Marie Delacroix

Le problème du rythme dans l’œuvre d’Osip Mandelstam

Article publié le 21 juin 2010

Pour citer cet article : Marie Delacroix , « Le problème du rythme dans l’œuvre d’Osip Mandelstam  », Rhuthmos, 21 juin 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article139
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Marie Delacroix est en train de préparer une thèse à l’université Paris IV – Sorbonne, sous la direction de Laure Troubetskoy intitulée : « Le problème du rythme dans l’œuvre d’Osip Mandelstam »


Présentation


Le point de départ de notre interrogation sur la question du rythme dans l’œuvre de Mandelstam est un article de 1918 intitulé L’État et le rythme. Dans ce texte, l’auteur procède à la mise en rapport de l’organisation de la collectivité et des rythmes du corps, en commentant le projet d’ « éducation rythmique », centré sur la danse et la gymnastique, mis au point par le pédagogue et musicien suisse Émile Jaques-Dalcroze. Le poète prône ici une éducation rythmique pour la société nouvelle qui doit nécessairement émerger de la Révolution ; le rythme est proposé à l’État comme une structure totalisante capable de tenir en harmonie tous les éléments d’une concorde anthropologique : concorde physique entre le corps et l’esprit de chaque individu, concorde sociale de la communauté des hommes, concorde esthétique enfin, grâce à l’eurythmie des activités et des discours.


S’interroger sur le rythme nous invite à élaborer une problématique double. Il s’agit, d’une part, de s’interroger sur cet objet mouvant, difficile à cerner, qu’est le rythme d’un texte, entendu comme élément participant à la fois de la qualité sonore de ce texte et de la construction du sens qui s’y effectue. Le rythme touche au cœur d’un problème que stipule le langage, à savoir la question du rapport entre le son et le sens, paroxystiquement posée par toute poésie. D’autre part, l’étude du rythme nous introduit dans le domaine, non moins mouvant que le rythme lui-même, du métalangage, du discours sur la langue, et sur la poésie. Indépendamment des rythmes qui existent dans les textes, le mot lui-même est d’usage généralement réflexif, traditionnellement appliqué, en matière de poésie, à une réalité extérieure au discours, ce qui invite à distinguer d’une part le rythme comme organisation linguistique, par exemple accentuelle, dont est doué n’importe quel énoncé, d’autre part le rythme comme organisation orchestique du discours, ou, pour reprendre l’expression de J. Veyrenc, « invitation motrice à la danse », rythme à l’état pur.


Le travail que nous nous proposons consistera à étudier d’abord la généalogie de la réflexion sur le rythme qui bouleverse toute une époque en proie à une crise du langage, pour disloquer le mètre, schéma accentuel extra-linguistique, pour parvenir à la notion totalisante qui constitue, chez Mandel’štam, l’harmonieuse structure d’une concorde à la fois poétique et anthropologique. les oscillations que connaît la notion de rythme, sur le plan théorique et poétique, chez plusieurs auteurs simultanément, et notamment Osip Mandelstam, Anna Axmatova, Marina Cvetaeva, et Vladimir Majakovskij. Ce choix est dicté par le désir de nous attacher à des textes ayant remis en cause de la manière la plus extrême la définition purement métrique et versifiée de la poésie. Il s’agira, d’une part, d’étudier comment leur pratique poétique modifie et disloque les rythmes codifiés par le mètre. Pour cela, nous adjoindrons aux auteurs déjà cités Vélimir Xlebnikov et la poésie zaumienne, comme exemples extrêmes de réduction du langage poétique à un rythme pur. Cette piste nous amènera à aborder les textes critiques de plusieurs auteurs symbolistes, (Annenski, Blok, Brjusov, études rythmiques d’Ivanov-Razumnik), les manifestes et textes critiques futuristes (textes d’ Ignatev, de S. Bobrov, cubo-futuristes, ego-futuristes…) et acméistes (textes de Gumilev et Kuzmin), sans se passer des nombreuses études sur le langage poétique de Chklovskij, Tynjanov, Ejxenbaum et Tomachevskij écrites au cours des années 1920. Ce corpus théorique varié a pour but de montrer la globalité de la réflexion sur le rythme, et la continuité d’une interrogation qui intéresse tous les mouvements littéraires, toute une époque à l’affût du « bruit du temps ». Le but de notre travail sera alors de mettre en rapport les poèmes de Mandelstam avec sa lucide réflexion sur sa pratique poétique pour tenter de montrer si, oui ou non, son œuvre crée une pensée du rythme dans le discours, et laquelle, et quels sont ses fondements. On verra que, dans le discours réflexif de Mandelstam sur le rythme, celui-ci est bien entendu non comme phénomène métrique, mais comme inscription du sujet lyrique dans le temps. Le rythme apparaît alors comme le fondement d’une continuité qui serait le principe essentiel de la création poétique – continuité culturelle d’œuvre à œuvre, et également continuité entre le sujet et son discours. Cependant, constatant par ailleurs qu’il n’y a pas chez lui, même dans les poèmes les plus tardifs, de disparition complète du mètre, on cherchera à expliquer et à interpréter la manière dont opère l’organisation linguistique pour créer une poétique persévérante, consciente de sa résistance.

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