Lucie Bourassa

Du signe à l’articulation : Hegel, Humboldt, Mallarmé

Article publié le 30 juin 2017

Pour citer cet article : Lucie Bourassa , « Du signe à l’articulation : Hegel, Humboldt, Mallarmé  », Rhuthmos, 30 juin 2017 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article356
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Ce texte a déjà paru dans B. Lindorfer & D. Naguschewski (dir.), Hegel. Zur Sprache. Beiträge zur europäischen Sprachreflexion, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2002. Nous remercions Lucie Bourassa ainsi que les éditeurs de nous avoir autorisé à le reproduire ici.



On a maintes fois relevé des affinités entre la poétique de Mallarmé et la philosophie de Hegel. Le poète a vraisemblablement lu des textes du philosophe, il a du moins pris connaissance de quelques-unes de ses propositions grâce à son ami Villiers de l’Isle-Adam, comme en témoigne la tonalité de certaines formules dans la correspondance et les proses. Ces accents hégéliens se remarquent en particulier dans les lettres des années de crise, en 1866-1867, quand Mallarmé, ayant enfin terrassé Dieu, se met en quête d’un autre absolu et espère parvenir à une conception de l’univers par l’auto-réflexivité de l’esprit : « C’est t’apprendre que je suis maintenant impersonnel, et non plus Stéphane que tu as connu – mais une aptitude qu’a l’Univers Spirituel à se voir et à se développer, à travers ce qui fut moi » [1] (Mallarmé 1998 : 713-714). Même si, un an plus tard, il sort de la crise et écrit qu’il « redescend de l’Absolu », n’en fera pas « la Poésie » ni ne déroulera « le vivant panorama des formes du Devenir » [2] (Mallarmé 1998 : 728), cette recherche l’aura conduit à élaborer une poétique négative qu’il continuera à théoriser dans ses proses de maturité, et qui, selon plusieurs commentateurs, se rapprocherait de l’idéal hégélien du langage. C’est ainsi, par exemple, que l’on interprète souvent ce passage de Crise de vers : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. » (Mallarmé 1945 : 368). Causant « la presque disparition » d’un « fait de nature » au profit d’une « notion pure », le dire effectuerait ici, comme le signe de Hegel, une Aufhebung. [3]


À la lumière du § 459 de l’Encyclopédie et des suivants, j’aimerais revenir sur cette relation entre Mallarmé et Hegel, non pour nier toute pertinence aux lectures hégéliennes existantes, mais pour approfondir une intuition de Henri Meschonnic selon laquelle le poète, par certains aspects de sa conception du langage, serait « du côté de Humboldt, sans le savoir » (Meschonnic 1985 : 40). Avant d’en venir à Mallarmé, j’esquisserai une comparaison entre la manière dont Humboldt et Hegel envisagent respectivement la relation entre le son, la pensée et le langage. J’essaierai ensuite de montrer en quoi la poétique négative de l’auteur de Crise de vers, en particulier dans son rejet de l’instrumentalisme, se laisse mieux éclairer par l’ « articulation » humboldtienne que par le signe hégélien, du moins tel que celui-ci est défini dans l’Encyclopédie. [4]

 L’articulation, de Humboldt à Hegel

Curieusement, ce sont d’abord des similitudes et des divergences entre le texte de Hegel et les réflexions de Humboldt sur « l’articulation » qui m’ont incitée à tenter un rapprochement entre Humboldt et Mallarmé. Dans le § 459, Hegel cite l’essai Sur le duel [5], mais en passant seulement, pour étayer, comme le montre Jürgen Trabant (1990 : 172), un argument secondaire dans son raisonnement. L’ensemble du texte, plus particulièrement le passage sur l’écriture, rappelle un autre discours de Humboldt, Sur l’écriture alphabétique et sa corrélation avec la structure de la langue [6], que Hegel ne mentionne nulle part. Trabant (1990 : 200) voit dans ce passage une critique implicite de la grammatologie de Humboldt, car, si plusieurs de ses thèses concordent avec elle, d’autres s’en écartent considérablement.


Dans les deux réflexions, le langage est présenté comme étant d’abord son. Pour Humboldt, le langage, loin d’être l’expression d’une pensée qui lui serait antérieure, constitue la pensée, en effectuant une synthèse entre le concept et le son. Cela apparaît dans tout l’essai sur l’écriture alphabétique, et dans maints autres écrits, par exemple dans l’Introduction à l’œuvre sur le kavi : « [L’activité intellectuelle] est [...] en elle-même liée à la nécessité de conclure une alliance avec le son du langage ; la pensée ne peut pas, sans cela, accéder à la netteté, ni la représentation au concept. [7] » La « liaison de la pensée, des organes de la phonation et de l’audition avec la langue » est, dans cette théorie, une donnée anthropologique fondamentale, elle appartient « à l’organisation originaire et inexplicable de la nature humaine » [8]. Pour Hegel, le son articulé a aussi, du moins à l’étape de sa réflexion qui est celle du § 459, une fonction essentielle dans la formation de la pensée ; il ressort au geste anthropologique de l’expression : « Ce qui est proprement élémentaire repose moins lui-même sur une symbolique relative à des objets extérieurs que sur une symbolique plus intérieure, celle de l’articulation anthropologique en tant qu’elle est en quelque sorte un geste de l’extériorisation-verbale vitalo-corporelle. [9] » (Hegel 1970 : 409) Le son est idéal parce qu’il n’imite pas les objets extérieurs (sauf dans le cas des onomatopées), et qu’il permet au langage de détacher les sensations, les intuitions et les représentations de l’expérience immédiate pour leur donner une existence seconde, une détermination dans le règne de l’acte de représenter (voir Hegel 1959 : 371).


L’importance de la phonè dans ces théories explique le privilège qu’elles accordent toutes deux à l’alphabet sur les autres formes d’écriture. Pour Hegel, l’écriture hiéroglyphique, qui propose par elle-même une représentation, analyse le contenu du discours au lieu de n’être qu’un signe arbitraire éveillant directement le mot. L’écriture alphabétique au contraire est « signes de signes », elle rend manifestes le mot et ses éléments constitutifs simples, les sons articulés, qui sont « le sensible du discours » (das Sinnliche der Rede) ; elle est « la plus intelligente » (die intelligentere) des écritures (Hegel 1959 : 371-372), car elle permet la réflexion sur le langage. Humboldt affirme lui aussi que l’écriture devrait être « signe de signe », et non pas « d’objet », car alors elle impose une image et « refoule involontairement ce qu’elle veut désigner, le mot ». (Humboldt V : 111) Il reproche surtout aux écritures figuratives – comme aux écritures idéographiques (conceptuelles) non iconiques, lesquelles ne montrent pas non plus les unités fondamentales de la langue – d’esquiver la liaison entre son, pensée et langage :

[L’écriture conceptuelle] contrarie le sens du langage instinctif propre à l’homme et détruit [...] l’individualité de la désignation linguistique qui non seulement réside dans le son d’une langue particulière, mais qui est attachée à ce son par l’impression que chaque liaison définie de sons articulés produit incontestablement de manière spécifique. [10]

Il présente l’écriture alphabétique non pas comme la plus intelligente (ce qualificatif ethnocentrique appartient bien à Hegel), mais comme la plus conforme à notre sens instinctif du langage [11], parce qu’elle rend manifestes ses articulations élémentaires. Comme l’explique Trabant (1990 : 205-206), Humboldt et Hegel aperçoivent un lien entre l’écriture alphabétique et la conscience de ce que nous appelons, depuis Martinet, la « double articulation » du langage ; mais alors que le second se contente de la constater, le premier la met au centre de sa théorie.


Si Hegel accorde un rôle à l’articulation dans le mouvement de l’esprit, c’est que le son est temporel et n’existe que dans sa disparition ; il est donc le plus apte à devenir un pur « signe », qui non seulement supprime les données de l’expérience immédiate, mais se supprime lui-même dans l’idéalité : quand le philosophe, un peu plus loin, aborde la mémoire, le signifiant des noms s’évanouit. Même au § 459, le « Sinnliche der Rede » qui se fait réellement sentir paraît, eu égard à la pensée, nuisible : Hegel juge par exemple la quantité de verbes allemands onomatopéiques comme un « superflu dans le sensible et l’insignifiant », qui ne saurait participer de « la richesse d’une langue cultivée » (Hegel 1959 : 370). Le philosophe reconnaît apparemment le son articulé comme l’unité élémentaire de la signification, mais dans les faits, son intuition de la phonologie est limitée : en témoignent ses remarques sur l’imperfection de la langue chinoise, dont les « mots ont plusieurs significations très différentes », selon l’accent, l’intensité ou la hauteur, ce qui expose à des « malentendus ridicules » les Européens qui, apprenant cette langue, n’en maîtrisent pas les « absurdes finesses d’accentuation » (Hegel 1959 : 372). Hegel n’entend pas que les « mêmes mots » dont il parle ne sont pas, en chinois, les mêmes, que les « absurdes finesses d’accentuation » sont des valeurs, du sens, et il n’est pas sûr qu’il saisisse davantage, dans les langues « cultivées », le fonctionnement différentiel des « gestes originaires de l’articulation ».


Au cours de sa réflexion sur l’écriture alphabétique, Humboldt est conduit au contraire à reconnaître que les phonèmes se définissent par leur valeur fonctionnelle à l’intérieur du système d’une langue [12]. Par ailleurs, sa conception de l’articulation maintient le lien du langage avec le corps. Dans l’essai Sur l’étude comparée des langues dans son rapport aux différentes époques de développement du langage [13], il définit celle-ci comme une double opération d’analyse et de synthèse, qui résulte d’une force de l’entendement agissant à la fois sur le corps et l’esprit :

L’homme possède la force de diviser ces domaines, spirituellement par la réflexion, corporellement par l’articulation, et de relier à nouveau leurs parties, spirituellement par la synthèse de l’entendement, corporellement par l’accent qui unit les syllabes en mot et les mots en discours. [14](Humboldt 2000 : 69)

Humboldt aperçoit une « isomorphie » (Trabant 1992 : 80) entre le processus de l’articulation et celui de la réflexion : tous deux recourent aux divisions et liaisons. Puisque toute unité du discours est à la fois totalité et partie d’une totalité plus grande, l’articulation s’étend, au-delà du son, à l’ensemble langage : « Le concept d’articulation est sa fonction logique aussi bien que celle du penser lui-même. [15] »

 Critique de l’instrumentalisme

La double action de congédiement de la chose et d’appel de la notion pure, que devrait, selon Mallarmé, accomplir « le jeu de la parole » dans son état « essentiel » (1945 : 368) rappelle indéniablement le signe hégélien : « Lorsque nous entendons le nom “lion”, nous n’avons besoin ni de l’intuition d’un tel animal, ni même de son image ; du simple fait que nous le comprenions, le nom est la représentation simple, sans image » (Hegel 1970 : 414) [16]. Mais la poétique négative de l’auteur du Coup de dés doit être lue à la lumière de sa dénonciation de l’illusion réaliste : « Abolie, la prétention, esthétiquement une erreur, quoiqu’elle régît les chefs-d’œuvre, d’inclure au papier subtil du volume autre chose que par exemple l’horreur de la forêt, ou le tonnerre muet épars au feuillage ; non le bois intrinsèque et dense des arbres. » (Mallarmé 1945 : 366) C’est, avec cette illusion, l’usage instrumental du langage, qualifié par lui de « brut ou immédiat » (1945 : 368), que Mallarmé refuse. En effet, croire qu’on fait venir la chose en la nommant présuppose que l’on considère les mots comme de simples substituts de contenus préexistants. Envisagé ainsi, le langage se compare à une monnaie d’échange, il n’a pas d’existence propre, ce qui pour le poète est inadmissible.


Dans l’Encyclopédie, Hegel n’aborde le langage qu’en passant, pour en décrire le rôle à l’intérieur d’un vaste mouvement de l’esprit théorique subjectif, qui va de l’intuition à la pensée en passant par la représentation. Celle-ci connaît elle-même une ascension en trois degrés : le souvenir (die Erinnerung), l’imagination (die Einbildungskraft) et la mémoire (das Gedächtnis). La place accordée au langage se situe entre la plus haute forme de l’imagination, celle qui produit les signes, et le sommet de la représentation, la mémoire. Quand il traite de la mémoire, Hegel semble combattre l’instrumentalisme, alors qu’il récuse « l’idée selon laquelle la fonction du nom serait de présenter autre chose que lui, la chose, non pas nécessairement un donné de l’intuition sensible, mais au moins un contenu tout constitué hors langage » (Colliot-Thélène 1999 : 44). Cependant, c’est dans l’appropriation d’une « intelligence universelle » que s’effectue cette « suppression de la différence entre la signification et le nom »  [17] ; à cette étape, le langage, vu comme ce qui permet à l’intelligence de se poser comme l’être, devient « l’espace universel des noms comme tels » [18]. Or, on voit mal comment les signes pourraient ne pas être des instruments si les noms sont considérés comme universels, car historiquement, dans leurs signifiants, ils ne le sont pas ; seuls les concepts qu’ils visent pourraient être jugés tels, mais alors on revient à l’instrumentalisme, même si la monnaie mène aux idées plutôt qu’aux choses.


Toute la pensée de Humboldt se fonde sur une critique de l’instrumentalisme. Pour lui, une langue dont l’usage serait strictement instrumental ne produirait que l’illusion réaliste dénoncée par Mallarmé [19], et ne permettrait pas la formation d’une diversité de vues, de pensées. Son refus de l’instrumentalisme n’est donc pas motivé par la recherche d’un esprit universel. Il veut rendre compte, plutôt, d’une double propriété des langues, à savoir que celles-ci, d’un côté, autorisent une multiplicité d’expressions subjectives, et que de l’autre, elles rassemblent cette diversité en une totalité, laquelle est, plus que la seule possibilité d’intercompréhension, le caractère d’une langue, sa façon particulière de donner forme au monde et à la pensée, sa Weltansicht. Quand Humboldt explique que la langue n’est pas seulement une monnaie d’échange, il montre en même temps qu’elle ne saurait être une nomenclature universelle :

Si les hommes se comprennent, ce n’est pas parce qu’ils se remettent en mains propres des signes indicatifs des objets, ni parce qu’ils se déterminent mutuellement à produire exactement le même concept : c’est parce qu’ils s’invitent mutuellement à effleurer le même maillon de la chaîne de leurs représentations sensibles et de leurs productions conceptuelles internes, c’est parce qu’ils frappent la même touche de leur instrument spirituel, ce qui déclenche en chacun des interlocuteurs des concepts qui se correspondent sans être exactement les mêmes. [20](Humboldt 1974 : 323)

La subjectivité des discours et la spécificité culturelle des langues reposent sur les liaisons particulières qui s’établissent entre sons, perceptions et pensées, cela non pas tant dans le mot pris isolément que dans des unités de discours appréhendées comme éléments d’un système linguistique qui est lui-même, lors de l’emploi de ces unités, convoqué dans son ensemble ou en partie. C’est pourquoi les mots, même ceux qui désignent des choses, ne sont pas des concepts arrêtés et identiques pour tous. Humboldt décrit cela dans un entrelacement de métaphores tactiles, auditives et cinétiques :

Que le maillon de la chaîne ou la touche de l’instrument soient ainsi effleurés, et c’est tout l’ensemble du système qui se met à frémir, et ce qui émane de l’âme sous la forme du concept se trouve en harmonie avec tout ce qui entoure, jusqu’à la plus lointaine distance, le maillon individuel. [21](Humboldt 1974 : 323)

Toucher, audition, sensation du mouvement, ce sont là les sens par excellence de l’articulation. Les figures du « maillon » (Glied) et de la « touche » (Taste) qui, « effleurés » (berührt), font « frémir » (erzittern) la « chaîne » ou « l’instrument », évoquent un fonctionnement associatif du discours, issu de l’enracinement du langage dans la sensibilité :

D’un autre côté le mot prend racine dans l’imagination et le sentiment, quand ceux-ci sont plus vivants que l’entendement qui dissèque et dialectise. Il conserve en même temps des réminiscences symboliques secrètes, et parfois inexplicables, de l’objet qu’il désigne ; ces réminiscences ne sont pas toujours directement perceptibles dans le mot lui-même, mais dans ses rapports avec d’autres mots dont les objets sont semblablement éveillés par l’intuition et l’imagination, comme par exemple, en allemand, « Wolke, Welle, wehen, Wolle, weben, wickeln, wälzen, wollen » entre autres forment une série sonore manifeste. [22]

Ainsi considérées, les unités de la langue ne peuvent pas être de simples signes. Humboldt ne nie pas que dans certains emplois (nomenclatures scientifiques, affaires quotidiennes pratiques, etc.) elles s’assimilent au signe ; mais cet usage, pour lui, relève d’un « acte de violence de l’entendement » [23], non de la nature des unités mêmes.


Ce qui nous ramène au « langage essentiel » de Mallarmé. L’interprétation hégélienne qu’on en propose ne serait-elle pas le fruit d’une appréhension instrumentale du langage ? Elle considère « l’idée » et « l’absente » isolément, comme des noms, elle escamote le texte où elles apparaissent, néglige son énonciation, sa syntaxe, sa signifiance. Or, ce texte tisse un réseau associatif dense qui contredit, dans son fonctionnement, une lecture de ces expressions comme idéalités universelles. Je cite ici les derniers paragraphes de Crise de vers [24] :

1 Un désir indéniable à mon temps est de séparer comme en vue d’attributions différentes le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel.

2 Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu’à chacun suffirait peut-être pour échanger la pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d’autrui en silence une pièce de monnaie, l’emploi élémentaire du discours dessert l’universel reportage dont, la littérature exceptée, participe tout entre les genres d’écrits contemporains.

3 À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure.

4 Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

5 Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule, le dire, avant tout, rêve et chant, retrouve chez le Poëte, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions, sa virtualité.

6 Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère. (Mallarmé 1945 : 368)

À partir de ce passage, et en faisant référence à d’autres œuvres du poète, j’essaierai de montrer que « l’idée » mallarméenne ne bannit pas sa fleur tout à fait de la même façon que le signe hégélien ne le fait avec son lion, en ne conservant qu’un « nom », une « représentation simple, sans image » destinée à être retenue par cette « mémoire mécanique » qui permet à la pensée de rester en elle-même, d’être l’unité de l’objectivité et de la subjectivité.

 L’ « idée même et suave » et la suggestion (contre la représentation simple du nom)

Au plan rhétorique, la finale de Crise de vers instaure bel et bien, à partir de la séparation initiale entre les états brut et essentiel du langage, une série d’oppositions (« fait de nature » et « notion pure » ; « fleur » et « idée », « absente ») qui évoquent le signe de Hegel. La prosodie cependant, fait toute autre chose que l’argumentation. La « notion pure », par exemple, fait écho au « fait de nature » [25]. Autour d’elle se construit un réseau de récurrences, surtout composé de /p/ et de /r/, où apparaît l’isotopie du langage comme acte  : « la merveille de transposer », « le jeu de la parole ». Où l’on voit que l’acte, même s’il s’accomplit « sans la gêne d’un proche et concret rappel », n’est pas une annulation de la matière, mais sa « presque disparition », qualifiée de « vibratoire » : cet adjectif confère des propriétés sensibles – auditives, tactiles, cinétiques – à la transposition. Au paragraphe suivant, le « jeu de la parole » est exemplifié par un « je dis », « un fait de nature » par « une fleur » et « sa presque disparition vibratoire » par « ma voix ». La notion y devient indissociable de l’énonciation et de la sensation : c’est dans « ma voix », et « musicalement », que « se lève » l’ « idée même et suave, l’absente de tous bouquets », qui ne se substitue pas simplement aux « calices sus », mais les rappelle par les sonorités. L’adjectif « suave » signifie « qui fait sur les sens une impression douce et flatteuse » et s’applique à l’odorat, au goût, à l’ouïe et à la vue : il enracine l’idée dans le corps en même temps qu’il maintient, grâce à la sémantique du parfum, son lien avec la perception ou le souvenir de la chose disparue, fleur ou calices.


Les deux derniers paragraphes, qui précisent la définition de l’état essentiel du langage, confirment son lien avec le sujet, la voix et la sensation. À la simple nomination du « fait de nature » ou « fleur », à « la fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule » (paragraphe 5), Mallarmé oppose un « art [...] consacré aux fictions », un « dire » qui est « avant tout, rêve et chant » et « qui retrouve [...] sa virtualité », en particulier grâce au « vers, qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire ». « Virtualité » et « vers » s’insèrent dans une série d’expressions comportant un /v/ et souvent un autre de leurs phonèmes : « merveille », « vibratoire », « ma voix », « se lève », « idée [...] suave » (paragraphes 3 et 4), « avant tout, ve », « retrouve », « constitutive » (paragraphe 5), « vocables », « achève », « souverain », « vous [cause cette] surprise », « n’avoir ouï », « neuve atmosphère » (paragraphe 6). Ce réseau, en plus de situer le dire et l’idée dans la sensibilité et l’imagination, associe leur mouvement à la production de nouveauté.


Ainsi liée au vers, l’idée ne peut guère s’assimiler à une « représentation simple, sans image », abstraite : le vers, qui « vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution », renouvelle la sensibilité, il fait baigner « la réminiscence de l’objet nommé [...] dans une neuve atmosphère », grâce, notamment, aux résonances qu’il instaure entre « plusieurs vocables » (je souligne). Au « nommer » (qui pour lui provoque l’illusion réaliste) [26] Mallarmé oppose le « suggérer », ce « chant » qui naît de la sensation et de la rêverie :

La contemplation des objets, l’image s’envolant des rêveries suscitées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent : par là ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu’ils créent. Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poëme qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de déchiffrements. (Mallarmé 1945 : 869)

Contrairement au signe hégélien, qui réunit le sujet et l’objet dans l’esprit, la suggestion mallarméenne instaure un ordre tiers entre le sujet et le monde extérieur. Elle met en œuvre, d’une façon bien particulière, la synthèse entre réceptivité (sensibilité) et activité (pensée) qui, selon Humboldt, constitue l’activité essentielle de notre Sprachsinn [27] : « La caractéristique propre du langage réside en ceci que, médiateur entre l’homme et les objets extérieurs, il attache un monde de pensée à des sons. [28] » (Humboldt V : 110)

 La « virtualité » du dire et la valeur (contre la mémoire mécanique)

Le vers, en refaisant « un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire » ne pourrait que contrarier l’action de la mémoire mécanique de Hegel. Celle-ci, en effet, exclut toute étrangeté, toute possibilité d’investir les noms de significations et de représentations nouvelles, subjectives – comme le montre l’exemple emblématique de la récitation « par cœur », « sans accent » (voir Hegel 1959 : 376). La signifiance du paragraphe des « fleurs » marque bien la distance qu’il y a entre l’idée mallarméenne, neuve, et le signe hégélien, su par cœur. Des successions de phonèmes identiques ou apparentés (surtout les occlusives /t/, /d/, /k/, mais aussi, la sifflante /s/ et la voyelle /u/) y produisent de nombreux contre-accents, qui forcent le lecteur à tout articuler : « relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement », « l’absente de tous bouquets ». Cette cacophonie quasi bégayante est une autre marque du sujet dans son discours ; elle rappelle à la fois l’humour des Loisirs de la poste [29] et l’étrangeté de certains vers tardifs de Mallarmé [30]. Dans le passage de Crise de vers, la saturation accentuelle a ceci de particulier qu’elle inclut les « noms », aussi bien ceux des choses en principe disparues que ceux des abstractions qui devraient les remplacer (« contour », « calices », « idée », « absente », « bouquets ») dans une série où dominent des mots relationnels, des articulations de la syntaxe : indéfinis (« aucun », « quelque chose », « autre », « tous »), conjonctions (« en tant que », « que »), prépositions (« de », « d’ », « de »), qui en font, performativement, quelque chose d’autre que des noms désignant ou signifiant le déjà su.


La « notion pure » que cherche Mallarmé n’est pas un universel abstrait, mais le dire dans sa virtualité, la signification en puissance, inaccomplie, dans son processus d’engendrement. L’articulation humboldtienne, ce mouvement de division et de liaison de la petite à la grande unité, fournit un modèle plus éclairant de ce processus que ne le fait le signe hégélien. Dans son état essentiel, le langage doit, selon le poète, retrouver sa vocation heuristique ; or, celle-ci représente précisément, chez Humboldt, la fonction essentielle des langues :

Du fait de la dépendance réciproque de la pensée et du mot, il est clair que les langues ne sont pas à proprement parler des moyens pour présenter une vérité déjà connue, mais, au contraire, pour découvrir une vérité auparavant inconnue. Leur diversité n’est pas due aux sons et aux signes : elle est une diversité des visions du monde elles-mêmes. [31] (Humboldt 2000 : 101)

Pour Humboldt, cette créativité ne peut s’exercer qu’à partir d’une langue particulière – avec son système phonétique et son découpage sémantique – et elle présuppose deux conditions : « Le sentiment qu’il existe quelque chose que la langue ne contient pas immédiatement, mais que l’esprit, stimulé par elle, doit ajouter, ainsi que le désir de combiner de nouveau dans le son de la langue tout ce que l’âme éprouve. [32] » Mallarmé a manifesté plus d’une fois son sentiment que quelque chose manquait aux langues, notamment dans cet autre passage de Crise de vers où il fait part de sa déception « devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscurs ici, là clair ». Souvent, on ne lit ici que la désolation face au babélisme et le fantasme d’une langue adamique motivée, offrant une ressemblance parfaite avec la nature. Il y a de cette nostalgie chez Mallarmé, mais il la met à distance avec humour en même temps qu’il l’énonce : on se bute « avec un sourire », écrit-il, à cette « prohibition » qui « sévit expresse, dans la nature [...] que ne vaille de raison pour se considérer Dieu ». Il regrette « que le discours défaille à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure », mais ajoute que celles-ci « existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un ». L’imperfection des langues est la condition de l’exercice poétique, car sans elle, en effet, « n’existerait pas le vers », c’est lui qui « philosophiquement rémunère le défaut des langues ». Si le « mot total » apparaît « étranger à la langue », c’est qu’il propose de nouvelles combinaisons sonores et syntaxiques, de nouvelles articulations, à partir de « tel fragment ordinaire d’élocution » (je souligne), d’éléments de langue existant déjà (Mallarmé 1945 : 364, pour toutes les citations). Contrairement à Hegel, qui ne voit qu’imprécision dans les variations de sens des mots [33] – notamment celles qu’induisent l’intonation et l’accent – Mallarmé est stimulé par la mobilité contextuelle, historique, du sens, par la valeur, ce qui ressort de son projet d’étude sur le langage de 1869 :

CONVERSATION. – Sens des mots diffère, d’abord, puis le ton  : on trouve du nouveau dans le ton dont une personne dit telle ou telle chose.

Nous prendrons le ton de la conversation, comme limite suprême, et où nous devons nous arrêter pour ne pas toucher à la science – comme arrêt des cercles vibratoires de la pensée.

Enfin – les mots ont plusieurs sens, sinon on s’entendrait toujours – nous en profiterons – et pour leur sens principal, nous chercherons quel effet ils nous produiraient prononcés par la voix intérieure de notre esprit, déposée par la fréquentation des livres du passé (Science, Pascal), si cet effet s’éloigne de celui qu’il nous fait de nos jours. (Mallarmé 1945 : 851-852)

« On trouve du nouveau », et « nous en profiterons » : l’union féconde de la pensée, du langage et du son commence dans la conversation, limite des « cercles vibratoires de la pensée » [34]. Cela remet en cause une lecture courante de Crise de vers, qui assimile au langage ordinaire l’instrumentalisme rejeté par Mallarmé, en l’opposant au langage « essentiel », poétique. Meschonnic écrit fort justement à ce propos que le poème est ici « contradiction vivante du langage ordinaire devenu poème en restant ordinaire » (1985 : 54). Retrouver le dire dans sa virtualité, c’est retrouver les mots comme valeur :

Un vocabulaire appartient en commun, cela seul ! au poëte et à tous, de qui l’œuvre, je m’incline, est de le ramener perpétuellement à la signification courante, comme se conserve un sol national ; dites, le dictionnaire me suffirait : soit, trempez-le de vie, que je devrai en exprimer pour employer les termes en leur sens virtuel. (Mallarmé 1945 : 854)

 La surprise de « n’avoir ouï jamais » (contre la sourde oreille)

Le « ton de la conversation » et le vers « qui vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais » signalent une autre incompatibilité entre l’idée mallarméenne et le signe hégélien. Chez le philosophe, la fin suprême des signes est de permettre à l’esprit de rester en soi, de se faire pensée toute contenue en elle-même : bien qu’ils naissent dans la voix, personne n’entend les noms, et rien n’indique, comme l’écrit Trabant, qu’ils doivent être entendus tout court : « Le danger est grand que la voix solitaire du maître devienne de plus en plus forte – car le maître n’entend rien – , qu’elle tourne au hurlement, à la vocifération, au vacarme, que la phonè articulée solitairement, sans être perçue, dégénère en psóphos inarticulé. [35] » Dans la théorie de Humboldt, l’audition occupe au contraire un rôle central, « l’oreille est l’unique sens qui soit bien désigné pour l’articulation » [36]. Pour accomplir la pensée, le sens du langage doit effectuer, outre l’union du concept avec le son, trois autres synthèses, que Trabant (1995 : 53-55) nomme respectivement la réflexivité, l’altérité et la réciprocité. La réflexivité est l’auto-affection du locuteur par la résonance de ses paroles, qu’il entend comme quelque chose d’un peu étranger : la « représentation est alors vraiment transposée en objectivité réelle sans être soustraite à la subjectivité » [37]. L’altérité suppose que l’homme ne se comprend qu’en vérifiant la compréhensibilité de ses paroles sur l’autre, qui les entend et doit les recréer en lui-même comme pensées-sons. Elle est complétée par la réciprocité, la reproduction de ma parole par l’autre, que j’entends à mon tour.


Certains propos de Mallarmé semblent exclure toute intersubjectivité de la « parole essentielle » et transposer au « Livre » l’esprit universel de Hegel : « Impersonnifié, le volume autant que l’on s’en sépare comme auteur, ne réclame approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul : fait, étant » (Mallarmé 1945 : 372). Mais à côté de cela, on relève dans son œuvre une omniprésence de l’écoute, du verbe « ouïr », du participe « ouï » et du substantif « ouïe », associés au plaisir de la conversation, de la poésie et de la musique. La forme négative – le « ouï jamais », le « point ouï » et l’ « inouï », à prendre ici au sens de « qui n’a jamais été entendu » – se lie à la nouveauté que fait entendre le poème comme langage du sujet :

Avoir doté la voix d’intonations point ouïes jusqu’à soi (faute de Tennyson, une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais, certes, comme je le chante) et fait rendre à l’instrument national tels accords neufs mais reconnus innés, constitue le poëte, dans l’extension de sa tâche ou de son prestige. (Mallarmé 1945 : 530)

Cela fait de la réflexivité une opération fondamentale du langage essentiel, qui s’invente nécessairement dans l’historicité d’une langue et de ses discours. L’altérité et la réciprocité y sont aussi, à tout le moins théoriquement – elle apparaissent en tout cas dans la conversation, et dans ce « vous cause la surprise ». Loin d’être prisonnière de quelque espace universel des noms, l’idée mallarméenne est mobile, elle émane des résonances particulières qu’éveille un nouvel agencement des vocables dans une oreille-pensée.

 Conclusion : le vers comme articulation

L’articulation humboldtienne, comme modèle de la faculté de langage, excède l’immédiateté de la voix et de l’oreille : elle peut s’épanouir chez les sourds-muets, et dans l’écriture. Au plan phonétique, elle est encore autre chose que l’analyse et la combinaison des unités minimales de signification, elle vise le mouvement des organes de la phonation. C’est en tant que mouvement qu’elle est le principe de la production de pensée : « Le caractère des langues parfaitement cultivées est déterminé par le fait suivant : la nature de leur construction prouve que, pour l’esprit, ce n’est pas simplement le contenu, mais bien plus la forme de la pensée qui compte. [38] » Il faudrait analyser l’emploi des métaphores musicales dans les textes de Humboldt qui, souvent, soulignent cette propriété essentielle du penser par le langage : l’inaccompli, la dynamique, le continu.


Une lecture de ses diverses occurrences en contexte montrerait que ce sont là les propriétés mêmes « des sinueuses et mobiles variations de l’Idée » chez Mallarmé, qui recourt aussi beaucoup à la métaphore musicale. Tout comme l’articulation humboldtienne n’est pas d’abord « bruit » (Geräusch), la musique mallarméenne n’est pas d’abord timbre [39], elle est rapports, mouvement. Le poète tente de la retrouver par une « mobilité de l’écrit » (1998 : 391), grâce aux « cassures », aux « intervalles » que composent les blancs dans tous ses textes, ainsi que la ponctuation, réservée aux proses (poèmes critiques). Celles-ci, par leur « traitement de l’écrit », étaient pour Mallarmé un moyen « de montrer, en l’aspect de morceaux compréhensifs et brefs [...] tels rythmes immédiats de pensée ordonnant une prosodie » (Mallarmé 1945 : 1576). Au sens élargi qu’il lui donne, le vers de Mallarmé – mot total et morceau compréhensif d’un côté, isolement, cassure et intervalle de l’autre – ressemble, bien davantage qu’à un signe, à une articulation, que révèle admirablement l’écriture.

 Bibliographie

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1999 : Zeichen und Sprache bei Humboldt (mit einem Blick auf Hegel). In : Massimo Luigi Bianchi (éd.), Signum. IX Colloquio Internazionale del Lessico Internazionale Europeo, Firenze : Olschki, 421-438.

Notes

[1« À Henri Cazalis, vendredi [17 ou mardi] 14 mai 1867 ».

[2« À Eugène Lefébure, Avignon, dimanche 3 mai 1868 ».

[3Voir, entre autres, Langan (1986 : 55-56) et Scott (1994 : 117). Une telle lecture doit beaucoup à celle de Blanchot (1949 : 37-38). Finet (1990 : 60-61), ainsi que Meschonnic (1985 : 21-23) font aussi le lien entre ce passage et le signe hégélien, mais pour montrer ensuite que la conception du langage de Mallarmé ne se réduit pas à ce dernier.

[4Mon étude se limite volontairement à la théorie du langage de l’Encyclopédie, elle ne tiendra compte ni de la Phénoménologie, ni de l’Esthétique.

[5« Ueber den Dualis » (1827), in : Humboldt (V : 4-30). Sauf indication contraire, je cite ici Humboldt d’après les Gesammelten Schriften (1903-1936) et leur numéro de volume.

[6« Über die Buchstabenschrift und ihren Zusammenhang mit dem Sprachbau » (1824), in : Humboldt (V : 107-133).

[7« Sie ist aber auch in sich an die Nothwendigkeit geknüpft, eine Verbindung mit dem Sprachlaute einzugehen ; das Denken kann sonst nicht auf Deutlichkeit gelangen, die Vorstellung nicht zum Begriff werden » (Humboldt VII : 53). Quand je cite des traductions existantes, je mets dans le corps du texte le renvoi à l’édition française et en note, après le texte original, la référence à l’allemand. Pour les passages que je traduis moi-même, je n’indique que la référence à l’édition allemande en note après l’original.

[8« Die unzertrennliche Verbindung des Gedanken, der Stimmwerkzeuge und des Gehörs zur Sprache liegt unabänderlich in der ursprünglichen, nicht weiter zu erklärenden Einrichtung der menschlichen Natur » (Humboldt VII : 53).

[9« Das eigentümliche Elementarische selbst beruht nicht sowohl auf einer auf äußere Objekte sich beziehenden, als auf innerer Symbolik, nämlich der anthropologischen Artikulation gleichsam als einer Gebärde der leiblichen Sprech-Äußerung. » (Hegel 1959 : 370).

[10« Sie handelt daher dem instinctartigen Sprachsinn des Menschen gerade entgegen, und zerstört [...] die Individualität der Sprachbezeichnung, die allerdings nicht bloss in dem Laut einer jeden liegt, aber an denselben durch den Eindruck gebunden ist, den jede bestimmte Verknüpfung articulirter Töne unläugbar specifisch hervorbringt » (Humboldt V : 113)

[11« Indem die Buchstabenschrift die Artikulation abbildet, ist sie also für Humboldt die sprachlichste der denkbaren Schriften » (Trabant 1990 : 205).

[12Voir Humboldt (1903-1936, V : 116) ; Trabant (1994b : 254-255) et (1990 : 207).

[13Über das vergleichende Sprachstudium in Beziehung auf die verschiedenen Epochen der Sprachentwicklung (Humboldt 1903-1936, IV : 1-34).

[14« Der Mensch besitzt die Kraft, diese Gebiete zu theilen, geistig durch Reflexion, körperlich durch Articulation, und ihre Theile wieder zu verbinden, geistig durch die Synthesis des Verstandes, körperlich durch den Accent, welcher die Silben zum Worte, und die Worte zur Rede vereint. » (Humboldt 1903-1936, IV : 4).

[15« Der Begriff der Gliederung ist ihre logische Function [der Sprache], so wie die des Denkens selbst » (Humboldt V : 122).

[16« Bei dem Namen Löwe bedürfen wir weder der Anschauung eines solches Tieres, noch auch selbst des Bildes, sondern der Name, indem wir ihn verstehen, ist die bildlose einfache Vorstellung » (Hegel 1959 : 375). J’ai modifié un peu la traduction.

[17« [...] das Aufheben jenes Unterschiedes der Bedeutung und des Namens [...] »(Hegel 1959 : 376).

[18« [...] den allgemeinen Raum der Namen als solcher [...] »(Hegel 1959 : 376).

[19« La chose ou l’action dans leur matérialité prendraient aussitôt la place du mot dans la représentation des interlocuteurs » (Humboldt 1974 : 328) ; « Die materielle Sache oder Handlung träte in der Vorstellung des Sprechenden und Erwiedernden sogleich und unmittelbar an die Stelle des Wortes. » (Humboldt VII : 175). J’ai modifié légèrement la traduction.

[20« Die Menschen verstehen einander nicht dadurch, dass sie sich Zeichen der Dinge wirklich hingeben, auch nicht dadurch, dass sie sich gegenseitig bestimmen, genau und vollständig denselben Begriff hervorzubringen, sondern dadurch, dass sie gegenseitig in einander dasselbe Glied der Kette ihrer sinnlichen Vorstellungen und inneren Begriffserzeugungen berühren, dieselbe Taste ihres geistigen Instruments anschlagen, worauf alsdann in jedem entsprechende, nicht aber dieselben Begriffe hervorspringen. » (Humboldt VII : 169-170).

[21« Wird nun aber auf diese Weise das Glied der Kette, die Taste des Instrumentes berührt, so erzittert das Ganze, und was, als Begriff aus der Seele hervorspringt, steht in Einklang mit allem, was das einzelne Glied bis auf die weiteste Entfernung umgiebt. » (Humboldt 1903-1936, VII : 170). J’ai modifié un peu la traduction.

[22« Auf der andren Seite schlägt das Wort Wurzel in der Phantasie und dem Gefühl, wenn diese lebendiger sind, als der zergliedernde und dialectisierende Verstand. Es hat zugleich geheimnisvolle, nicht immer klar zu machende, symbolische Anklänge an den Gegenstand, den es bezeichnet, die nicht immer an diesem selbst fühlbar werden, wohl aber an solchen andren Wörtern, deren Gegenstände die Anschauung und Phantasie ähnlich anregen, so wie im Deutschen Wolke, Welle, wehen, Wolle, weben, wickeln, wälzen, wollen u. a. m. in unverkennbarem Lautzusammenhange stehn » (Humboldt VI : 231). C’est à partir de cette associativité que Meschonnic (1985 : 40) fait le lien entre Mallarmé et Humboldt. Il renvoie à Latium et Hellas, où l’on retrouve le même exemple des mots commençant par « w » (Humboldt III : 169).

[23« [E]ine Gewaltthat des Verstandes » : il s’agit d’une expression de Humboldt (1903-1936, IV : 26), que Trabant cite dans son article « Zeichen und Sprache bei Humboldt (mit einem Blick auf Hegel) » (1999 : 426). Cet article analyse en profondeur la différence entre la conception du langage de Humboldt et les théories du signe, en particulier celle de Hegel.

[24Ce passage avait été publié de façon autonome quelques années auparavant, comme « Avant-dire » au Traité du verbe de René Ghil. Je numérote les paragraphes pour faciliter les renvois dans l’analyse qui suit.

[25Les italiques signalent des phonèmes récurrents, qui composent des figures ou des séries prosodiques. Il aurait été préférable de présenter cela dans des transcriptions phonétiques, mais le texte aurait été trop alourdi.

[26C’est très net, par exemple, dans ce passage de Sur l’évolution littéraire (réponses à une enquête de Jules Huret) : « L’enfantillage de la littérature jusqu’ici a été de croire, par exemple, que de choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, c’était faire des pierres précieuses » (Mallarmé 1945 : 870).

[27Voir à ce sujet Trabant (1995 : 53).

[28« Die Eigentümlichkeit der Sprache besteht darin, dass sie, vermittelnd, zwischen dem Menschen und den äusseren Gegenstände eine Gedankenwelt an Töne heftet ».

[29Par exemple : « Monsieur Dujardin – jardini/ Attendu que le traître insigne/ Vit rue, au treize, Spontini/ Malgré Lohengrin et le cygne » (Mallarmé 1998 : 254).

[30Comme : « Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » (Mallarmé 1998 : 38) ; « Le noir roc courroucé que la bise le roule » (Mallarmé:1998 : 39).

[31« Durch die geistige Abhängigkeit des Gedankens, und des Wortes von einander leuchtet es klar ein, dass die Sprachen nicht eigentlich Mittel sind, die schon erkannte Wahrheit darzustellen, sondern weit mehr, die vorher unerkannte zu entdecken. Ihre Verschiedenheit ist nicht eine von Schällen und Zeichen, sondern eine Verschiedenheit der Weltansichten selbst » (Humboldt IV : 28).

[32« Dies setzt aber ein Zwiefaches voraus, ein Gefühl, dass es etwas giebt, das die Sprache nicht unmittelbar enthält, sondern der Geist, von ihr angeregt, ergänzen muss, und den Trieb, wiederum alles, was die Seele empfindet, mit dem Laut zu verknüpfen » (Humboldt VII : 178).

[33Voir ses remarques sur le chinois, auxquelles j’ai fait allusion plus haut.

[34Il faut souligner ici l’emploi de l’adjectif « vibratoire », qui revient, on l’a vu, dans Crise de vers.

[35« Aber die Gefahr ist groß, daß die einsame Stimme des Meisters lauter und lauter wird – der Meister hört ja nichts – , daß sie zum Gechrei, zum Gebrüll, zum Lärm wird, daß die einsame, nicht vernommene artikulierte phonè zum unartikulierten psóphos degeneriert » (Trabant 1990 : 182).

[36« In der Wirklichkeit ist das Ohr der ausschliesslich für die Articulation bestimmte Sinn » (Humboldt VI : 154).

[37« Die Vorstellung wird also in wirkliche Objectivität hinüberversetzt, ohne darum der Subjectivität entzogen zu werden » (Humboldt VII : 55-56), cité dans (Trabant 1995 : 54).

[38« [...] der Charakter der vollkommener gebildeten Sprachen dadurch bestimmt wird, dass die Natur der Sprache dadurch bestimmt wird, dass es dem Geist nicht bloss auf den Inhalt, sondern vorzüglich auf die Form des Gedanken ankommt » (Humboldt V : 110-111).

[39Comme le montre Meschonnic (1985 : 29-32), la métaphore musicale s’inverse même en silence, chez Mallarmé.

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