Pascal Michon

Ossip Mandelstam : de l’utopie rythmique à la métrique soviétique

Article publié le 22 novembre 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Ossip Mandelstam : de l’utopie rythmique à la métrique soviétique  », Rhuthmos, 22 novembre 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article459
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Ce texte est extrait de P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, 2005, p. 192-199.



En 1918, alors qu’il était employé au Commissariat du peuple à l’éducation dirigé par Lounatcharski, Mandelstam paraît avoir organisé un « Institut du rythme » dont les objectifs précis nous sont inconnus, mais qui était lié, semble-t-il, à sa propre pratique de la gymnastique rythmique. Cette nouvelle forme d’exercice corporel dérivait directement de l’école lancée, juste avant la première guerre mondiale, par le compositeur et pédagogue suisse Émile Jaques-Dalcroze (1865-1950), sous le nom « d’eurythmie ». L’objectif de l’eurythmie était de « créer, à l’aide du rythme, un courant rapide et régulier de communication entre le cerveau et le corps ». Les élèves devaient, par exemple, indiquer les valeurs des notes par des mouvements de pied et du corps, et les intervalles de temps par ceux des bras. Ces exercices cherchaient à développer le pouvoir de concentration et des réactions corporelles plus rapides, mais aussi des capacités d’imagination et de réflexion [1]. Jaques-Dalcroze fonda une première école à Hellerau, en Allemagne, près de Dresde en 1910, puis en 1914 à Genève, l’institut qui porte encore aujourd’hui son nom. Le mouvement prit alors une grande ampleur et des écoles furent fondées à Londres, Paris, Berlin, Vienne, Stockholm et New York. On sait que Mandelstam fréquentait régulièrement des salles de gymnastique de la vieille ville de Petrograd où l’on pratiquait la danse rythmique selon le système Jaques-Dalcroze, et où il croisait Mikhail Kuzmin, Youri Chaporin, Alexandre Blok, Piast et Vsevolod Rojdestvenski.


Cette double expérience, politique et personnelle, semble avoir inspiré à Mandelstam un petit essai, écrit en 1920, où il tente à la fois d’analyser la situation sociale et de définir les principaux enjeux d’un enseignement de la gymnastique rythmique pour le nouvel État en construction [2] . Pour la première fois dans la littérature qui nous concerne ici, le rythme sert simultanément d’outil de description et d’utopie politique – la seconde servant de critère de jugement pour effectuer la première. Malgré sa brièveté, l’ouvrage de Mandelstam est donc un texte important qui s’ajoute aux indications relevées plus haut concernant le rôle du rythme dans une démocratie.


Mandelstam commence par exclure un certain nombre de définitions traditionnelles du rythme. Les activités rythmiques telles que les conçoit Jaques-Dalcroze, fait-il remarquer, n’ont aucun caractère esthétisant. Leur objectif est bien plus large qu’une simple mise en forme des corps qui viserait, par exemple, les canons d’une beauté grecque (éventuellement dévoyés comme aujourd’hui dans le body-building) : « D’une manière générale, le système de Jaques-Dalcroze n’a rien à voir avec l’esthétisme, et celui-ci n’est qu’une séquelle accidentelle, le résultat d’une mode inaugurée à Hellerau dans la bourgeoisie européenne et américaine. Le système se caractérise moins par l’esthétisme que par l’esprit de géométrie et un strict rationalisme : l’homme, l’espace, le temps et le mouvement en sont les quatre éléments fondamentaux » (p. 110). La rythmique n’est pas non plus un simple soin du corps, elle ne doit pas être réduite à une activité sportive : « Il est encore plus faux de la considérer simplement comme une hygiène ou une gymnastique » (p. 110). Enfin, la rythmique n’a rien à voir avec une activité cadencée comme on en trouve dans les exercices corporels, la connaissance scientifique de la nature ou bien encore le monde du travail : « Notre corps, notre travail et notre science ne sont pas encore prêts à accepter le rythme sans réserves. Nous devons encore nous préparer pour l’accepter » (p. 111).


L’enjeu du rythme, selon Mandelstam, est précisément de dépasser tous les dualismes traditionnels dans une synthèse individuante, véritable individuation à la fois psychique et collective, qui doit servir de justification politique à son introduction dans le cursus scolaire soviétique. Le rythme est « une force sociale » qui doit participer à la construction d’une société réconciliée où – Mandelstam ne le dit pas mais le laisse entendre – les contradictions de la société capitaliste auront été dépassées : « Le rythme exige une synthèse, une synthèse du corps et de l’esprit, une synthèse du travail et du jeu. Il est né d’un syncrétisme, c’est-à-dire de la fusion d’éléments non différenciés. Jusqu’à ce que ces aspects soient réunis et que notre jeune culture moniste soit fermement établie, n’engagez donc pas le rythme d’un côté ou de l’autre, ne le mariez ni avec l’éducation physique, ni avec la psychologie, ni avec le travail […] laissez le rythme occuper cette position intermédiaire et indépendante qui convient à une force sociale qui vient juste de s’éveiller d’une profonde léthargie et qui n’a pas encore réalisé toutes ses possibilités » (p. 111).


L’instrument de ce dépassement des contradictions doit être l’État à travers son ministère de l’Éducation : « Aujourd’hui, nous voyons certains pédagogues, qui, bien que faibles et isolés, offrent à l’État une méthode efficace qui leur a été transmise par des siècles harmonieux : le rythme comme instrument d’éducation sociale. Il me semble très instructif que ces mains se tendent maintenant vers l’État avec espoir. Ils lui redonnent ce qui lui appartient légitimement. Un instinct sûr leur dit que l’éducation rythmique doit être contrôlée par l’État » (p. 108).


Si elle est comprise et organisée de cette manière, l’éducation rythmique participera à la production d’individus qui, grâce à leur accord, formeront enfin une véritable collectivité : « Au moment où nous organisons la société, au moment où nous l’élevons hors du chaos vers un ordre harmonieux d’existence organique, nous avons tendance à oublier que ce qui doit d’abord être organisé est l’individu. Le plus grand ennemi de la société est la personne amorphe, l’individu inorganisé. Tout notre système d’éducation, tel qu’il est compris par notre jeune gouvernement dirigé par le Commissariat du peuple à l’éducation, consiste essentiellement à organiser l’individu. L’éducation sociale prépare la synthèse de l’homme et de la société dans le collectif » (p. 108). Le rythme deviendra donc la clé d’une nouvelle forme d’individuation, qui produira des individus à la fois réconciliés, épanouis et courageux, bref des citoyens au sens plein du terme : « Des enfants qui sont capables de sauter au-dessus d’une corde tressée n’ont pas peur des obstacles sociaux. Ils maîtrisent leurs propres énergies. Pendant une course, ils sont capables d’ajuster la tension de leurs muscles pour s’adapter à la difficulté de l’obstacle. La difficulté de la tâche peut augmenter de manière excessive, mais les habitudes acquises à travers l’éducation rythmique perdurent. Elles sont indéracinables. Elles sont présentes à la fois en temps de paix et durant l’orage de la guerre ; elles sont présentes toutes les fois que l’homme triomphe de l’adversité, toutes les fois que des vainqueurs sont nécessaires » (p. 108).


Mandelstam évoque alors avec lyrisme le visage d’une société où le rythme aurait été accueilli dans toute sa puissance d’individuation psychique et collective : « Si l’éducation rythmique devait être finalement acceptée au plan national, un miracle devrait se produire qui transférera un système abstrait dans la chair du peuple. Là où il n’y avait hier qu’un brouillon, demain les costumes colorés des danseurs chatoieront et les chants retentiront. L’école précède la vie. L’école sculpte celle-ci à sa propre image et ressemblance. Le rythme de l’année scolaire sera ponctué par les congés dédiés aux Jeux olympiques scolaires ; le rythme sera le motif et l’organisateur de ces jeux. Pendant ces congés, nous verrons une nouvelle génération éduquée rythmiquement, proclamant librement sa volonté, ses joies et ses peines » (p. 110). L’éducation rythmique constituerait un moyen de construction d’un ensemble social où les individus seraient à la fois totalement libres et solidaires, mais surtout d’une société où, comme le voulait Marx, l’homme se produirait lui-même enfin rationnellement : « Les actions rythmiques, harmonieuses et universelles, animées par une idée commune, sont d’une importance infinie pour la création de l’histoire à venir. Jusqu’à présent l’histoire a été créée inconsciemment dans la souffrance du hasard et des luttes aveugles. Désormais, le droit inaliénable de l’Homme sera de construire consciemment l’Histoire, en la faisant naître lors de ces congés comme une proclamation de la volonté créatrice du peuple. Dans la société du futur, les jeux sociaux prendront la place des contradictions sociales et fonctionneront comme des enzymes, comme des catalyseurs qui assureront la floraison organique de la culture » (p. 110).


Ces descriptions ne sont pas, on le voit, sans évoquer des scènes qui se produiront par la suite, ni sans faire penser à l’idéologie progressiste et étatiste qui les justifiera. Les gigantesques concours sportifs de masse, les spartakiades et les grandes parades rythmiques seront en effet bientôt des éléments courants du régime soviétique et des autres régimes totalitaires. Il est clair que Mandelstam a grandement sous-estimé les conséquences négatives d’un contrôle étatique des rythmes et, à l’inverse, peut-être surestimé leur capacité réconciliatrice ou synthétique. On sent également son adhésion au mythe du « progrès guidé par la raison ». Il faut toutefois lui reconnaître une certaine prescience des dérives qui se sont par la suite produites et ont amené l’État totalitaire à faire du rythme – dans un sens qui n’était plus celui de Mandelstam – l’un de ses instruments de domination privilégiés. Nous l’avons vu, Mandelstam insiste sur le fait qu’il faut distinguer ce qu’il appelle le « rythme » de la « cadence » propre au travail, à la gymnastique et au sport. Si l’on suit son analyse, il y a la même distance entre le rythme d’un poème et sa métrique, qu’entre celui d’un groupe social démocratique et ses cadences [3]. De ce point de vue, les gigantesques manifestations de masse qui apparaîtront dans les pays totalitaires seront à l’opposé de l’utopie rythmique anti-dualiste et anti-mécanique décrite par Mandelstam. Au lieu d’une entreprise d’individuation visant à produire des individus psychiques et collectifs libres et harmonieux, il s’agira bien au contraire d’une mécanisation généralisée des corps séparés des esprits, d’une massification de la collectivité par la mise au pas des individus et leur organisation métrique, c’est-à-dire finalement, si l’on me permet ce jeu de mot, d’une « métrise » totalitaire des processus de l’individuation psychique et collective.


Mandelstam semble, d’ailleurs, l’avoir plus ou moins clairement anticipé lorsque, dès le début de son article, il décrit la situation politico-sociale de la Russie depuis la Révolution d’octobre en ces termes : « La collectivité n’existe pas encore. Elle doit encore naître. Le collectivisme est apparu avant la collectivité et si l’éducation sociale ne vient pas à son aide nous risquons de nous retrouver avec le collectivisme sans la collectivité » (p. 108). À la suite de quoi, il esquisse une très intéressante théorie de l’individuation psychique et collective, dans laquelle le rythme joue un rôle central, et qui révèle ses principales appréhensions : « La nouvelle société tient ensemble grâce à la solidarité et au rythme. La solidarité signifie accord sur les objectifs. Mais l’accord dans l’action est aussi essentiel. La révolution a été victorieuse grâce à son rythme. Le rythme est descendu sur sa tête comme une langue de feu. Il doit être conservé pour toujours. Solidarité et rythmicité sont la quantité et la qualité de l’énergie sociale. Les masses sont solidaires. Seule la collectivité est rythmique. De plus, cette conception des masses, cette mesure purement quantitative de l’énergie sociale, n’est-elle pas déjà obsolète ? N’est-elle pas un simple vestige d’un paradis perdu des décomptes électoraux ? » (p. 109). Certes, les masses russes possèdent une certaine solidarité, mais sans rythme elles forment des agglomérats purement quantitatifs. Si elles ont pu agir et vaincre pendant la Révolution, c’est parce qu’elles ont réussi à trouver un « accord dans l’action », c’est-à-dire à se réunir dans un rythme collectif et c’est ce rythme, cette qualité ou cette modulation – pour parler comme Simondon – de l’énergie sociale, qu’il conviendrait de ne pas perdre. En d’autres termes, la Révolution a été une expérience d’individuation psychique et collective, dont la forme de mouvement, le rythme, a permis aux masses et individus qui les composent de devenir, au moins pendant une période, collectivités et personnes, c’est-à-dire sujets historiques [4]. Mais sans éducation populaire et rythmique, cette dynamique menace de se perdre rapidement. Autrement dit, faute de rythme le socialisme risque de tomber dans la métrique. On comprend dès lors l’insistance de Mandelstam à critiquer la réduction du rythme à la simple cadence commune aux exercices sportifs et au travail. Alors que la cadence massifie et homogénéise, le rythme est un moyen de subjectivation et diversification des psychismes et des groupes. La première prépare « un collectivisme sans collectivité », seul le second pourrait permettre la production d’individus et de groupes véritablement démocratiques.


De ce point de vue, on se rend compte que l’intuition du poète n’était pas si erronée qu’elle pouvait sembler au premier abord, et qu’elle fournit même un outil analytique nouveau très important pour juger des développements des rythmes au cours du XXe siècle. Le petit essai de Mandelstam complète la critique du rôle de la symétrie dans les utopies socialistes développée par Simmel à la fin de Philosophie de l’argent [5]. Lorsqu’une vingtaine d’années après les avertissements de celui-ci Mandelstam participe à la première mise en pratique grandeur nature des théories socialistes, il est, lui aussi, alarmé par la domination des alternances binaires et mécaniques qui s’esquisse, domination qui risque de mettre en péril toute perspective émancipatrice. La différence, qui fait la valeur de sa contribution, est qu’il n’identifie pas, comme Simmel, tous les rythmes à des formes de rationalisation, systématisation et contrôle, qui seraient opposées à la spontanéité de la vie et de l’individu. Il montre, au contraire, que toute individuation psychique et collective, pour autant qu’elle vise à transformer simultanément ces individus en sujets, nécessite de nouveaux rythmes, qui ne seront plus les rythmes binaires archaïques, les mètres « métrisant » les corps et les esprits, homogénéisant et moulant les individus dans un seul et même tout social, mais qui permettront au contraire d’intégrer, tout en gardant entre eux une tension, le corps et l’esprit, l’individuel et le social, le travail et le jeu.

Notes

[1É. Jaques-Dalcroze, Méthode Jaques-Dalcroze, 1907-1914 ; Le Rythme, la musique et l’éducation, Paris, Fischbacher, 1920, rééd. Genève, Foetisch, 1965 ; La Musique et nous. Notes sur notre double vie, Genève, 1945, rééd. Genève, Slatkine, 1981 ; M. L. Bachmann, La Rythmique Jaques-Dalcroze. Une éducation par la musique et pour la musique, La Baconnière, Boudry, 1984.

[2O. Mandelstam « L’État et le rythme » (1920), trad. angl. dans O. Mandelstam, The Complete Critical Prose and Letters, Ann Arbor, Ardis, 1979, p. 108-111. Je remercie Prita Suharjo pour sa traduction du texte russe en français. Henri Meschonnic cite cet article dans Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Paris, PUF, 1982, p. 647.

[3Sur l’opposition du rythme du poème et de sa métrique comme image de l’opposition rythme social-métrique sociale, voir H. Meschonnic, Politique du rythme. Politique du sujet, Lagrasse, Verdier, 1995 et mes commentaires dans « Le sujet comme utopie », NU(E), n° 21, Nice, 2002, p. 117-127 et « Vivre dans le langage aujourd’hui », dans G. Dessons, S. Martin, P. Michon, (dir.) La Pensée et le Poème. Meschonnic à Cerisy, Paris, Inpress, 2005.

[4L’opposition de la masse arythmique et de la collectivité qui a trouvé un rythme à travers une communauté d’action pourrait être comparée à celle que fait Sartre entre « série inerte » et « groupe en fusion ». Mais, outre le fait que la « collectivité » renvoie pour Sartre à un stade antérieur à l’individuation collective par la fusion, il y a une différence fondamentale qui malgré tout les sépare. Le groupe « en fusion » est, comme le montre la métaphore choisie pour le décrire, « entièrement amorphe  », ce qui ne rend pas compte de l’intuition de Mandelstam d’une organisation du mouvement d’individuation psychique et collective par le rythme. En juillet 1789, le peuple parisien, lorsqu’il reçoit les nouvelles de Versailles, se voit d’abord comme groupement encore plongé dans la « sérialité », mais les choses changent du tout au tout quand, le 14, il prend la Bastille : « La sérialité inerte se retrouve de l’autre côté du processus d’altérité comme un groupe uni qui a produit une action concertée […] Dès ce moment, quelque chose est donné qui n’est ni le groupe, ni la série mais ce que Malraux a appelé dans L’Espoir l’Apocalypse, c’est-à-dire la dissolution de la série dans le groupe en fusion. Et ce groupe, encore non structuré, c’est-à-dire entièrement amorphe, se caractérise comme le contraire immédiat de l’altérité », Critique de la raison dialectique. Théorie des ensembles pratiques, t. I, Paris, Gallimard, 1960, p. 459-461. Bien que Sartre aille, à première vue, dans une direction différente, il faudra un jour reprendre sa contribution à la question des formes des processus d’individuation.

[5J’ignore si Mandelstam avait lu Simmel, mais cela semble tout à fait possible vu l’influence de celui-ci en Russie au début du siècle. Il est clair, toutefois, que sa conception du rythme, tout en étant liée à celle de Jaques-Dalcroze, doit probablement l’essentiel à ses recherches poétiques acméistes et aux débats en cours à cette époque en Russie dans les milieux littéraires, en particulier dans le futurisme. On trouve un écho de ces discussions dans le très beau texte de O. Brik, « Rythme et syntaxe » (1920-1927), dans T. Todorov, Théorie de la littérature. Textes des formalistes russes, Paris, Le Seuil, 1965, p. 143-153.

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