un certain nombre d’années. Son cheminement est loin d’avoir été linéaire et progressif. Mais c’est probablement le sort de toute recherche scientifique véritable. En dépit de ses hésitations et des impasses dans lesquelles elle s’est parfois fourvoyée, la psychologie historique a toujours retrouvé le chemin d’un historisme radical et pourtant non relativiste fondé sur le primat de l’activité du langage.


Contrairement à ses concurrentes, ce primat donné au langage a permis à la psychologie historique de poser la question de la subjectivation, tout en la distinguant et en l’articulant clairement à celle de l’individuation, qui était la seule traitée dans les autres modèles de l’histoire de l’homme occidental. Vers la fin de sa vie, Vernant propose une classification et une répartition à la fois claires, détaillées et intégrées des instances de la personne. D’un côté, il place toutes celles qui relèvent de l’individuation sociologique ou extérieure (l’individu engagé, le singulier, le privé). De l’autre, toutes celles qui relèvent de l’individuation psychologique ou intérieure (l’âme, le soi, le moi). Entre les deux, effectuant en quelque sorte la médiation entre les deux faces de l’individuation, toutes celles qui relèvent de la subjectivation (le sujet d’énonciation, et de manière moins claire l’agent).


Toutes les instances de la personne, qui sont apparues au cours des recherches, sont donc réparties fonctionnellement et liées les unes aux autres par des interactions qui font de l’histoire de l’homme grec – mais on peut généraliser à toute l’histoire occidentale – un flux complexe, proliférant, en certaines de ses branches discontinu, mais aussi toujours uni par le jeu incessant et universel de la subjectivation langagière et de l’individuation sociale et psychologique.


Certes, il manque encore dans l’approche de ces formes un certain nombre d’aspects importants : d’une part, l’agent n’est pas clairement articulé au sujet de l’énonciation ; de l’autre, ce dernier est le seul sujet langagier explicitement reconnu par Vernant. Même s’il en a déjà une intuition relativement avancée, il est encore loin de pouvoir poser clairement la question d’un sujet poétique par lequel les acteurs donneraient sens et forme à leurs dires, à leurs actions et, plus généralement, à leur vie. Mais tout cela constitue moins un défaut qu’un programme qu’il nous incombe, à nous, de réaliser, dans la mesure de nos moyens. Ce qui compte ici, c’est qu’à la différence de ce qui se passe dans les deux autres grands modèles analysés plus haut, le langage n’est plus considéré comme un moyen de communication et d’action en commun, un simple support de l’individuation, mais comme le principal vecteur de la subjectivation.

Notes

[1La citation exacte de Foucault est la suivante – on verra que Vernant lui est extrêmement fidèle : « Il convient en effet de distinguer trois choses : l’attitude individualiste, caractérisée par la valeur absolue qu’on attribue à l’individu dans sa singularité, et par le degré d’indépendance qui lui est accordé par rapport au groupe auquel il appartient ou aux institutions dont il relève ; la valorisation de la vie privée, c’est-à-dire l’importance reconnue aux relations familiales, aux formes de l’activité domestique et au domaine des intérêts patrimoniaux ; enfin l’intensité des rapports à soi, c’est-à-dire des formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action, afin de se transformer, de se corriger, de se purifier, de faire son salut. » M. Foucault, Le Souci de soi, Paris, Gallimard, 1984, p. 56-57.

[2V. Brochard écrivait déjà en 1912 : « Ce n’est jamais en regardant en lui-même, par l’étude des faits intérieurs, que le Grec cherche à gouverner sa vie. Ses regards se portent toujours au dehors », Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne, Paris, 1912, p. 493, cité par I. Meyerson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, op. cit., p. 172.

[3Pour le concept de « poétique du social », voir P. Michon, Fragments d’inconnu, op. cit., p. 205.

[4M. Detienne, « Le procès de laïcisation », Les Maîtres de vérité dans la Grèce antique, Paris, Maspero, 1967, p. 81 sq et L’Invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981, p. 137 ; J.-P. Vernant, « Étude comparée de religions antiques », Annuaire du Collège de France 78, 1977/78, p. 451-465.

[5Dans Les Travaux et les jours, (v. 662-v. 650) Hésiode rapporte un épisode de sa vie, auquel il attache manifestement une très grande importance et qui montre ses liens avec le monde aristocratique et le modèle de la singularité. Son chant, probablement la Théogonie, a gagné un prix, un trépied à deux anses, à Chalcis lors d’un concours musical en l’honneur d’Amphidamas, un noble guerrier tombé à l’occasion de la guerre pour la plaine Lélantine en Eubée.

[6M. Pohlenz, Der hellenische Mensch, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1947, chap. VII.

[7J.-P. Vernant, L’Individu, la mort, l’amour, op. cit., p. 219.

[8C. Calame, Le Récit en Grèce ancienne, Paris, Belin, 2000, p. 48.

[9P. Michon, Fragments d’inconnu, op. cit., p. 211-217.

[10Sur Benjamin et Klemperer, P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, op.cit. Sur la « poétique du social », P. Michon, Fragments d’inconnu, op. cit., p. 205 sq.

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