Gilles Plunian

Lettre sur le rythme et l’organisation temporelle de l’action

Article publié le 22 janvier 2017

Pour citer cet article : Gilles Plunian , « Lettre sur le rythme et l’organisation temporelle de l’action  », Rhuthmos, 22 janvier 2017 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1932
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Cher Monsieur,


Pour éclairer mon intention première, permettez-moi de vous exposer tout d’abord les raisons de mon intérêt pour le temps, puis celles qui me font penser que le modèle que nous développons pourrait apporter des éclairages à cette question du rythme.


Je fais partie depuis peu d’un réseau de consultants Espace/Temps, doté d’un observatoire du temps, et qui souhaite développer les réponses que ses membres peuvent faire auprès des entreprises et partenaires sociaux sur la question du temps. Ma posture d’ergonome intéressait ses membres, de même que ma motivation à me plonger dans les fondements théoriques des différents champs de recherche ou de réflexion.


La première étape qui m’apparaissait pertinente était de faire une revue de questions, ou une recherche bibliographique, sur la temporalité. Je me suis donc attelé à la lecture d’un certain nombre d’ouvrages. J’ai pu ainsi lire entre autres, Harmut Rosa, Étienne Klein et l’ouvrage « Où est passé le temps ? » dans lequel vous avez écrit votre article « une rythmologie politique ». C’est là que j’ai pu voir le terme de rhuthmos qui fait l’objet de vos recherches, et qui m’a incité à écrire sur le site.


La problématique que je pense poser dans cette revue de questions, et éclairer à partir de toutes ces lectures (mais il y a encore beaucoup à lire !) est que le temps n’est un problème qu’en apparence, et qu’il faut se pencher sur la façon dont nos actions s’organisent en prenant en compte les problèmes que nous avons à résoudre, y compris celle de la temporalité, mais pas seulement…


Je pense aussi avancer l’idée que la façon dont s’organisent nos actions, physiques et/ou mentales, ne peut cependant pas être posée, sans qu’y soit associée la notion de cohérence et d’efficience. Cohérence dans la façon dont on doit résoudre tous les problèmes liés à l’action, et efficience qui est au cœur de la recherche de l’homme comme effet sur lui et les autres, et qui résulte du résultat de cette action.


Concernant la façon dont certains auteurs posent la question du temps, je pense que l’isoler des activités humaines, en ne concevant le problème qu’à partir de concepts ou de métaphores temporelles sans changer de paradigme comme vous le soulignez, rend l’exercice difficile sinon impossible. On en fait en réalité un objet immatériel, un concept, qui n’est abordé que par la sphère mentale et que l’on ne peut concevoir pleinement tant qu’on ne le rattache pas à l’action réelle organisée dans les interactions de l’individu avec les éléments de la situation, temporalité incluse. Et le problème n’est peut-être plus uniquement le temps, mais aussi l’effort lié à l’action.


Avant de citer rapidement en quoi je pense aussi que la question du rythme répond de façon critique au positionnement sociologique mis en place par Harmut Rosa, permettez moi de vous dire deux mot donc, du modèle de l’activité dont je parlais plus haut.


Je développe, dans mon activité professionnelle, un modèle de l’activité physique où le « temps » se retrouve au cœur d’un système de principes organisateurs de l’action, à partir desquels on peut faire les liens dans ce qui l’organise justement, ou non, avec les éléments de la situation dans laquelle un individu se situe.


Pour situer le contexte de ce modèle, disons que nous nous penchons, moi et mes collègues, et depuis des années, sur les questions de santé physique et mentale au travail. Et parmi les pathologies étudiées, qui sont aussi les plus fréquentes dans nos sociétés occidentales, nous cherchons à participer à la résolution des troubles musculo-squelettiques et des troubles psychosociaux. Mes études au Cnam de Paris m’ont amené à agréger un certain nombre de connaissances (Mauss, Bril, Bernstein, Vygotski, Berthoz, etc.) qui m’ont permis de développer et de continuer à développer ce modèle depuis quelques années.


Ce modèle partait de l’idée de montrer ce qu’il y a de commun dans toutes les actions, notamment motrices au départ, qui étaient susceptibles d’entraîner des pathologies vertébrales. Le paradigme à l’époque était fondé sur l’approche du risque et sur des contenus présents dans les formations « Gestes et Postures » qui étaient dogmatiques et simplistes dans leurs représentations sociales (plier les genoux et garder le dos droit !). La seule action qui était représentative du problème abordé était, et est toujours, le soulèvement. Autant dire qu’on était assez loin de ce que pouvait suggérer Marcel Mauss avec son article sur les techniques du corps, et souligné par Lévy Strauss, à propos de l’intérêt à étudier ces techniques du corps pour accéder à toute l’étendue des sociétés humaines.


Ce modèle, lui, part de l’organisation de l’action et prend appui sur 5 principes qui s’appliquent, non pas à un geste en particulier donc, mais à toutes les actions. Le plus important est que nous avons constaté à quels points ces principes sont en lien, de façon systémique, et font que, s’il y a cohérence dans les problèmes résolus il y a efficience, alors qu’une incohérence va être potentiellement source d’une action « mal faite », et donc participer à la dégradation de la santé. Nous en avons fait du coup une représentation sous une forme pentadique. Les cinq principes sont reliés entre eux.


Ces principes renvoient aux problèmes que doit résoudre un individu dans la réalisation d’une action. C’est ce que nous appellerions la « technique » au sens de Mauss, qui pour nous est alors plus qu’une technique. Ces principes renvoient à l’organisation de ce que doivent faire les parties du corps, l’ensemble du corps participant à chacune des actions.


L’un des principes renvoie vers la prise (ou point d’action sur l’objet, matériel ou immatériel) ; un autre vers le placement à la distance optimale par rapport à l’axe de l’effort (physique mais aussi mental au sens de Vygotski) ; le troisième renvoie à la stabilité à rechercher et nécessaire à l’action ; le quatrième renvoie vers le positionnement ou le placement du corps dans les angles de moindre effort ; le dernier renvoyant lui, et nous y arrivons, à la coordination de l’action aux timing, vitesse et tempo requis. Il s’agit, toujours, d’une suite d’actions qui se fondent les unes dans les autres, et qui donne alors une « activité » souvent difficile à percevoir dans ces détails, lorsque nous la regardons de trop loin socialement.


L’important est de considérer, pour notre propos, que le temps n’est pas uniquement une donnée extérieure à l’homme que l’on devrait subir. Il caractérise aussi sa possible efficience. En fait le temps est difficile à appréhender car il est extérieur en tant que déterminant. L’homme en a construit une représentation linéaire, ou d’autres parfois, afin de se coordonner socialement. Ce faisant nous en avons fait un déterminant extérieur qui se retrouve présent dans toutes les réalisations humaines. Mais il est aussi intérieur comme nous venons l’écrire, et au cœur de l’activité. Le temps est partout. Il faut donc un point de départ autre que le temps pour s’en saisir. Nous pensons qu’entre l’extérieur et l’intérieur, c’est de l’intérieur que peut venir la solution.


Vous remarquerez donc que pour nous, la vitesse de coordination, qui peut résulter d’un apprentissage, ou de la cohérence avec les autres principes, occupe une place importante. Point d’efficience si la vitesse de coordination n’est pas juste, ni trop importante, ni pas assez. Elle peut donc être facilement un objet de discussion dans son rapport avec l’efficacité ou l’efficience de l’action.


La vitesse de coordination d’une action aboutit, lorsque nous considérons cette fois la continuité de toutes les actions constituant une activité humaine, à son rythme. Le rythme serait un peu à l’activité, ce que serait la vitesse, le tempo et le timing à l’action. Dès lors c’est la coordination des actions continues qui est intéressante, dans ce qu’elle crée par son efficience, sur l’homme et les autres hommes. L’un des critères d’évaluation de cette efficience est le rythme. On pourrait rajouter aussi la fluidité qui renvoie, comme critère, à la perception visuelle de cette cohérence et de cette efficience, ou encore la beauté, critère d’une certaine désirabilité visuelle et sociale de l’activité ou de l’action.


Pour terminer sur cette présentation théorique très rapide, les liens entre les principes montrent que si la coordination est à travailler, elle n’est possible qu’à condition que les autres principes soient respectés. Cela veut dire que la vitesse de coordination est liée intimement aux autres principes, par exemple à la distance optimale par rapport à l’axe de l’effort. L’un ne va pas sans l’autre, et sans tous les autres principes. Le rapport espace/temps est ainsi directement représenté dans ces principes, de même que le propre rapport de l’individu, par son placement par exemple. Certains ouvrages ne vont ainsi pas au bout des choses en ne considérant le temps, que par rapport au temps. Le temps est un déterminant, certes, mais il est aussi et surtout un constituant de l’activité humaine en lien avec l’effort à fournir.


L’organisation de l’action ne serait pas complète si nous ne faisions que rester au niveau de l’action, sans chercher les liens avec ce qui pose problème, ou au contraire facilite l’action au niveau de la situation. C’est pourquoi nous avons modélisé les éléments de la situation, où l’individu trouve toute sa place, sous forme de cinq éléments à nouveau, en lien les uns avec les autres, et qui s’articulent tous, à partir de la pointe de chaque principe organisateur. Un principe, par exemple la vitesse de coordination peut ainsi voir ce principe mis en difficulté à cause d’un ou plusieurs déterminants issus de ces cinq éléments.


Pour revenir, pardonnez la longueur de mon argumentation, au positionnement de Harmut Rosa. Une des limitations que l’on peut trouver dans son ouvrage se trouve dans le fait qu’il reconnaisse que les « travaux sociologiques » peuvent être parfois éloignés des considérations des hommes auxquels ils s’intéressent. Les travaux sociologiques écrit-il, peuvent parfois s‘attacher à ne chercher à démontrer que les seuls concepts sociologiques, tournant ainsi parfois un peu en rond. Et il écrit qu’il faut rapporter ces travaux éventuels au point de vue tel qu’il peut être vécu par l’homme, et qui fait que cela lui procure une vie bonne. (N’ayant pas l’ouvrage sous les yeux, je ne suis peut-être pas fidèle à sa pensée et à son écrit).


Mais à aucun moment il ne cherche (car trop éloignée de la distance optimale pour faire les liens ?) à préciser ce qu’est une vie bonne, concept issu de la philosophie sociale, ni ce qui l’organise chez l’homme. Et c’est à ce moment là qu’il s’empêche méthodologiquement de rentrer plus directement dans les activités, et de se questionner par exemple sur les conditions de l’efficience de l’action. Il reste sur la seule idée mentale et sociologique du temps et de l’accélération. Sans prétendre traduire parfaitement, votre pensée c’est un peu ce que vous précisez lorsque vous écrivez, « Tout en pointant des évolutions importantes, la sociologie du temps aboutit à une impasse éthique et politique, qui appelle une autre approche fondée sur le rythme. » (p. 133). Je pense que la sociologie du temps éclaire certains liens, notamment sociologiques, mais la sociologie n’est pas un modèle de l’activité humaine.


Si je reviens maintenant sur les raisons qui m’ont fait vous écrire c’est précisément du fait de votre positionnement en faveur de la question des rythmes des activités humaines, et qui trouve un écho fort dans notre modèle. Je m’attacherai à m’appuyer sur certains extraits de votre article pour développer des réflexions qui me semblent intéressantes de notre point de vue.


Vous écrivez notamment, « Or, ce genre de plainte oublie que des vitesses lentes peuvent être la cause d’une désindividuation ou de troubles pathologiques – comme on le voit fréquemment chez les personnes âgées ou en marge des réseaux. A l’inverse des vitesses rapides peuvent tout à fait permettre des individuations de bonne qualité – si les conditions techniques et sociales sont réunies. Tout est une question d’équilibre entre la vitesse permise par les techniques, la vitesse exigée par le néocapitalisme et l’organisation de notre usage du temps.  » (p. 136).


La question se pose effectivement de la juste vitesse comme je l’écrivais plus haut. Mais pas uniquement la juste vitesse exigée par des déterminants extérieurs (comme la vitesse exigée par le néocapitalisme), mais aussi la vitesse juste exigée par l’efficience recherchée dans la réalisation de l’action, qu’elle soit physique (plus facile à percevoir), ou mentale (là c’est un peu plus compliqué du fait qu’il est difficile d’extraire l’action de raisonner, dans le maelström qu’est la pensée).


Car je pense qu’un des problèmes de perception concernant le temps, est le décalage chez les individus de la temporalité perçue, pour l’efficience d’une action physique en rapport ou vis-à-vis de celle concernant l’action mentale, et vice et versa. Actuellement aucun modèle ne fait les liens entre activité mentale et physique. C’est peut-être une des raisons de nos difficultés à « saisir » ce problème du temps. Notre modélisation se développe actuellement dans nos travaux et réflexions sur ce point précis. Certains auteurs pointent par exemple du doigt la difficulté (Pointer du doigt est une métaphore se rapportant au physique pour faciliter la perception qu’on cherche à donner aux autres de notre activité mentale) de percevoir d’autres points de vue sur le temps, du fait de nos automatismes mentaux, et donc langagiers, ou liés à l’écrit.


Là où il est question de paradigme c’est lorsque vous constatez que « A cet égard, on peut noter, tout d’abord, que ces phénomènes sont largement absents des pays émergents, comme la chine, l’Inde, le Brésil, et maintenant des pays arabes. »(p. 137)


Je pense aussi, en faisant le lien avec le paragraphe précédent, et notamment en m’appuyant sur l’article de François Jullien « Faisons confiance au déroulement face au devancement » dans le même ouvrage, que notre manière de penser, nos outils cognitifs, nos concepts nous sont propres et participent de notre difficulté à percevoir ce problème du temps. Oui, certains pays émergents ne rencontrent pas les mêmes phénomènes que nous. Peut-être soulignez-vous, vous d’autres raisons, mais je pense que certains de nos paradigmes sont à faire évoluer. Le dualisme qui imprègne nos esprits en est un bien sûr, mais aussi ceux présents dans nos méthodes. Cet article, donc, précise notamment la nécessité de « se mettre à distance » (cela renvoie vers un des principes organisateurs, mais aussi à la méthodologie ergonomique), de s’éloigner pour penser, pour réussir à se placer d’un autre point de vue, non imprégné de nos manières de penser le temps, celui « des chinois » ici. Le « principe organisateur de l’action de penser » de l’auteur s’est combiné à une méthode pour plus d’efficience. Cette méthode a structuré sa pensée mentale en fait. Pour revenir sur le fond, l’auteur souligne d’ailleurs à quel point le point de vue chinois est plus proche de l’action, en lien avec les saisons notamment, que nous. La sociologie reste elle à une distance trop importante, du point de vue de l’individu, pour appréhender, de l’intérieur, les activités sociales. C’est un point de vue incomplet et donc potentiellement avec un certain parti pris.


Je vous suivrai donc volontiers lorsque vous écrivez, « Ce qu’il nous faut comprendre aujourd’hui, ce ne sont pas tant les causes et les conséquences de l’accélération du tempo de nos vies, que la qualité très variable des différentes manières de s’individuer singulièrement et collectivement qui existent dans nos sociétés. Et cela passe par une étude de leurs rythmes. » (p. 142)


Oui, je pense qu’il faut aller vers l’étude de la façon dont nos activités s’articulent harmonieusement ou non rythmiquement. Car c’est un élément fort nous permettant d’évaluer celle-ci. Mais cela pourra se faire d’autant plus facilement, que nous pourrons aller vers un niveau élémentaire de l’activité et qui est l’action. Car dans certaines activités, l’action et son organisation peuvent être essentielles à la compréhension de la compréhension de l’organisation sociale de l’activité en question. C’est le cas par exemple dans la profession de boucher, où l’action de découper, le geste de désossage est au cœur du métier et de la filière, ou encore le swing chez les golfeurs. Chez ces derniers, la compréhension de l’implication d’un golfeur dans cette activité de loisir passe par notre compréhension de sa connaissance et de sa perception de la vitesse optimale de swing, mais aussi du rythme à trouver entre différents pans de cette activité (l’entraînement, la préparation, la routine avant un swing, le swing lui-même, ou encore l’action de profiter du moment présent).


Pour expliquer la difficulté que rencontre Rosa et d’autres à se saisir de cette seule question de temporalité, à partir de leur seul champ de connaissances, j’observe comme vous, la difficulté intrinsèque à comprendre toutes les activités humaines du fait de l’entrelacement des activités elles-mêmes, en lien avec le niveau singulier et collectif par exemple.

Les principales composantes des rythmes de l’individuation sont les rythmes corporels, les rythmes langagiers et les rythmes sociaux. Ce qui rend difficile leur saisie, c’est, premièrement, que tous ces rythmes sont entrelacés ; deuxièmement qu’ils impliquent toujours les deux niveaux, singulier et collectif ; troisièmement que la plupart d’entre eux relèvent moins de la conception métrique plus ou moins aménagée, que nous avons hérité de Platon, que d’une autre conception, beaucoup plus intéressante, qui existait en Grèce avant Platon et qui faisait du rhuthmos une « manière de fluer ».

Je pense que la difficulté réside notamment dans le fait que l’activité est difficile à saisir tant les choses s’emboîtent, et que nous sommes parallèlement confrontés à des dichotomies que nos bases théoriques ne suffisent pas à éclaircir, d’où des changements de paradigmes à faire, ou de modèle de penser et d’agir. Vous parlez du passage du singulier au collectif. Cela me fait penser à la dichotomie présente dans le rapport entre l’approche égo-centrée et allo-centrée, comment comprendre le passage de l’une à l’autre ? Mais aussi le rapport entre concret/abstrait, théorique/pratique ? Physique/mental ? Prescrit/Réel ? Automatisme/action spontanée ? Etc.


Prenons en une en particulier, celle du rapport entre Automatisme et Action spontanée. Peut-il y avoir des liens entre ces deux là ? Et avec les autres dichotomies ou termes ? Et comment les penser ou les mettre en discussion en faisant les liens entre eux ?


Sur automatisme/action spontanée, il y a un décalage temporel entre les deux termes, une distance qui s’est installée avec le temps et lié avec nos activités d’apprentissage. Un automatisme est une réponse qui s’est construite et qui a besoin de temps pour être ancré. Mais on constate qu’un automatisme est un support pour les actions futures mais peut être aussi un frein. Il engendrera potentiellement un usage facile, mais demandera aussi un effort certain lorsqu’on cherche à en percevoir la genèse. Nous n’avons plus conscience de comment il s’est construit.


Le fait de penser le rapport entre automatisme et son utilisation dans l’action pose donc potentiellement celle de la conscience ou non de son utilisation. Car si son utilisation est un frein à une nouvelle action, il faut percevoir, avoir conscience de ce fait. On retrouve alors le difficile rapport à établir entre Conscience/Inconscience, autre dichotomie. Mais là encore, il est aussi question de temps à passer pour que certaines perceptions arrivent à l’état de conscience, ou de distance à laquelle se trouvent certaines informations dans notre inconscient. Ici on retrouve encore le rapport Distance/Temps. On perçoit alors que ces trois rapports, temps/espace, conscient/inconscient, automatisme/action s’imbriquent, mais que des réflexions à partir de principes organisateurs, parce qu’ils modélisent ces problèmes de temps et de distance à résoudre dans l’action de penser, sont malgré tout permises.


Il me semble qu’il y a donc beaucoup de freins à la pensée pour penser autrement. Et je pense qu’une des voies royales consiste à se pencher sur les actions physiques, mais aussi mentales, au sens de Marcel Mauss, que vous citez (p. 143) et de leur organisation socialement partagée. Le terme de technique n’est pour moi pas le plus approprié, car socialement connoté, et seulement en rapport avec le corps pour le lecteur non averti, voire avec l’outil technique, et donc en opposition avec l’esprit. Peut-être pouvons-nous trouver là le faible intérêt relatif suscité par l’article de Mauss à l’époque, et souligné par Blandine Bril dans Le Geste technique.


Les principes organisateurs permettent justement de montrer comment cette organisation se fait en relation entre les ressources (toutes) des personnes en lien avec les éléments de la situation dans laquelle ils sont.


Et cette organisation concerne pour nous toutes les actions, notamment langagières, comme vous le soulignez également.

Il en est de même au niveau de l’activité du langage. Cette activité n’est pas déterminée par des structures linguistiques ou sémiotiques, qui en formeraient le cadre a priori ; ni du reste, par des flux de vitesse différentes ; elle est, elle aussi, organisée par des techniques qui sont autant de manières d’avancer dans le discours. (p. 143)

On voit dans l’exemple que vous citez, le fait que l’activité langagière est d’abord, et classiquement, perçue comme le support de la pensée par les « spécialistes ». Cette activité est donc « saisie » sous l’angle de la seule pensée, dans le rapport du langage aux signes, au lieu d’être saisie, en même temps, par son organisation mentale ET son organisation physique, ou technique selon Mauss.


Là où vous avez raison d’insister pour expliquer les raisons des transformations sociales, c’est lorsque, pour expliquer l’individuation, vous écrivez l’importance de considérer le niveau de l’action avec la nécessité de son organisation sociale.

Pour saisir ce qui se passe aujourd’hui, les sciences sociales doivent partir de ce qui constitue véritablement le « milieu » - c’est-à-dire non pas le cadre temporel de l’action ni l’action elle-même, mais l’action et son organisation, c’est-à-dire la manière dont se déroulent les activités corporelles, langagières et sociales, au cours desquelles les individus singuliers et collectifs apparaissent, se densifient, se défont et éventuellement disparaissent. (p. 146)

Dans le cadre de nos réflexions, nous essayons de clarifier ce que sont les activités sociales (enfin certaines) au regard du modèle de l’activité basé sur les principes organisateurs. Du coup, pour nous, les activités corporelles ont trait à l’activité physique ; les activités langagières ont trait aux actions de transmission (elles impliquent le physique et le mental en même temps) ; tandis que les activités sociales renvoient vers toute une typologie de co-activités entre les individus. Il manquerait, selon nous, à mettre l’accent sur une « activité » absente et que sont les activités mentales, réflexives (tournées vers soi ou son activité) qui renvoient vers le mental plus directement.


Nous pourrions donc classer et analyser les activités humaines, premièrement selon que les actions qui la constituent partiellement, ou totalement, soient avec une dominante physique ou mentale, et cela même si dans chaque action il y a toujours le physique et le mental. Et deuxièmement les classer selon leur finalité par rapport à l’activité sociale en question, telle que l’action de communiquer, de vendre, d’aider, etc.


Agir physiquement est ainsi une action physique, corporelle ou motrice, qui sollicite nos ressources physiques d’un point de vue de son organisation, mais qui doit s’accompagner d’une action mentale perceptive ou mémorielle plus ou moins automatisée au cours de l’action, elle-même organisée en fonction de la situation et de l’individu.


Par exemple swinguer au golf, c’est agir avant tout physiquement, corporellement donc, mais toujours avec l’aide du mental qui ne doit pas interférer, mais au contraire se mettre au service de l’action physique au moyen d’une disponibilité perceptive. Mais le swing, du point de vue d’un golfeur, ne peut être appréhendé par quelqu’un sans considérer son rapport à l’activité elle-même, au cadre organisationnel que peut constituer une compétition par exemple, ou sa perception de cette activité sociale dans la société actuelle. C’est bien « l’organisation sociale de l’action physique » qui importe.


Verbaliser est, dans ce cadre, une activité physique qui a pour objet de « penser », donc qui sollicite une certaine organisation de son action, notamment des automatismes cognitifs, mais qui ne peut se faire pour beaucoup, sans ce support physique que sont les automatismes langagiers ou posturaux.


Raisonner, c’est agir mentalement, mais toujours avec l’aide du physique, sur un signe ou concept, ou sur un « objet » immatériel (comme le temps). On ne peut ainsi que difficilement raisonner sans que le physique (par les automatismes posturaux et gestuelles) se mette au service de l’action de penser. On peut raisonner en marchant ou en courant, mais plus difficilement lorsque nous sommes dans l’obligation de résoudre des problèmes physiques en même temps.


Visualiser, dans ce cadre, est une action mentale qui ne peut se faire sans un rapport au physique (Visualisation du monde ou de l’action pour un sportif) et sans physiquement se mettre dans les dispositions pour le faire. Et cette visualisation a souvent pour objectif de faire abstraction du cadre dans lequel la personne se trouve, une compétition, et notamment de la présence de spectateurs. Il s’agit donc d’une action mentale, préparatrice à l’action suivante, à dominante physique celle-là. Là encore c’est bien « l’organisation sociale de l’action mentale » qui importe.


Agir sur l’autre au moyen du langage représente par exemple le résultat d’une action mentale, convaincre l’autre, qui s’appuie et se fonde dans l’action physique, et qui s’organise selon un certains nombre de principes (Définir par quel bout « prendre » l’objet de la discussion, asseoir l’activité langagière sur une certaine stabilité dans la démonstration, etc.). Mais l’intention de convaincre, qui est une des dispositions mentales propre à une activité sociale, ne peut s’appréhender sans questionner le rapport de l’individu avec cette situation sociale dans laquelle l’activité langagière se met en place.


C’est cette mosaïque d’actions qui composent nos activités, qui nous constituent, nous font et nous défont et font la pluralité de l’homme qui demande encore à être éclairé comme vous l’écrivez, « Le monde contemporain est composé – comme tous ceux qui l’ont précédé – d’une mosaïque de rythmes, de manières corporelles, langagières et sociales, qui interagissent en permanence les unes avec les autres, et dont l’évolution globale reste ouverte  ».


Je terminerai en disant que dans cette mosaïque, la question centrale pour comprendre certaines évolutions pourrait être de définir comme s’articulent l’activité physique et l’activité mentale, les rythmes qui s’instaurent entre les deux, les décalages éventuels, en sachant qu’on ne peut les distinguer qu’au prix d’une certaine difficulté, qui est de penser le physique et le mental comme un tout.

Bien cordialement,


Paris, 26/10/2016

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