Véronique Fabbri

Pascal MICHON, Rythmes, pouvoir, mondialisation

Article publié le 13 novembre 2010

Pour citer cet article : Véronique Fabbri , « Pascal MICHON, Rythmes, pouvoir, mondialisation  », Rhuthmos, 13 novembre 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article225
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Véronique FABBRI – Rue Descartes, N° 51, Paris, PUF, 2006, p. 120 à 126.


P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, PUF, coll. Pratiques théoriques, 2005, 467 p.


Ce qu’on appelle communément aujourd’hui, et depuis peu, « mondialisation » semble être un phénomène tout récent, lié à la reconfiguration des échanges économiques, aux ruptures introduites dans un équilibre international jusqu’alors structuré en blocs, au développement de moyens de communication ultra-rapides (internet), à la mise en question des identités nationales mais aussi privées (famille, processus d’individuation et d’identification). Les concepts de réseau, de fluidification, la critique d’une conception systémique de la société et de l’État témoignent de la volonté de proposer de nouveaux modèles d’analyse pour une expérience inédite. Tout se passe comme si les anciens modèles d’analyse des modes d’organisation sociaux avaient été adéquats à la réalité qu’ils prétendaient décrire, et qu’il fallait leur en substituer d’autres calqués sur le langage qui les accompagne communément.


La force du livre de Pascal Michon est de montrer que, d’une part, ces modèles n’ont jamais été vraiment adéquats au mode d’organisation de la plupart des sociétés, et que d’autre part, depuis la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, nombre de sociologues et d’anthropologues ont tenté d’analyser les mouvements de transformation des sociétés modernes en mettant en évidence ces phénomènes de fluidification des structures, de dissolutions des individualités et des identités, qui nous semblent caractériser la période actuelle, mais semblent donc avoir été repérables dès cette période. L’exploration attentive de ces démarches permet de montrer la pertinence de la question des rythmes, concept-question plus que concept fonctionnel : la mondialisation s’analyse plutôt en termes de changement de rythmes qu’en termes de dissolution, de dispersion et de réticulation des formes (d’organisation, d’individuation…). La question des rythmes est celle même de la possibilité de penser une réalité en mouvement : il convient de rappeler ici que Benveniste avait à partir d’une analyse de ses sens présocratiques, montré que le terme de rythme s’emploie à propos des formes en mouvement, celles qui se laissent saisir comme configurations, réagencements en tension des divers éléments d’un mouvement. Poser la question du rythme des sociétés modernes revient à poser l’existence de formes, d’agencements qui constituent un mode de pouvoir mais aussi de subjectivation spécifique, un rapport nouveau à l’individuation, aux formes d’identités, à partir desquels on peut entrevoir les conditions d’une construction de ce qui est à venir.


Le premier temps de l’analyse est consacré à une critique du structuralisme en matière d’anthropologie, à partir d’une relecture précise des textes de Marcel Mauss, Marcel Granet, Edward Evans Prichard, qui met en évidence la portée de la question du rythme dans l’étude des sociétés dites traditionnelles. Les rythmes sont des modes d’organisation fluents ; cela signifie que même les sociétés qui passent pour traditionnelles ne sont pas organisées selon une structure qui reste identique dans le temps : selon les périodes de l’année, les formes de socialité changent. Mais ces changements ne sont pas organisés selon un modèle cosmique ou naturel transcendant, comme si les saisons chaudes devaient nécessairement induire une intensification des relations, et les saisons froides le gel des échanges. Le temps cosmique ou saisonnier sert de point de repère pour la mise en place de modes de socialité qui ne doivent rien à la nature, mais qui semblent devoir se succéder selon une alternance ou une périodicité qui a une fonction rythmique : il s’agit de provoquer des moments d’intensification de la vie collective et individuelle, en ménageant des moments de reprise ou de dissolution des formes. La notion de période pose problème au sens où elle semble référer à la métrique ou à la scansion ; dans la conception présocratique du rythme et dans la Critique du rythme d’Henri Meschonnic qui constitue une référence théorique majeure de ces recherches, le rythme est essentiellement dissocié de la métrique, non que tout rythme soit sans mètre, mais parce qu’il est possible de penser un rythme sans mètre. Périodes et alternances peuvent en réalité être pensées indépendamment de l’idée d’un mouvement cyclique qui induit le retour du même, plutôt comme une tension configuratrice qui ménage la possibilité d’une fluidification reconfiguratrice, mouvement ondulatoire, oscillatoire qui s’accompagne de refontes des relations humaines.


Un des temps forts de ce premier mouvement de l’analyse consiste à montrer la valeur rythmique des modèles mathématiques et duels de la Chine Ancienne, à partir des études de Marcel Granet et de François Jullien : le Yin et le Yang, ou les mathématiques chinoises, peuvent avoir une fonction emblématique, une valeur symbolique et cosmique, mais il ne s’agit pas d’organiser les relations humaines selon un principe transcendant ; plutôt de trouver un principe régulateur d’association et de dissociation, de tissage qui produit des consonances, plutôt que des oppositions : « Ainsi la pensée chinoise apparaît-elle comme asubstantialiste ou a-ontologique, mais elle l’est d’une manière très différente du structuralisme. Le système classificatoire des oppositions symboliques indexées sur les deux emblèmes majeurs du Yin et du Yang n’apparaît pas du tout comme une structure composée de relations purement différentielles, comme Levi-Strauss qui s’appuyait sur le modèle réducteur de la phonologie le croyait, mais comme un ensemble d’oppositions, non pas exclusives mais inclusives, se réalisant rythmiquement  » (p.63). La combinatoire produite articule des modes d’organisation de l’espace-temps concret, dans lequel s’inscrivent des corps et des postures, non pas un système différentiel de relations.


En quel sens peut-on dire alors que les sociétés modernes se caractérisent par une « dérythmisation  » des relations interinviduelles qui met en danger le processus d’individuation ? On pourrait penser en effet que le propre de toute société est de « fluer », de ne se définir par aucune structure, ni aucun système stable. Ce qui manque aux sociétés modernes est cette périodicité que nous venons d’analyser comme articulation d’espaces-temps concrets : les sociétés capitalistes ont à la fois le mérite de désamarrer les modes de socialité de toute référence à une hiérarchie naturelle et cosmique, et l’inconvénient de soumettre les individus à des fluctuations purement quantitatives et abstraites qui n’articulent plus postures et gestes, en ménageant des espaces-temps d’intensification et de détentes des relations individuelles. On pense bien sûr aux analyses de Deleuze et Guattari qui font du capitalisme une circulation de flux « décodés ». Mais c’est à partir d’une relecture précise et éclairante de Simmel, Freud, Benjamin, Klemperer, que Pascal Michon reprend l’étude du caractère a-rythmique de ces sociétés. L’intérêt de ces références est d’éclairer le statut de certains phénomènes corporels et langagiers : le développement de danses qui n’ont pas d’autres sens que de soumettre le corps à la scansion d’un rythme qui n’est plus que nombre, les modes de déplacements fondés sur la vitesse, le choc (du flâneur au passant, du voyage-formation au voyage-dépaysement). Surtout, la plupart de ces études, notamment celle de Klemperer, permettent de mettre au centre des analyses l’emprise croissante de la langue sur la parole.


Le problème de ces sociétés est en effet de tenter de créer une re-rythmisation des modes de vie collectifs qui se trouve alors dissociée de la fluidification abstraite des échanges : cette re-rythmisation s’apparente alors plutôt à une métrique. Dans les sociétés démocratiques, la scansion de l’espace-temps social se décline à partir des processus de rassemblements électoraux, qui constituent la société en « public » ; le « public » se caractérise, contrairement à la foule, et en cela proche des masses, par son caractère virtuel. Dans les sociétés totalitaires, il s’agit de faire alterner le rassemblement des masses et celui des foules : l’intensification est hystérisation. Dans tous les cas, on a affaire à une emprise de la langue sur les corps : faute de pouvoir s’énoncer à partir d’un espace-temps local et topologique, les individus communiquent sur un mode en partie désubjectivé, désamarré de postures qui s’inventeraient conjointement aux discours. Il y a bien une forme de subjectivité produite dans les régimes totalitaires comme le montrent les analyses de Klemperer et Tchakhotine, mais qui n’est qu’un simulacre de subjectivation, une assurance du moi, excluant l’autre en s’incluant dans une communauté de langue.


Inversement, l’analyse des modes de discours qui se développent dans cette période peut faire apparaître des tentatives plus heureuses de subjectivation : Benjamin montre ainsi comment, chez Baudelaire et chez Proust, au défaut d’une expérience directement authentique, se construit dans les rythmes d’un poème, d’une écriture, une expérience de la modernité qui est aussi une forme de subjectivation. En un sens, la fluidité des sociétés modernes rend possible des réappropriations singulières de l’expérience qui ne passent plus par le récit traditionnel, mais par le collage, le montage, procédés propres à la photographie et au cinéma, l’invention de gestes et de formes de socialité non centralisées (l’exploration de l’espace-temps urbain selon des modes de perception renouvelés, l’apparition de rythmes nouveaux dans la danse et le langage).


Le concept de réseau ne rend que partiellement compte de ces transformations : il consacre la disparition de formes définies d’individuation, de relations inter-individuelles et de pouvoir. Mais ce qu’il importe de penser, et de tenir ensemble, c’est l’émergence de nouvelles formes de pouvoir rythmiques métriques, et de nouvelles formes de subjectivation possibles, condition à laquelle seulement on peut espérer sortir des modèles anciens. Les analyses des modes de socialité propres à la première moitié du XXe siècle éclairent les enjeux d’une sociologie des sociétés contemporaines : nous vivons certes dans un monde plus « fluide » mais les nœuds et points de connexion des réseaux n’ont pas la virtualité qu’on leur prête. C’est l’intensité de rencontres entre des singularités qui peut produire une rythmique propre, dissociée des schèmes cosmiques et emblématiques des sociétés antérieures. Il appartient à la sociologie et à l’anthropologie d’en repérer les figures, en les dissociant des formes de re-rythmisation artificielles ou autoritaires, auxquelles les sociétés actuelles restent plus que jamais exposées.

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