Pascal Michon

Sur les rythmes du corps

Article publié le 16 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Sur les rythmes du corps  », Rhuthmos, 16 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article93
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Ce texte est extrait de P. Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé (2007), Paris, Rhuthmos, 2015, p. 47-54.

 Rythmes des corps

Dans une conférence célèbre, Mauss a montré que les corps sont soumis à des formes de mouvement et de repos, des manières de fluer, bref des rythmes, déterminés socialement à travers des « techniques du corps » et définissant ce que nous pouvons appeler une corporéité.


Pour introduire cette notion, il évoque devant ses auditeurs un souvenir de voyage. Il est à New York, à l’hôpital, à cause d’une maladie ; la démarche de ses infirmières l’intrigue : elle lui est étrangère mais il a aussi le sentiment de l’avoir déjà vue quelque part. Rapidement il s’aperçoit que c’est au cinéma. De retour à Paris, il note sa fréquence nouvelle chez les jeunes femmes urbaines : par l’intermédiaire du film, les manières de marcher américaines commencent à se diffuser dans des pays où elles étaient encore inconnues quelques années auparavant. En France, ajoute-t-il, on peut aisément reconnaître une jeune fille qui a été élevée au couvent car elle marche généralement les poings fermés. Lui-même se souvient de l’un de ses professeurs au lycée l’interpellant : « Espèce d’animal, tu vas tout le temps tes grandes mains ouvertes ! » Et Mauss de conclure : la position des bras, celle des mains pendant qu’on marche forment une sorte d’« idiosyncrasie sociale ».


Autre exemple, les manières de nager. Autrefois, on apprenait aux enfants à plonger après avoir nagé et à fermer les yeux avant de les ouvrir dans l’eau. Aujourd’hui, explique Mauss, la technique est inverse : on commence tout l’apprentissage en habituant l’enfant à se tenir dans l’eau les yeux ouverts. L’objectif est d’exercer les enfants à dompter les réflexes instinctifs mais dangereux des yeux : « On crée ainsi une certaine assurance, on sélectionne des arrêts et des mouvements. »


Les corps sont donc soumis à des techniques variées qui organisent leurs manières de fluer, leurs rythmes : l’accouchement, la nourriture de l’enfant, l’initiation de l’adolescent, le sommeil, les positions au repos, la marche, la course, la danse, le saut, le grimper, la descente, la nage, les mouvements de forces, les soins du corps, les soins de la bouche, les besoins naturels, manger, boire, les positions et pratiques sexuelles, les techniques de soin, sont toujours accomplis selon des principes déterminés socialement et appris à travers un certain nombre d’exercices et d’épreuves (techniques de soi et épreuves stoïciennes, exercice de respiration du yoga, initiation des sociétés traditionnelles, éducation dans les sociétés modernes).


Dans La Civilisation des mœurs et La Société de cour, Norbert Elias a donné, lui aussi, de nombreux exemples d’organisation du fluement des corps. Pendant tout le Moyen Âge, sauf peut-être dans les milieux monastiques, la corporéité, fait-il remarquer, n’a jamais fait l’objet d’une attention particulière. Dans les milieux aristocratiques, le seul objectif identifiable était d’habituer les corps à la douleur et à l’endurance. Dans toutes les couches sociales, on satisfaisait ses besoins (uriner, déféquer, lâcher des vents, se moucher, cracher) sans aucune gêne. La nudité ne semblait pas non plus poser de problème ; on dormait le plus souvent nu, à plusieurs dans la même chambre et dans le même lit. De même, malgré l’attention de l’Église à son égard, l’activité sexuelle était vécue avec une certaine insouciance ; on n’hésitait pas à en parler entre soi ou aux enfants et la prostitution, bien que réprouvée, était largement tolérée. Seuls le boire et le manger ont commencé, vers la fin du Moyen Âge et seulement dans les sphères aristocratiques, à devenir des objets de préoccupation et de mise en forme technique.


À partir de la Renaissance, Elias observe en revanche un investisse-ment de plus en plus détaillé des corps par des formes d’attention et des techniques nouvelles. Des traités éducatifs et des manuels concernant les « bonnes manières » sont écrits à l’usage des membres de l’aristocratie et des milieux savants. Une attention toute particulière, qui prolonge l’effort entrepris à la fin du Moyen Âge, est consacrée aux manières de table : l’usage de la fourchette se répand pendant que celui du couteau régresse ; on multiplie les assiettes ; on prend garde à ne pas pointer son couteau vers les convives. Mais ce souci d’organiser la corporéité s’étend en réalité désormais à presque tous les aspects de la vie quotidienne. Venu d’Italie, l’usage du mouchoir se développe à partir du XVIe et surtout du XVIIe siècle chez les gens riches. Cracher devient de plus en plus inconvenant. La satisfaction des besoins naturels est retranchée dans la sphère privée. Si la nudité ne pose toujours pas de problème, on commence à prendre garde de ne pas partager son lit avec quelqu’un du même sexe. L’usage se répand de disposer d’un lit personnel et, dans les classes moyennes et supérieures, de sa chambre à coucher. À partir du XVIIIe siècle, celle-ci devient l’une des enceintes les plus privées de la vie humaine. Le lever et le coucher prennent un cachet intimiste, et, très tôt, les enfants sont habitués à cet isolement. De même, dans la bourgeoisie, tout ce qui a trait à la sexualité est relégué dans les coulisses de la vie sociale et fait l’objet de procédures de confinement très scrupuleuses.


La description des exercices imposés aux soldats à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, faite par Michel Foucault dans Surveiller et punir, constitue un autre exemple célèbre de ces techniques du corps. De même que les enfants dans les écoles, les malades dans l’hôpital général et les ouvriers dans les manufactures, les soldats sont désormais soumis à une discipline corporelle nouvelle. Poussées par les transformations de l’armement et de la tactique, les autorités cherchent à optimiser leur rendement sur les champs de bataille en les habituant à exécuter des séries de gestes prédéfinies. Pour leur permettre de constituer des unités plus denses et plus solides, d’atteindre une unité plus grande dans l’action et de recharger plus vite leurs armes, on plie leurs corps à des exercices comme la marche par file ou en bataillon, la marche au pas à la cadence du tambour ou la présentation mécanique des armes. Depuis cette époque, note Foucault, l’entraînement militaire vise à quadriller au plus près le temps, l’espace et les mouvements des corps pour à la fois minorer leurs capacités de résistance aux ordres reçus et majorer leurs capacités d’action.


Il semble bien que les techniques du corps se soient grandement transformées au cours de ces trente dernières années et que ces mutations aient été à leur tour déterminantes dans l’apparition du nouveau monde. Toutefois, comme j’y reviendrai plus bas, je me limiterai ici à l’exemple relativement bien connu des techniques de l’enfance et de l’adolescence.


D’un côté, les jeunes ont gagné en respect et en égalité. Sauf exceptions, on a vu disparaître les châtiments corporels et les uniformes ; à l’école, on n’exige plus que très rarement que les enfants se lèvent lorsqu’un adulte rentre dans une salle de classe ; les pratiques sexuelles, autrefois assez tardives et souvent stéréotypées, sont de plus en plus précoces et complexes ; les danses en couple ont tendance, en revanche, à disparaître et le rock, jadis symbole même de la révolte adolescente, est unanimement considéré comme une danse « ringarde » ; les soins du corps, relativement rudimentaires et souvent limitées à un objectif hygiénique il y a trente ans, sont désormais devenus un objet de préoccupation esthétique qui demande un investissement en temps important.


De l’autre, les jeunes ont perdu certains repères qui étaient familiers à leurs prédécesseurs. Du fait de l’augmentation du travail des femmes, les techniques d’alimentation sont devenues moins régulières et plus influencées par les produits déjà préparés par les industries agro-alimentaires ; les techniques du sommeil ont été grandement perturbées par l’habitude de regarder la télévision et aujourd’hui de vagabonder, de jouer ou de converser sur l’Internet tard dans la nuit ; enfin, sous la pression des fabricants mais aussi des idéaux d’autonomie, la consommation de tabac et d’alcool a tendance aujourd’hui à commencer plus jeune et de manière beaucoup plus massive.

 Du dualisme âme/corps aux manières corporelles de fluer

Ces analyses mettent en évidence plusieurs phénomènes fondamentaux, qui nous éloignent, d’emblée, d’un certain nombre de conceptions fréquentes dans les sciences sociales et humaines ainsi qu’en philosophie, et nous permettent de poser les premières bases d’une théorie rythmique de l’individuation.


Contrairement à l’image que nous ont transmise l’anatomie, la médecine et la philosophie modernes, le corps humain n’est pas une machine faite de tendons, de chair et d’os. Il est, avant tout, comme dit Mauss, un assemblage de techniques corporelles, c’est-à-dire de « montages d’actes », de « sélections d’arrêts et de mouvements », d’« ensembles de formes de repos et d’action », bref, une organisation spatio-temporelle. L’individuation ne se produit donc pas à partir de corps qui seraient simplement donnés par la nature, mais à travers l’élaboration technique de rythmes corporels spécifiques.


Toutefois, l’individuation ne s’effectue pas non plus comme le déploiement – ou même la mise en forme – d’une « âme » (je prends ici le terme de manière générique pour tout ce qu’on appelle l’âme, la personne, la psyché, le moi, etc.) qui préexisterait dans chaque « corps » humain, mais plutôt comme la production d’une telle « âme » grâce à un certain nombre de techniques appliquées à ces corps. Les exemples donnés par Mauss, Elias ou Foucault le montrent, « l’âme » n’est pas antérieure aux exercices techniques qui la font apparaître ; elle n’est pas non plus nécessairement conçue comme séparée du corps et s’affirme à chaque fois dans sa spécificité historique. L’âme apparaît à l’endroit où le biologique et le sociologique s’engrènent l’un dans l’autre – localisation dont Mauss rend compte avec beaucoup d’exactitude lorsqu’il fait remarquer que les séries d’actes prescrits par les techniques du corps constituent des « montages physio-psycho-sociologiques ».


Contrairement à un modèle courant qui reste encore présent chez Elias, cette production de l’âme ne doit cependant pas être ramenée à une simple répression sociale d’énergies corporelles naturelles. En effet, les manières corporelles de fluer ne sont pas seulement des formes de contrainte, qui restreindraient l’expression d’une nature dynamique, jaillissante et rebelle. Mauss et Foucault le montrent l’un et l’autre : elles constituent tout autant des manières d’intensifier les corps, de donner à leur corporéité une organisation plus adaptée aux besoins des individus singuliers et collectifs concernés. La production de l’âme relève donc moins de la répression de forces naturelles nécessairement sauvages et déchaînées que de la modulation d’une activité – parfois par son affaiblissement, mais parfois aussi par son intensification.


Les rythmes corporels possèdent ainsi une forme qui sort du modèle binaire et arithmétique classique. Dans la mesure où ils constituent des montages d’actes multiples et coordonnés, ils ne peuvent être réduits à de simples alternances de temps forts et de temps faibles organisées de manière linéaire et arithmétique. Même dans le cas des gestuelles imposées aux soldats ou aux ouvriers sur les chaînes de montage, les rythmes de la corporéité engagent toujours des procès simultanés, des formes de geste ou de repos multiples, et relèvent d’une logique qui fait varier, en général de manière continue et interdépendante, à la fois leur vitesse et leur direction. Bien que les corps puissent être soumis à des schémas mécaniques et binaires, la forme la plus générale des rythmes de la corporéité doit donc être pensée comme manière corporelle de fluer.

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