Pascal Michon

In the Beginning Was the Rhythm

Article publié le 3 mai 2015

Pour citer cet article : Pascal Michon , « In the Beginning Was the Rhythm  », Rhuthmos, 3 mai 2015 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1531
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Ce texte a été écrit et posté sur la liste de diffusion du MAUSS à l’occasion de la réédition de C. Tarot, De Durkheim à Mauss, l’invention du symbolique. Sociologie et sciences des religions, dans la collection “Bibliothèque du Mauss”, Paris, Le Bord de l’eau, 2015 et d’un compte rendu dans la revue du MAUSS de ce même livre par Nicoletta Pireddu intitulé “In the Beginning Was the Symbol”.


Cher François,


On peut sans doute voir une différence de traitement du symbole chez Durkheim et chez Mauss, même si cette différence n’est peut-être pas si nette que ne l’affirme Camille Tarot : chez le second, il y a quelques propositions lumineuses concernant le discours, le performatif, le signifiant, mais aussi beaucoup de traditionalisme, en particulier dans sa définition du symbole, vu la plupart du temps comme un signe. Il n’en reste pas moins que Mauss n’a jamais dit que l’homme est un animal symbolique, il a dit : « Socialement et individuellement, l’homme est un animal rythmique. » (c’est moi qui souligne) Ce qui devrait suffire, à mon sens, à faire naître quelques soupçons quant à l’anthropologie fondamentale que Tarot prétend voir chez le neveu de l’oncle.


Si on la replace dans son contexte intellectuel – et en dépit de précautions finales relativement superficielles pour dire le contraire –, on s’aperçoit que cette conception n’est qu’un démarquage de la captation tout à fait réussie de l’héritage par Lévi-Strauss à la mort du maître (Mauss ancêtre de Lévi-Strauss, précurseur du « structuralisme » et de son « attention aux formes sociales », etc.). Elle ignore malheureusement les féroces luttes symboliques (!) qui se sont déroulées entre Lévi-Strauss, Bataille, Gurvitch et d’autres, à l’époque, pour s’approprier la dépouille maussienne, mais aussi l’ensemble des mouvements qui ont réorienté, à partir de la fin des années 1950 (déjà !), la linguistique et la poétique vers des théories du langage qui ne soient plus adossées au signe et à la langue. La seule alternative à la conception structurale du langage est représentée chez Tarot par quelques allusions à Cassirer, ce qui est à la fois intéressant – car celui-ci se tourne vers Humboldt – et fort peu – au regard de tout ce qui a été fait à cet égard dans la deuxième moitié du XXe siècle (Benveniste, Jakobson, Ducrot, Meschonnic, pour n’en citer que quelques-uns).


Là où Tarot a raison, c’est lorsqu’il souligne le désir chez Mauss de dépasser l’évolutionnisme du XIXe siècle, le caractère « complexe » et « dynamique » du fait social total, l’importance de tous les textes de l’entre-deux-guerres et pas seulement de l’Essai sur le don. Mais il a tort, selon moi, de relier toutes ces avancées à une notion – le symbole –, très significativement confondue avec le signe, que les scolastiques définissaient déjà comme aliquid stat pro aliquo et qui ne peut que réintroduire le dualisme dont Mauss essaie à cette époque à toute force de se débarrasser. Il est bien plus intéressant d’essayer de comprendre quel statut celui-ci donne au rythme et au langage, dans la stratégie qu’il développe à l’époque, car si l’on prête un peu d’attention, on s’aperçoit vite que ces derniers sont chez lui partout, depuis les premiers textes sur la prière, la magie et les Eskimos jusqu’aux derniers, sur le don, la psychologie et la personne.


Cette recension se veut donc fidèle – et elle l’est – mais c’est précisément sa limite : elle n’est guère plus au fait des théories du langage contemporaines et oublie, comme Tarot, les quelques travaux sur Mauss qui ne rentrent pas dans le moule. En tout cas, elle nous renforce dans une conviction : il faut continuer à lire et relire Mauss, tout Mauss et pas seulement les morceaux qui arrangent le mieux l’interprète.

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