Pascal Michon

Sur les rythmes du langage

Article publié le 16 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Sur les rythmes du langage  », Rhuthmos, 16 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article111
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Ce texte est extrait de P. Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007, p. 55-63.

 Rythmes du langage

Les rythmes corporels sont fondamentaux pour la compréhension des processus d’individuation et ils en donnent l’image la plus immédiate, mais ils sont loin d’être les seuls à y jouer un rôle. À ces rythmes, il faut ajouter les rythmes qui organisent les fluements du langage – ce que l’on peut appeler la discursivité.


L’un des meilleurs exemples du lien existant entre l’individuation et les rythmes qui organisent l’activité langagière nous a été donné par le philologue Victor Klemperer. Dans son livre, LTI – La Langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, celui-ci a analysé comment le régime nazi a pu construire et assurer une grande partie de son pouvoir en instillant dans les masses, à travers la radio, la presse, le cinéma et les discours politiques, des manières de parler, qui ont rapidement atteint les conversations les plus banales et les plus intimes des individus. Loin de reposer sur la simple propagation de représentations conscientes, la domination nazie s’est fondée sur un contrôle et une mise en forme des rythmes du langage : « L’effet le plus puissant de la propagande nazie ne fut pas produit par des discours isolés, ni par des articles ou des tracts, ni par des affiches ou des drapeaux, il ne fut obtenu par rien de ce qu’on était forcé d’enregistrer par la pensée ou la perception. Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ».


Klemperer relève ainsi d’innombrables exemples de la nazification du langage : la dilection du régime pour les mots d’origine étrangère, que l’Allemand moyen ne comprend pas et qui orientent les esprits vers le rêve et la croyance ; la prégnance du vocabulaire religieux lorsqu’il s’agit de parler du Führer ou du parti ; la péjoration de certains mots comme « intelligence », « objectivité », « système », « scepticisme », « pondération » ; la survalorisation de certains autres comme « croyance », « soumission », « vision », « mouvement », « attaque », « agression », etc. Mais au-dessous de la couche des mots, Klemperer note également l’invasion du langage quotidien par les tournures et le style oratoire, souvent hystérique et haineux, des discours adressés aux foules assemblées lors des grandes réunions que multiplie le régime. D’une manière encore plus insidieuse que dans le cas du vocabulaire, les locuteurs sont ici amenés à adopter un type particulier de dynamique discursive – et à en délaisser d’autres, plus posées et articulées. La nazification des masses se fait alors par une invasion du langage par la vitesse, l’énergie et l’irrationalité de la harangue politique. Toute expression tend à se faire sommation, exclamation, galvanisation : « Le style obligatoire pour tout le monde, note Klemperer, devient celui de l’agitateur charlatanesque. »


Les effets de ces mutations du langage sont à la fois infinitésimaux et immenses. Chaque locuteur est prisonnier de milliers de minuscules formes d’expression, qui, prises isolément, semblent souvent inoffensives, mais qui mises en relation les unes avec les autres forment un réseau sémantique, une dynamique porteuse dont il n’a pas conscience et qui parle à travers lui. Or, ce que dit ce langage, c’est toujours la haine, la hiérarchie sociale et raciale, l’adoration simultanée de la nature et de la technique, le culte du Führer, la suprématie de l’État total, la violence et la destruction des ennemis – tout particulièrement des Juifs.


Dans Charles Baudelaire, un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Walter Benjamin a, lui aussi, donné de bons exemples de ce que sont les rythmes du langage et de leur lien avec l’individuation, tout en en fournissant une image inverse de celle de Klemperer. En effet, les formes qui l’intéressaient étaient des formes artistiques et non pas totalitaires, et son objectif n’était pas de comprendre le lien entre un régime et une population, mais celui qui relie un écrivain à son public.


Comme Klemperer, Benjamin note l’importance des jeux lexicaux. Il remarque que Les Fleurs du Mal constituent le premier ouvrage de poésie lyrique à avoir utilisé des mots de provenance non seulement ordinaire mais urbaine. Baudelaire emploie quinquet, wagon, omnibus et ne recule pas devant voirie ou réverbère. Ces mots banals, totalement dépourvus de patine poétique, forment le fond prosaïque et en partie illégitime du point de vue des règles de l’art, sur lequel celui-ci dispose ses allégories (la Mort, le Souvenir, le Repentir, le Mal), allégories dont la brusquerie des apparitions crée un effet que Benjamin compare à celle de charges explosives lancées contre les bonnes mœurs langagières de l’époque.


Mais ces conflagrations et affaissements lexicaux ne sont pas les seules transformations que Baudelaire fait subir à l’activité langagière de la société bourgeoise dans laquelle il vit. Celles-ci s’insèrent dans une modification en profondeur de la dynamique du langage elle-même. Benjamin relève les interruptions dont Baudelaire aimait à couper la lecture de ses vers, la fréquence des tensions entre la voix qui se retire et l’accent métrique que l’on devrait attendre. Il semble parfois que le mot s’écroule sur lui-même : « Et qui sait si ces fleurs nouvelles que je rêve / Trouveront dans ce sol lavé comme une grève / Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ? » Ailleurs : « Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures. » De même encore, dans le célèbre vers « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse  », l’accent ne tombe pas comme on l’attendrait sur le dernier mot : « La voix, remarque Benjamin, se retire pour ainsi dire de “jalouse” et ce reflux de la voix est quelque chose d’extrêmement caractéristique de Baudelaire. »


Le lien entre ces phénomènes et les processus d’individuation est complexe. En introduisant dans les rythmes langagiers admis par son époque ces explosions, ces chaos et ces effondrements, Baudelaire tente de prendre en charge l’expérience abîmée des individus plongés dans la Grande ville. Dans les nouveaux monstres urbains qui commencent à se former, la vie est en effet dominée par une disparition rapide des rythmes sociaux traditionnels (les rythmes réguliers du culte et de l’économie rurale) et l’émergence d’une socialité fluidifiée par le marché, la production mécanisée, l’éclairage au gaz et les nouveaux moyens de transport et de communication. Au sein de ces nouveaux milieux de vie, en grande partie dérythmés – au moins au regard des rythmes anciens –, les objets ont perdu l’aura dont un usage régulier ou rituel les dotait, pendant que les corps sont soumis à un déluge de chocs et de stimuli, qui les endurcissent et leur font perdre le contact avec eux-mêmes. Les rythmes heurtés et cahotants du discours baudelairien rendent ainsi compte de l’expérience chaotique et malheureuse du nouvel homo urbanus.


Mais Baudelaire ne se limite pas à témoigner de la négativité de son époque ; il cherche également, en allant jusqu’au fond de cette expérience abîmée, ce qui pourra lui permettre de la surmonter – « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». En prenant en charge cette expérience et en réorganisant la manière dont le langage produit le sens, la poésie effectue une critique des modes d’individuation singulière et collective de la société bourgeoise et invente de nouveaux modes de vie dans le langage. Elle dresse l’utopie d’un monde où les corps seront à nouveau en harmonie avec eux-mêmes, grâce aux correspondances entre tous les sens.


Les techniques du langage propres au monde fluide sont peu étudiées pour elles-mêmes, mais il est possible d’en donner quelques exemples, toujours en nous limitant aux mutations récentes des techniques de l’enfance et de l’adolescence.


D’un côté, on observe un certain nombre de phénomènes positifs qui permettent aux jeunes de développer de nouveaux potentiels. Après une éclipse due à la pénétration des médias de masse, la technique de la conversation, par exemple, se reconstruit à travers chat et blogs sur l’Internet ou sur les réseaux téléphoniques ; l’usage sinon poétique du moins ludique du langage reprend également des couleurs à travers les sessions de slam et la recherche de la rime riche dans le rap.


Mais de l’autre, on note une dégradation assez forte de la discursivité, surtout dans les milieux les plus défavorisés. Dès l’apprentissage du langage, on observe une influence de plus en plus forte des modèles oraux véhiculés par les médias, en particulier par la télévision, aux dépens des modèles écrits, liés à l’école, aujourd’hui largement dévalorisés ; face à la montée préoccupante de l’illettrisme, on commence juste à remettre en question les méthodes globales d’apprentissage et à revenir vers les modèles plus analytiques utilisés naguère ; sauf dans certains milieux, les impropriétés et l’usage de grossièretés font moins souvent l’objet de correction ; de même, à l’école, les fautes d’orthographe ne sont plus pourchassées avec la même exigence ; l’usage des téléphones portables et des messageries électroniques a, du reste, tendance à favoriser une désorthographie de l’écrit qui se transforme de plus en plus en transcription phonétique. L’ensemble de ces phénomènes dessinent un paysage relativement dégradé, dans lequel les avancées et les libertés nouvelles n’équilibrent pas la violence inaperçue mais profonde exercée sur les individus par les techniques langagières du nouveau monde.

 Du dualisme âme/langage aux manières langagières de fluer

Ces exemples vont, là encore, à l’encontre d’un certain nombre de conceptions toujours fréquentes aujourd’hui et permettent de compléter notre ébauche de théorie des rythmes de l’individuation.


Contrairement à l’image que nous ont transmise la philosophie et la linguistique modernes, le langage n’est pas un simple instrument qui permettrait aux individus singuliers de s’exprimer et de communiquer entre eux. Il n’est pas non plus, comme le disent certains philosophes anti-modernes, réductible à une tradition qui se déploierait dans l’histoire comme une production anonyme et collective des peuples au sein de leurs langues. Sans trop forcer le trait, on pourrait dire qu’il est – comme le corps – un assemblage de techniques, c’est-à-dire de « montages d’actes », de « sélections d’arrêts et de mouvements », d’« ensembles de formes de repos et d’action », mais qui ont comme particularité d’être discursifs et signifiants.


L’individuation ne se produit donc pas à partir d’une activité langagière qui serait simplement donnée par la nature humaine ou, à l’inverse, l’anti-nature d’une histoire de la langue et de la tradition, mais à travers l’élaboration technique de rythmes langagiers à chaque fois spécifiques. À l’instar de la position des bras et des mains pendant la marche, ou des mouvements des yeux et de la respiration lors de la nage, les façons d’avancer dans le discours, les manières de fluer du langage, forment ce que l’on pourrait appeler des « idiosyncrasies historiques ».


Mais l’individuation ne s’effectue pas non plus, là encore, comme le déploiement – ou même la mise en forme – d’une « âme » qui préexisterait à chaque acte de langage, mais plutôt comme la production d’une telle « âme » grâce à un certain nombre de techniques rythmiques appliquées à ces actes. Si le « je » et tout l’appareil énonciatif qui lui est lié existent dans toutes les langues humaines, ils restent des places vides qui peuvent être occupées de multiples manières et ce sont ces manières qui définissent à chaque fois la nature de l’« âme ». Les exemples donnés par Klemperer et Benjamin montrent que celle-ci n’est jamais antérieure aux exercices langagiers qui la font apparaître ; elle n’est pas non plus nécessairement conçue comme séparée du langage et s’affirme à chaque fois dans sa spécificité. L’âme apparaît exactement à l’endroit mouvant où le sociologique et le langagier s’engrènent l’un dans l’autre – localisation que l’on pourrait décrire en disant, à la manière de Mauss, que les séries d’actes signifiants prescrits par les techniques du discours constituent des « montages linguistico-psycho-sociologiques ».


Cette production de l’âme ne doit pas toutefois être ramenée à une simple répression sociale de forces langagières naturelles. En effet, les manières langagières de fluer ne sont pas seulement des formes de contrainte, qui restreindraient l’expression d’une nature humaine profuse et récalcitrante. Klemperer et Benjamin le montrent l’un et l’autre : elles constituent tout autant des manières d’intensifier le discours, de donner à la discursivité une organisation plus adaptée aux besoins des individus singuliers et collectifs concernés. La production de l’âme relève donc moins de la répression d’une puissance langagière naturelle et sauvage que de la modulation d’une activité – parfois par son affaiblissement, mais parfois aussi par son intensification.


Les rythmes langagiers possèdent ainsi – comme les rythmes corporels – une forme qui sort du modèle binaire et arithmétique classique. Dans la mesure où ils constituent des montages d’actes signifiants multiples et coordonnés, ils ne peuvent être réduits à de simples alternances de temps forts et de temps faibles organisées de manière linéaire et arithmétique. Les rythmes du discours engagent toujours des procès simultanés, des formes de parole ou de silence multiples, et relèvent d’une logique de l’interaction de tous les éléments de la chaîne parlée qui brise son caractère linéaire. Bien que les actes langagiers puissent être, eux aussi, soumis à des schémas mécaniques et binaires, la forme la plus générale des rythmes de la discursivité doit donc être pensée, là encore, comme manière langagière de fluer.

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