Pascal Michon

Le rythme a-t-il des sources biologiques ?

Article publié le 17 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Le rythme a-t-il des sources biologiques ?  », Rhuthmos, 17 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article121
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Extrait de P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, 2005, p. 149-157.



On perçoit l’apport de la psychanalyse à la question de l’enchevêtrement des rythmes sociaux et psychiques. Celle-ci renforce et précise la notion, qui commençait à apparaître chez Mauss, chez Evans-Pritchard et chez Granet, selon laquelle les rythmes permettent simultanément une individuation psychique et collective, et nouent ainsi dans un même mouvement la production apparemment contradictoire du groupe et des individus. Si culpabilité et sentiment de révolte, loi morale et narcissisme, société et individu, peuvent se développer ensemble et s’appuyer les uns sur les autres autant que s’affronter, c’est parce qu’ils se forment de manière rythmique. Seule la dynamique rythmique permet de comprendre comment s’agencent et coexistent les opposés. Freud confirme ainsi l’importance de la notion de rythme pour dépasser les apories dans lesquelles restent enfermées les sciences sociales lorsqu’elles se limitent à une critique du dualisme individu-société qui ne prend pas en compte les variations temporelles des processus d’individuation.


En même temps, l’étude psychanalytique des rythmes sociaux et psychiques n’est pas sans soulever quelques difficultés dont je voudrais maintenant discuter les deux principales. La première tient à la représentation de la nature humaine sur laquelle débouche la psychanalyse après des analyses par ailleurs fort instructives de la question de la répétition compulsive.


Dans Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud commence par constater que le « principe de plaisir », utilisé jusque-là pour expliquer les comportement de l’inconscient, est insuffisant pour rendre compte de tout un ensemble d’observations que la psychanalyse a été amenée à faire au cours de sa pratique clinique. Selon ce principe, « c’est une tendance de l’appareil psychique que de maintenir la quantité d’excitation présente en lui aussi basse que possible ou tout au moins constante […] tout ce qui est propre à accroître celle-ci est nécessairement ressenti comme opposé à la fonction, c’est-à-dire comme empreint de déplaisir » (p. 279). Or, un certain nombre de faits observés par les psychanalystes entrent très difficilement dans ce cadre. Le premier et le plus évident, c’est que notre vie intérieure est constamment sujette à des sensations de déplaisir qui, de plus, ont tendance à se répéter. Il est vrai que ces sensations pénibles peuvent s’expliquer, pour une partie d’entre elles, par le « principe de réalité » que le moi conscient impose aux exigences du moi profond (ça). Une autre partie peut être référée au refoulement qui maintient certaines d’entre elles dans l’inconscient en obligeant le ça à trouver son plaisir de manière détournée : « À coup sûr, tout déplaisir de nature névrotique est d’une telle espèce : il est du plaisir qui ne peut être ressenti comme tel » (p. 281). Mais il en reste beaucoup qui n’obéissent ni au principe de réalité, ni au principe de plaisir – même détourné. Parmi celles-ci, s’impose depuis peu à l’attention de la psychanalyse le retour régulier des expériences traumatiques provoqué par les névroses de guerre. Mais l’observation des névroses si l’on peut dire « traditionnelles » montre également très clairement qu’il existe une tendance au retour des expériences de déplaisir nécessairement indépendante du principe de plaisir. D’où la conclusion de Freud : « Au vu de telles observations, tirées du comportement dans le transfert et du destin des hommes, nous trouverons le courage d’admettre qu’il y a effectivement dans la vie de l’âme une contrainte de répétition qui passe outre au principe de plaisir » (p. 293).


Ainsi la recherche freudienne est-elle amenée à se confronter à la question de la répétition, sous la forme de la répétition des expériences douloureuses. Mais comme cette observation clinique débouche sur beaucoup d’obscurité, Freud propose de reprendre ce problème à partir de l’observation d’une activité psychique normale. Il expose alors le fameux récit du Fort-Da : « Un jour, je fis l’observation qui confirma ma conception. L’enfant [il s’agit d’un petit garçon âgé de dix-huit mois] avait une bobine en bois, autour de laquelle était entourée une ficelle. Il ne lui venait jamais à l’idée, par exemple, de la traîner derrière lui pour jouer avec elle à la voiture ; mais, tout en maintenant la ficelle, il jetait la bobine avec une grande adresse par-dessus le bord de son petit lit à rideaux, si bien qu’elle y disparaissait, il disait alors son o-o-o-o [Fort = parti] plein de signification, ensuite, par la ficelle, il retirait la bobine dans le lit, tout en saluant sa réapparition d’un joyeux “Da !” [là !]. Tel était donc le jeu complet : disparaître et revenir » (p. 285). On connaît l’interprétation donnée par Freud de cette petite anecdote. La répétition incessante de la disparition et de la réapparition du jouet représenterait symboliquement les allées et venues de la mère, et permettrait à l’enfant de maîtriser le déplaisir que lui causent le départ et l’absence de celle-ci : « L’enfant se dédommageait pour ainsi dire [de ce départ et de cette absence], en mettant lui-même en scène, avec les objets qui lui étaient accessibles, le même disparaître et revenir » (p. 285). Cette maîtrise serait assurée soit par le fait qu’elle transforme une position passive en une attitude active, soit – et Freud insiste sur cette hypothèse – par une « impulsion de vengeance, réprimée dans la vie, à l’égard de la mère » (p. 286) donnant à l’enfant un plaisir capable d’équilibrer le déplaisir qu’il ressent.


Si cette anecdote a fait couler beaucoup d’encre, il s’en faut qu’on trouve dans les différents commentaires qui en ont été faits un éclairage satisfaisant quant à ses liens avec la question du rythme. Le plus souvent, la répétition du Fort-Da est interprétée comme une stratégie de maîtrise et d’intégration du chaos intérieur et extérieur auquel est confronté le sujet. Et de ce point de vue, il n’y aurait aucune différence entre répétition psychique et rythmes sociaux. Selon Moscovici, par exemple, la répétition serait, pour le moi, une façon de s’assurer contre le désordre ambiant et contre le côté aléatoire de la vie, en y introduisant un semblant d’ordre ; et les cérémonies et les rites sociaux auraient exactement la même fonction pour les individus rassemblés en groupes : « L’itération obstinée, infatigable, que l’on observe chez les adultes, se remarque déjà multipliée par cent, chez les enfants : “L’enfant, écrit Freud, ne se lasse pas de les répéter [les événements] et de les reproduire, en s’acharnant à obtenir l’identité parfaite de toutes les répétitions et reproductions d’une impression”. De la sorte, il la fixe. Il en jouit plusieurs fois de suite. En outre, il a le sentiment de déjouer les pièges de la diversité. Il découvre l’uniformité d’un ordre parmi les fluctuations du désordre. Le monde porte la marque de ses stéréotypes et il le reconnaît, par conséquent, comme sien. L’âge venu, les rituels de la société n’ont plus qu’à prendre le relais. Ils creuseront plus profondément les ornières dont la trace est déjà visible » [1]. Moscovici va même encore plus loin car pour lui, la répétition n’est pas seulement imposition d’un ordre au chaos de la vie. Elle est aussi rétablissement, souvent fantasmatique et régressif, d’un ordre antérieur : « Par la reprise d’un son, d’un mouvement exécuté par autrui, voire par la reprise d’une idée, la répétition a pour fonction de rétablir une harmonie perturbée. Elle vise le retour à l’état antérieur, effectif ou imaginaire, dans lequel se trouvait le sujet. La différence entre lui et les autres est effacée. Il fait sien ce qui leur était particulier et a ainsi l’impression de les maîtriser » (p. 338). Cette fonction psychologique de la répétition se traduirait ainsi au niveau social dans la succession des fêtes et autres rituels : « La répétition a d’ailleurs toujours valeur de confirmation d’un lien et perfectionnement de ce lien. Ainsi les fêtes, les célébrations et commémorations : d’année en année, paroles, chants, gestes, défilés, etc., se répètent, renforcent la permanence de la République ou d’une tradition locale. Les tenants d’une école de pensée réitèrent la même idée. Les foules clament mille fois un slogan. Manière de reconnaître leur continuité, de maîtriser leur appartenance à un groupe » (p. 339).


Une telle manière de voir a le mérite d’être simple et de proposer un lien relativement clair entre les formes du mouvement du psychisme et les formes du mouvement du social. Mais elle a le défaut de ses qualités, car elle a également tendance à faire des rythmes sociaux de pures répétitions de type binaire qui prolongeraient simplement la logique compulsive de l’appareil psychique. Or, non seulement, nous l’avons vu, les rythmes sociaux ne sont jamais, du fait de l’ambivalence qui les traverse, de l’ordre de la répétition pure, mais Freud infirme explicitement l’idée selon laquelle la répétition concernerait les adultes de la même façon que les enfants : « Plus tard, ce trait de caractère [le plaisir à répéter] est appelé à disparaître. Une trait d’esprit entendu pour la seconde fois restera presque sans effet, une représentation théâtrale n’atteindra plus la seconde fois l’impression qu’aura laissée la première ; bien plus, il est toujours difficile de décider un adulte à relire aussitôt un livre qui lui a beaucoup plu. La nouveauté sera toujours la condition de la jouissance. Mais l’enfant, lui, ne sera jamais fatigué de réclamer de l’adulte la répétition d’un jeu qui lui a été montré ou qui a été entrepris avec lui, jusqu’à ce que, épuisé, cet adulte refuse ; et lorsqu’on lui a raconté une belle histoire, il veut entendre encore et toujours la même histoire plutôt qu’une nouvelle, s’en tenant inexorablement à l’identité de la répétition et reprenant chaque modification dont s’est rendu coupable le narrateur » [2]. De ces quelques lignes, il appert qu’il n’est pas possible de tirer du Fort-Da toute une logique sociale, comme il est souvent fait abusivement sans tenir compte de la prudence avec laquelle Freud lui-même avançait. Nous avons, du reste, vu plus haut suffisamment d’exemples qui ne sont pas réductibles à une simple métrique pour ne pas pouvoir nous satisfaire de cette conception caricaturale. La logique temporelle qui préside à l’individuation psychique et collective chez les Kwakiutl, chez les Nuer ou bien encore en Chine ancienne, n’est pas descriptible simplement en termes de simple répétition, ni d’imposition d’un ordre et de régression vers un tout antérieur. Les rythmes ne sont pas seulement des moyens de contrôle et d’organisation du chaos des mondes intérieur et extérieur. Ils sont à la fois des occasions d’institutionnalisation sociale et d’organisation psychique, et de désorganisation et d’entropie du psychisme et du groupe.


Il reste en fait tout un pan de l’approche freudienne qui n’est pas pris en compte dans l’interprétation identitaire de la répétition compulsive, et qui nous ramène à la question de la tension interne du mouve-ment de l’individuation déjà aperçue dans Totem et Tabou : sa part narcissique et sadique. Dans le rythme réduit à la répétition, on ne voit généralement que ce qui permet de donner forme au flux du temps, d’intégrer le divers, d’organiser et de maîtriser le désordre [3]. On fait ainsi de l’individuation psychique tout autant que collective une intégration. Mais le jeu du Fort-Da est en réalité marqué par une forte ambivalence. D’une part, la répétition permet, en aidant à supporter la séparation, d’élaborer le lien qui relie l’enfant à sa mère, en quelque sorte de le sublimer. Cependant, cet aspect se double d’un aspect qui va, lui, contre le renforcement du lien, puisqu’il s’agit bien au contraire de se venger de la mère et de conforter de manière sadique le narcissisme de l’individu. Dans Totem et Tabou, nous l’avons vu, un phénomène analogue se produit au niveau social. Les banquets permettent aux frères, et au-delà aux membres de tout groupe, de célébrer à la fois la figure divinisée du père et la victoire sur celui-ci qui les a constitués comme groupe. La répétition est ainsi traversée par l’ambivalence originelle vis-à-vis du père ; elle a simultanément une fonction de régénération du lien social entre les frères et de commémoration de la détestation dont le père était l’objet, c’est-à-dire de la liberté acquise contre lui. Certes, le rythme a un aspect ordonnateur et intégrateur, mais il a aussi un aspect désorganisant et désintégrateur. Ainsi, à supposer qu’on puisse passer si facilement de la répétition psychique (liée au rapport à la mère) à la répétition sociale (liée au rapport au père), il se confirme que la « régénération des liens » qui se produit lors de la répétition rituelle n’est pas aussi simple qu’on le pensait jusque-là. Elle est toujours ambivalente et si elle est l’occasion de confirmer les liens sociaux et de faire accepter aux individus la perte de leur autonomie, elle est tout autant l’occasion de renforcer celle-ci. La sociation et l’individuation vont donc bien de pair, mais pas forcément de manière cumulative. L’une et l’autre peuvent très bien entrer en conflit. Sur le plan psychique comme sur le plan social, le rythme apparaît ainsi comme une forme de mouvement qui, précisément, n’est plus seulement de l’ordre de la répétition intégratrice et normalisatrice, mais de l’ordre d’une forme possédant une tension interne.


Après ce détour par le jeu du Fort-Da, Freud revient du reste à son objet de départ, dont il propose une première interprétation : les névroses traumatiques seraient dues à une rupture soudaine de la barrière de défense de l’appareil psychique qui a été envahi par une trop grande quantité d’excitations. Après une phase de désorganisation, celui-ci essaie d’équilibrer et de lier cette énergie excédentaire en reportant toutes les énergies dont il dispose autour de celle-ci, vidant, du même coup, toutes ses autres fonctions : « Il s’instaure un “contre-investissement” de grande envergure, en faveur duquel les autres systèmes psychiques s’appauvrissent, de sorte qu’il en résulte une paralysie ou une diminution étendues du reste du fonctionnement psychique » (p. 301). Cette description lui permet d’interpréter le retour des expériences de déplaisir dans la cure ou dans les rêves comme une façon, non pas de réaliser de manière hallucinatoire des désirs refoulés (ce qui satisferait au principe de plaisir), mais de décharger progressivement l’énergie en excédant, qui a simplement été immobilisée mais pas neutralisée : « Ce n’est pas à la faveur de la fonction qu’ils ont acquise sous l’influence du principe de plaisir et qui consiste à procurer au rêveur une réalisation hallucinatoire de ses désirs, que les rêves des névrosés traumatiques les ramènent si régulièrement dans la situation de leur accident. Nous devons plutôt admettre que ces rêves se mettent à la disposition d’une autre tâche qui doit être réalisée avant que le principe de plaisir puisse commencer sa domination. Ces rêves cherchent à récupérer, par le développement d’un état angoisse, la maîtrise du stimulus, dont le manque a précisément été la cause de la névrose traumatique » (p. 303). De cela Freud conclut qu’il existe « une fonction de l’appareil psychique qui, sans contredire le principe du plaisir, n’en est pas moins indépendante de lui et semble plus originelle que la visée du gain de plaisir et de l’évitement de déplaisir » (p. 303).


Jusqu’ici, pour peu qu’on respecte ses finesses, l’analyse freudienne des répétitions compulsives est tout à fait éclairante et vient confirmer les analyses concernant les rythmes présentées plus haut. La difficulté commence lorsque Freud, poussant cette fois de manière consciemment spéculative sa réflexion, propose de rendre compte de l’ensemble des faits de répétition liés aux névroses traumatiques par une hypothèse anthropologique la plus simple possible. Pour rendre compte de ces tendances à la répétition et à la décharge progressive de l’énergie en excès dans le système psychique, il postule que ce système est dominé par deux pulsions, nés, précise-t-il, le jour de l’apparition de la vie elle-même. La première serait « la pulsion de vie » elle-même : « Il advint un jour que les propriétés du vivant furent éveillées dans la matière non douée de vie par une force agissante encore totalement irreprésentable. C’était peut-être un processus d’un modèle analogue à cet autre qui plus tard a fait apparaître la conscience dans une certaine couche de la matière vivante » (p. 310). Cette pulsion, que nous connaissons sous la forme de la pulsion sexuelle, tendrait à reproduire le dérangement de l’ordre inorganique que constitue la vie. Elle serait au fondement de tous les processus de complexification et de prolifération des formes. Toutefois, comme l’on est obligé de constater que les mondes intérieurs et extérieurs produits par ces processus vitaux sont loin d’être éternels, Freud postule également l’existence d’une deuxième pulsion opposée à la première. À la pulsion de vie s’opposerait ainsi une « pulsion de mort » qui obligerait les individus psychiques et collectifs à se débarrasser, dans la mesure du possible, de toute tension interne et donc de rejoindre la mort dont ils sont lointainement sortis : « La tension apparue alors dans la substance jusque-là non-douée de vie chercha à se niveler ; la première pulsion était donnée, celle de faire retour au sans vie » (p. 310). Contrairement à la précédente qui porterait les êtres toujours vers l’avant, cette pulsion-ci serait une pulsion régressive, qui tendrait à ramener l’appareil psychique au calme de son état antérieur. Dans Le Moi et le ça, écrit quelques années plus tard, il résume ainsi son propos : « Sur la base de réflexions théoriques appuyées par la biologie, nous fîmes la supposition d’une pulsion de mort à qui est assignée la tâche de ramener le vivant organique à l’état sans vie, tandis que l’Éros poursuit le but de compliquer la vie en rassemblant de façon toujours plus extensive la substance vivante éclatée en particules, et par là naturellement de la conserver » (p. 283). Ainsi, tout ce qui vient déranger les équilibres acquis différencie, fait augmenter la tension et rallonge le parcours qui mène à la mort. Tout ce qui, au contraire, rétablit les équilibres et les régularités tend à faire baisser les tensions et à revenir vers la mort. Comme il recherche la plus grande régularité et essaie de faire baisser les tensions, le moi est donc du côté des pulsions de mort. Le ça, en tant que réservoir des pulsions sexuelles, est lui du côté des pulsions de vie : « Il existe une opposition tranchée entre les “pulsions du moi” et les pulsions sexuelles, les premières tendant vers la mort, les dernières à la continuation de la vie » (p. 315). Dans Le Moi et le ça : « Ce sont les revendications de l’Éros, des pulsions sexuelles, qui en tant que besoins pulsionnels suspendent la baisse du niveau et introduisent de nouvelles tensions » (p. 290).


Cette hypothèse finale est évidemment séduisante à la fois par sa simplicité et par le nombre de faits qu’elle semble expliquer de manière si économique. Toutefois, elle comporte pour nous un défaut évident. Non seulement elle est purement spéculative et invérifiable, mais elle tend à renaturaliser les rythmes que Mauss et Simmel avaient eu tendance, quant à eux au contraire, à historiciser. Tous les rythmes qui caractérisent le psychisme et la vie humaine, et pas seulement les répétitions compulsives, prendraient, en dernière analyse, leur source dans cette grande lutte cosmique de la pulsion de vie et de la pulsion de mort : « Il y a une sorte de rythme-hésitation dans la vie des organismes ; un groupe de pulsions avance impétueusement pour atteindre le plus tôt possible le but final de la vie, l’autre recule d’un bond, à un certain endroit de ce chemin, pour le parcourir une fois encore à partir d’un point déterminé et allonger ainsi la durée du chemin » (p. 312-313). Deux forces universelles s’affronteraient en permanence dans l’univers, et l’individuation psychique et collective devrait toujours être comprise comme un simple résultat de cette « archémachie ». Le rythme serait, en dernière analyse, un phénomène biologique et ne dépendrait que marginalement des transformations historiques. Par le rythme, l’homme retrouverait un lien avec le Cosmos et ainsi avec le Sacré [4].

Notes

[1S. Moscovici, L’Âge des foules, Paris, Fayard, 1981. Nouv. éd. refondue, Paris, Complexe, 1991, p. 339.

[2S. Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920), op. cit., p. 307.

[3Sans prêter attention au fait qu’il ne s’agit que des enfants, Moscovici cite Freud qui écrit : « Pour ce qui est du jeu d’enfant, nous croyons comprendre que si l’enfant reproduit et répète un événement même désagréable, c’est pour pouvoir, par son activité, maîtriser la forte impression qu’il en a reçue, au lieu de se borner à la subir, en gardant une attitude purement passive. Chaque nouvelle répétition semble affermir cette maîtrise », S. Freud, op. cit., p. 306, cité dans l’édition Payot, 1970, p. 44.

[4Adorno puis Marcuse ont insisté avec raison sur le caractère globalement historicisant et critique de la psychanalyse, mais ils n’ont pas rendu compte, ce faisant, des restes de naturalisme qui traversent, malgré tout, l’analyse freudienne. Voir Th. W. Adorno, « Social Science and Sociological Tendencies in Psychoanalysis », cité dans M. Jay, L’Imagination dialectique. L’école de Francfort, 1923-1950, Paris, Payot, 1973, p. 128 ; H. Marcuse, Éros et Civilisation, Paris, Minuit, 1963.

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