Benjamin Pradel

Habiter l’absence : une question de rythmes

Article publié le 10 février 2021

Pour citer cet article : Benjamin Pradel , « Habiter l’absence : une question de rythmes  », Rhuthmos, 10 février 2021 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article2711
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L’étude Partir-Revenir analyse les rythmes de l’habiter à travers l’absence domestique, ces moments où tout ou partie des habitants partent de chez eux pour le travail ou les loisirs, et qui influencent les manières dont ils investissent leurs maisons.

 L’absence à la croisée des rythmes de l’habiter et de la mobilité

Menée par le sociologue Benjamin Pradel et la photographe Hortense Soichet, elle a bénéficié du soutien de Leroy Merlin Source et du Forum Vies Mobiles dans un partenariat articulant, dans une même recherche, les questions de l’habiter et celles des mobilités. A travers l’analyse de l’absence domestique comme une expérience sociale significative des rythmes des sociétés dites hypermobiles, ce travail révèle combien les logiques d’habiter et de mobilité sont intimement liées.


Les rythmes de l’absence, en fréquence et en durée, influencent directement les manières d’envisager, d’aménager et d’organiser les maisons. La maison est alors un dispositif spatial pensée autant pour y être présent que pour bien s’en absenter, partir sereinement, assurant sa permanence et son intégrité pour y permettre un éternel retour. Les rythmes de l’absence impactent aussi la socialisation des habitants à partir de la maison comme enjeu de stabilité. Ils mobilisent des personnes ressources et tissent un réseau de relations sociales aux statuts divers pour prendre soin de chez eux ou de ceux qui y restent. Ces dispositifs sociaux et spatiaux qui permettent la gestion de l’absence domestique montrent que les rythmes de la mobilité et du mouvement, sont intimement liés aux rythmes de l’habiter et de l’ancrage voire se confondent.


La quête d’un bien habiter s’inscrit alors dans la recherche d’un équilibre choisi, entre présence et absence, entre mouvement et ancrage, qui ne met en péril aucune des deux faces de l’habiter. Ainsi, la distanciation spatiale à la maison, le départ, l’éloignement, s’articule avec la recherche d’une maitrise de la distanciation psychologique à ce qui est quitté, entre la préservation d’un lien d’attention constant pour mieux se rassurer et la recherche d’une coupure permettant l’activité sereine à distance du chez-soi et des siens. C’est dans ce double rythme de présence et absence à la fois physique et psychologique à la maison que l’habitant qui se déplace construit un rythme de l’habiter. Ce rythme, élastique, qui l’éloigne et le ramène, entremêle intimement mouvement et ancrage, mobilité et immobilité, continuité et rupture.

 L’association de la sociologie et de la photographie

Le rapport « Partir-Revenir : Gestion de l’absence, stratégies domestiques et mode d’habiter » est accompagné de deux portfolios « Chronologie de l’absence » et « Typologie des objets de l’absence » qui éclairent différemment la problématique de l’absence, de l’habiter et de la mobilité en articulant de différentes façons la photographie et la sociologie. Ces documents sont disponibles en accès libre sur le site de Leroy Merlin Source ainsi que sur le site du Forum Vies Mobiles.


En parallèle, le travail a donné lieu à une seconde production intitulée « Idéaux-types de maison travaillés par l’absence ». Elle rend compte de représentations et imaginaires de maisons impactées par les rythmes de l’absence, par un croisement de points de vue habitants et de photographies en en relation. Ce travail est disponible sur le site de Leroy Merlin Source ainsi que sous la forme d’une exposition en ligne accompagnée d’une visite guidée audio, accessible sur le site Artistic Lab du Forum Vies Mobiles.

 Extrait : quel type d’absent êtes-vous ?


Les élastiques : choisir quand oublier.


Les élastiques veulent prendre de la distance avec la maison mais pouvoir y jeter un œil de temps à autre. C’est la situation la plus commune. Ils mettent en place des dispositifs humains et non humains avec lesquels ils dialoguent régulièrement à distance. Ils souhaitent pouvoir, lorsqu’ils le décident, prendre le pouls du fonctionnement de l’univers domestique sans eux ou de l’univers professionnel qui lui est rattaché, afin de mieux vivre l’absence. La distanciation à la maison, qu’elle soit professionnelle ou de loisirs, est d’autant plus effective qu’ils se rassurent par une communication normée avec elle et ses occupants. Pouvoir choisir quand porter attention à la maison distante est le gage d’une absence maîtrisée et bien vécue.


Les ubiquistes : absents de nulle part.


Les ubiquistes veulent être partout en même temps et véritablement absents nulle part. Ils utilisent beaucoup les terminaux portatifs connectés, au premier rang desquels les smartphones. Ils s’informent, surveillent voire contrôlent l’état de la maison vide ou la vie des occupants par des capteurs, des appels, des messages, des instructions, etc. Ce rapport d’ubiquité se retrouve chez les très mobiles avec enfants qui vivent mal la solitude loin du foyer, dans une forme de compensation de l’absence y compris auprès des conjoints, de synchronisation des quotidiens et plus largement de maintien des liens. Il se retrouve aussi chez les angoissés qui cherchent à maîtriser et contrôler à distance leur maison et ceux qui s’y trouvent. L’absence physique se double d’une attention à distance à la maison, voire d’une tension, qui produit une présence en pointillés à l’ici et maintenant.


Les détachés : préserver l’absence.


Les détachés veulent couper du quotidien et préserver à tout prix la distance. Ils mettent en place tout un ensemble de dispositifs non humains mais surtout humains pour que leur maison et les activités quotidiennes qui s’y rattachent puissent fonctionner de façon autonome. En situation d’absence professionnelle, ils se reposent avant tout sur les autres membres du ménage pour assurer une continuité de ces temps de travail hors domicile. En situation d’absence vacancière, notamment en voyage, ils mobilisent des personnes ressources de confiance pour parer aux imprévus. La préparation de leur absence renvoie au plaisir de se donner le luxe de pouvoir oublier ce qui est rattaché à l’univers domestique : le quotidien quand l’habitant est en vacances ; la famille quand l’habitant est en déplacement solo et notamment en déplacement professionnel ; le travail alors que l’habitant est en pleine activité de loisir. Mais le détachement n’est jamais effectif à 100%, ces univers revenant toujours d’une manière ou d’une autre à l’individu.


Les délégataires : passer le relai.


Les délégataires confient la gestion du domicile et la charge de son intégrité à d’autres qui l’occupent temporairement ou qui y interviennent ponctuellement. Cette délégation de présence et/ou de tâches est facilitée par des objets techniques et des échanges toujours possibles. Son importance varie en fonction du degrés d’interconnaissance avec l’habitant. Le rapport de délégation à des intensité variables : plus ou moins de tâches, plus ou moins importantes, confiées à des personnes ressources ou à des dispositifs techniques, avec plus ou moins de confiance et donc de systèmes de surveillance et réassurance. Le locataire temporaire jouit d’une moins grande confiance que le voisin qui jouit d’une moindre confiance que la famille dans l’attention au domicile et à ceux qui s’y trouvent le cas échéant. L’absence dépend alors d’une délégation de la charge domestique à d’autres en fonction de la confiance qui leur est accordée. Le risque perçu est alors inversement proportionnel à l’intensité du lien social avec la personne.

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