Jean-Christophe Murat

Florence GAILLET DE CHEZELLES, Wordsworth et la marche : parcours poétique et esthétique

Article publié le 6 avril 2016

Pour citer cet article : Jean-Christophe Murat , « Florence GAILLET DE CHEZELLES, Wordsworth et la marche : parcours poétique et esthétique  », Rhuthmos, 6 avril 2016 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1761
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Ce compte rendu a déjà paru dans E-rea [En ligne], n° 6.1, 2008.


F. Gaillet de Chezelles, Wordsworth et la marche : parcours poétique et esthétique, Grenoble, Ellug, 2007, 423 p.


Spécialiste de la période romantique, et de William Wordsworth en particulier [1], Florence Gaillet de Chezelles a développé dans Wordsworth et la marche : parcours poétique et esthétique une approche critique qui s’inscrit très bien dans celle de la collection « Esthétique et représentation : monde anglophone (1750-1900) », où cette étude a été publiée. Explorant une période d’un siècle et demi, cette collection s’intéresse en effet à la manière dont les mutations artistiques, tant dans leurs pratiques que dans leurs théorisations, sont étroitement liées aux évolutions économiques, politiques et culturelles, et à l’histoire des mentalités. On pourrait dire qu’en choisissant d’analyser un phénomène en pleine expansion à la charnière des dix-huitième et dix-neuvième siècles – « la place centrale de la marche dans l’expérience de nombreux artistes de l’époque » (9) – Florence Gaillet de Chezelles reprend implicitement à son compte la célèbre théorie du sociologue des médias Marshall McLuhan, selon laquelle « le médium, c’est le message » : « [La marche] a ainsi le pouvoir de renouveler la perception et de devenir l’instrument d’une ‘re-découverte’ de la nature, dont elle permet une vision radicalement différente. […] Ce nouveau rapport au monde et à l’espace va de pair avec un nouveau rapport à soi et au temps ; la marche définit donc une sensibilité, mais aussi une subjectivité particulières » (10). De fait, l’aspect le plus brillamment convaincant de Wordsworth et la marche tient à la façon dont l’auteur s’attache à montrer que William Wordsworth constitue le point de rencontre idéal entre un ensemble de phénomènes culturels et de postures artistiques d’époque, et une démarche résolument personnelle, voire intime (et transhistorique). Après avoir dressé un bilan critique des ouvrages universitaires consacrés à la marche chez les poètes britanniques du début du dix-neuvième siècle, ouvrages publiés entre les années soixante et les années quatre-vingt-dix, l’auteur justifie la pertinence de son étude au sein des études romantiques par une approche qui s’organise autour de trois pôles : culturel, existentiel et poétique.


La première partie, intitulée « Figures de la marche : esquisses d’un paysage socio-culturel en pleine évolution », fournit de nombreuses informations contextuelles qui nous permettent de percevoir comment l’époque romantique et les grandes mutations culturelles qui l’accompagnent sont aux fondements d’une nouvelle définition du marcheur, la perception de ce dernier étant de moins en moins empreinte de la suspicion à l’égard des vagabonds et des mendiants auxquels la marche était jusqu’alors associée, et de plus en plus liée à l’idée d’une activité démocratique, où la nature devient lieu privilégié de ressourcement. L’originalité de cette première partie réside sans doute dans les quelques chapitres que l’auteur consacre au marcheur dans la ville – en l’occurrence, le Paris de la Révolution et le Londres des années 1790-1791. Avec pertinence, et contrairement peut-être à une idée reçue, Wordsworth y est dépeint comme une figure égotiste, un esthète beaucoup plus qu’un politologue, soucieux de préserver la maîtrise des choses et son intégrité physique, à l’opposé du flâneur baudelairien qui se mêle à la foule et à sa jouissance fiévreuse.


La deuxième partie (« La marche, instrument d’ancrage et de découverte ») propose une phénoménologie de la marche, où la dimension intimiste et l’originalité de Wordsworth se dessinent plus nettement. Florence Gaillet de Chezelles y démontre de manière très précise et très rigoureuse que Wordsworth a su, comme nul autre de ses contemporains, accorder une place essentielle à la subjectivité dans l’appréhension de la nature, en utilisant la marche comme une porte d’accès à ses forces mystérieuses, et comme garant de sa propre stabilité psychologique menacée par une conscience obsédante du temps. Les trois figures complémentaires de l’Errant, du Solitaire et du Narrateur, mises en scène dans certains poèmes majeurs comme The Excursion et dans les écrits en prose de Dorothy ou du poète lui-même, composent une véritable typologie de la présence au monde : le Solitaire n’est en fait que le double poétique du poète-Narrateur tenté par la mélancolie et le repli sur soi, alors que l’Errant en est le double « thérapeutique ». La Mélancolie du Solitaire est un concept ambivalent, à la fois attitude réellement mortifère comme chez Dürer et pose complaisante obéissant peut-être à un phénomène de mode, comme dans les premières versions des Descriptive Sketches. L’Errant représente au contraire une sorte d’antidote à la mélancolie, la marche étant le garant d’une excellente santé physique et psychique. Maîtrisant très bien la phénoménologie, Florence Gaillet de Chezelles s’attarde sur les évocations de la marche solitaire dans Tintern Abbey et The Prelude pour reconstituer les rapports entre le temps, le développement personnel et l’écriture, qui suppose toujours un savant feuilletage entre sensation, émotion et remémoration créatrice.


La troisième et dernière partie de l’ouvrage, « Wordsworth, ‘poète-marcheur’ », inscrit la marche au cœur de la poétique de l’écrivain, et s’interroge sur les rapports entre création littéraire et rythme : la poésie de Wordsworth se caractériserait par son rythme ambulatoire. Si le sujet wordsworthien s’incarne dans un corps percevant, agissant et parlant, « la présence perceptive du monde », selon l’expression de Merleau-Ponty, implique que l’écriture poétique s’enracine dans un comportement corporel. Le blank verse omniprésent dans The Prelude en est l’expression privilégiée, car « en distribuant habilement les pauses et en imprimant à ses phrases les mouvements qu’il souhaite, le poète peut donc suivre au plus près les méandres de la pensée ou les mouvements variés d’un corps en marche » (341). La dynamique de l’écriture chez Wordsworth découle donc de la réconciliation de la marche, tournée vers l’avant et la découverte, et de la dé-marche réflexive, ces moments où le poète cherche à revenir sur le sens d’une expérience qu’il n’a pu saisir.


Au final, il faut saluer les analyses critiques extrêmement fines et très claires de ce magistral ouvrage « pyramidal » (16), analyses rigoureusement illustrées par de nombreux extraits, la plupart traduits par l’auteur elle-même. La bibliographie est riche et utilisée avec pertinence, révélant une connaissance impressionnante des théories esthétiques et philosophiques de la Renaissance à nos jours. On ne peut par conséquent que se réjouir que Wordsworth et la marche ait été retenu en première lecture dans la liste des ouvrages critiques sélectionnés par le jury du prix AFEA / SAES de la recherche, session 2008. Florence Gaillet de Chezelles, une œuvre critique en marche à n’en pas douter…

Notes

[1Elle est également l’auteur d’une traduction commentée de Dorothy et William Wordsworth, Voyage en Écosse. Journal et poèmes. Paris : éditions Rue d’Ulm, coll. « Versions françaises », 2002.

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