Valérie Baudouin

Rythme et rime de l’alexandrin classique – Étude empirique des 80 000 vers du théâtre de Corneille et Racine

Article publié le 21 juillet 2010

Pour citer cet article : Valérie Baudouin , « Rythme et rime de l’alexandrin classique – Étude empirique des 80 000 vers du théâtre de Corneille et Racine  », Rhuthmos, 21 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article141
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Thèse de doctorat de l’EHESS, Sciences du Langage, sous la direction de M. Jacques Roubaud, soutenue 24 janvier 2000. Jury : Bernard Cerquiglini, Sophie Fisher, Benoît Habert, Pierre Lusson, François Rastier.


Résumé


Ce mémoire présente une approche empirique du rythme et de la rime du vers alexandrin classique. Un outil d’analyse systématique du vers, le métromètre, a été mis au point avec F. Yvon. Il transcrit le vers dans l’alphabet phonétique, le découpe selon les positions ou syllabes métriques, en respectant les règles de la versification (diérèse/synérèse, décompte du e muet et liaison) ; finalement, il attribue à chacune des positions un certain nombre de marquages ou étiquettes d’ordre exclusivement linguistique : syllabe et noyau vocalique de la position, catégorie morpho-syntaxique, situation dans le mot et présence d’une marque accentuelle sur la position. L’outil repose sur un analyseur syntaxique, Sylex, développé par P. Constant et un phonétiseur développé par F. Yvon, qui ont été adaptés aux particularités du vers.


Le métromètre a été utilisé pour analyser les 80 000 vers des œuvres théâtrales complètes de Corneille et Racine. Il en résulte que la structure rythmique du vers est bel et bien le résultat d’un agencement spécifique des éléments de la langue (il n’y a pas « d’accent de vers », mais des marquages de langue qui viennent s’inscrire en des positions particulières du vers). Des corrélations apparaissent de manière systématique entre les positions métriques et les marquages linguistiques. Nous montrons que tous les marquages, qui relèvent de composantes de la languea priori indépendantes, contribuent chacun à leur manière à caractériser la forme rythmique de chaque hémistiche. Cette forme existe par l’allure symétrique que prend la répartition des marquages sur les deux hémistiches, et par le contraste fort qui s’établit entre la dernière position de chaque hémistiche et ses positions adjacentes. La fin d’hémistiche est, en effet, très fortement marquée par rapport au début de l’hémistiche suivant et cette saillance est renforcée par le faible marquage de l’avant-dernière position. Les corrélations entre ces niveaux a priori indépendants semblent être constitutives du rythme.


L’unité rythmique semble donc être l’hémistiche. L’unité du vers est cependant assurée par tout le système de règles phonétiques qui s’applique à la césure, lieu de jonction entre hémistiches, par la structure rythmique plus régulière du second hémistiche au regard du premier et bien entendu par la rime. L’alexandrin est bien un « segment métrique, concaténation de deux segments métriques équivalents », comme l’écrit J. Roubaud dans La Vieillesse d’Alexandre.


Parallèlement, l’examen systématique de la rime chez Corneille et Racine a permis de montrer l’existence de régularités, non attestées dans les traités de métrique (la voyelle [e], par exemple, a toujours besoin d’une consonne d’appui) et de proposer, sur des bases empiriques, une définition contextuelle des concepts de rime riche, suffisante ou pauvre, qui dépendent du type de terminaison examiné. Les classes de mots rimant ensemble et les terminaisons graphico-phonétiques qui subsument ces classes (« rimèmes ») sont systématiquement décrites.


Enfin, nous avons tenté de montrer en quoi la structure rythmique et rimique des vers pouvait contribuer à enrichir l’analyse stylistique : nous avons ainsi mis à jour des corrélations entre des univers de discours et des rythmes spécifiques. Ainsi, dans la tragédie classique, la thématique de l’amour, associée à la confrontation des personnages sur scène et au dialogue, s’accorde avec un vers assez débridé, tandis que celle de la mort, qui s’exprime souvent dans le récit, privilégie un rythme plus régulier et emphatique.

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