Pascal Michon

Qu’est-ce que le rythme aujourd’hui ?

Article publié le 10 mars 2020

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Qu’est-ce que le rythme aujourd’hui ?  », Rhuthmos, 10 mars 2020 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article2529
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Ce texte a été écrit pour un numéro de la revue CaMBo – Cahiers de la Métropole Bordelaise consacré aux « rythmes de vie, rythmes de ville » – direction, Luc Gwiazdzinski.


Chez les Grecs, au moins depuis Platon, le rythme était traditionnellement conçu comme l’un des éléments fondamentaux de la poésie, de la danse et de la musique. C’était, comme dit Platon dans les Lois, « l’ordre du mouvement » des mots, des corps, ou des notes. À partir du IIIe siècle avant notre ère, le terme commence également à désigner, chez les médecins grecs d’Alexandrie, la pulsation des artères et du cœur ou plus précisément le rapport arithmétique entre la durée de la diastole et celle la systole. Il passe en quelque sorte, pour le première fois, des théories de la culture aux théories de la nature vivante. Puis, à la fin de l’Antiquité, chez des auteurs comme Augustin ou Boèce, une nouvelle extension se produit. Le rythme est alors utilisé pour désigner le circuit parfait des astres et le fonctionnement circulaire du cosmos. Des théories de la nature, il passe ainsi aux théories du divin et à la théologie. (Michon, 2018a) Cette dernière extension a duré jusqu’au XXe siècle pendant lequel un certain nombre d’auteurs de théories panrythmiques n’ont pas hésité à faire du rythme une catégorie universelle reliant tous les échelons du cosmos entre eux et même ces échelons avec ce qui les dépasse au-delà. Ces phénomènes répétés d’extension de la notion, qui vont se reproduire à l’ère moderne, expliquent à la fois sa richesse et son obscurité, à la fois sa versatilité, sa capacité à s’adapter à des objets très différents (culture, nature, divin), et son caractère imprécis et confus. Est-ce que le rythme est un ordre du mouvement, une pulsation, un rapport entre durées, un circuit ? Il est aujourd’hui encore tout cela à la fois.


Au XIXe siècle, ce fonds culturel hérité de l’Antiquité se complexifie encore. Les usages traditionnels liés à la poésie, la danse, et la musique sont toujours d’actualité, bien sûr, mais dans un ordre inversé. C’est la musique qui est maintenant le plus souvent prise comme modèle pour penser le rythme, la poésie n’arrivant que bien loin derrière. Le rythme est alors de plus en plus fréquemment égalé à la division du temps en mesures égales et à la répétition régulière d’accents, comme dans l’esthétique et l’histoire de l’art qui sont en voie de formation universitaire à cette époque. On parle maintenant couramment de « rythme d’une colonnade », de « rythme des fenêtres » dans une façade, ou encore de « rythme de la succession des éléments structuraux » composant un bâtiment. (Michon, 2019a)


Simultanément, l’antique conception médicale qui voyait le rythme comme pulsation se transforme à travers le développement, à partir des années 1840, de la physiologie et de la physiopsychologie, où le rythme prend rapidement la forme de l’oscillation ou du cycle. C’est l’époque des premiers instruments de mesure de la pression artérielle – le kymographe ou scripteur de vague, ou le sphygmographe ou scripteur de palpitation. (Michon, 2018b)


Enfin, dans les dernières années du XIXe siècle et le début du XXe siècle, le rythme s’insinue dans les sciences sociales en voie de formation, principalement sous une forme empruntée aux sciences de la vie, à savoir sous la forme de l’oscillation ou du cycle. Durant la Belle Époque, on trouve ce genre d’usages chez des économistes, comme Aftalion en France ou Mitchell aux États-Unis, qui travaillent sur la notion de cycles économiques, ou des sociologues et anthropologues, comme Durkheim et Mauss, qui s’intéressent, quant à eux, aux cycles de la vie sociale. (P. Michon, 2019a)


Au XXe siècle, la notion de rythme a connu des fortunes diverses. Jusqu’aux années 1940, elle a été, sous des formes pas toujours cohérentes, très utilisée dans les sciences sociales et humaines. Elle a irrigué aussi bien la sociologie des interactions avec Simmel, que la sociologie du temps et de la mémoire avec Halbwachs, la psychanalyse avec Freud, ou l’anthropologie avec Mauss et Evans-Pritchard. Toutefois, mis à part un sursaut dans les années 1970, où une constellation de penseurs s’en est brièvement emparé – je pense à certains travaux de Lefebvre, Foucault, Barthes, Serres, Morin, Deleuze-Guattari, Meschonnic (P. Michon, 2019a) –, le deuxième XXe siècle l’a en revanche largement mise de côté.


Ce n’est qu’à partir des premières années du XXIe siècle que le rythme est redevenu une notion intéressant les sciences humaines et sociales, sans toutefois que sa nature n’ait été véritablement clarifiée.


Du point de vue rythmanalytique, c’est-à-dire des études de terrain, la dernière décennie a été particulièrement faste avec une multiplication de travaux, principalement dans le monde anglo-saxon mais aussi en France, utilisant la notion de rythme comme concept opératoire. Des recherches rythmanalytiques se sont développées en psychiatrie, en psychanalyse, en sciences cognitives. D’autres sont apparues en anthropologie, en histoire, en sociologie, en géographie, en études urbaines (voir le dossier en ligne, Rhuthmos, 2019). On en a vu éclore en linguistique et dans les sciences de l’information et de la communication. Et même, dans des savoirs qui sont plus des arts que des sciences, comme le management et les sciences de l’éducation. Bien sûr la notion est restée importante là où elle existait déjà depuis longtemps comme en poétique, en esthétique, et en musicologie. On a assisté ainsi à une efflorescence tout à fait remarquable de nouveaux travaux qui l’utilisent comme outil.


Du point de vue rythmologique, en revanche, c’est-à-dire du point de vue de la théorie du rythme, les études ont été beaucoup plus rares, ce qui a un peu nui à l’essor qui est en train de se produire. Faute de clarifier un concept extrêmement polymorphe, on glisse souvent, sans même s’en apercevoir, de notion en notion, mélangeant allègrement ordre, pulsation, circuit, mesure, accentuation, répétition, oscillation, cycle, à quoi l’on ajoute encore fréquemment, tempo ou vitesse [1].


Comme à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, l’intérêt actuel pour le rythme semble directement lié à la fluidification de la vie induite par la nouvelle révolution industrielle, les nouveaux développements de l’urbanisation, les nouvelles techniques de communication et de transport, la mondialisation, et la financiarisation du capitalisme.


Lors de Trente Glorieuses, le monde était organisé comme un ensemble de systèmes emboîtés les uns dans les autres : individus, familles, groupes sociaux, entreprises, États, organisations internationales, blocs, toutes ces entités fonctionnaient, chacune à son niveau, suivant des règles relativement stables – et ce n’est donc probablement pas un hasard si cette période a coïncidé avec le succès des paradigmes structuraliste et systémique. Or, à tous les niveaux, ces systèmes ont été remplacés au cours des années 1980-1990 par de nouvelles formes d’organisation qui ont créé un univers dérégulé, réticulaire et fluide.


Les réponses théoriques à ces mutations ont été extrêmement diverses mais deux ont connu un succès particulier. La première a été la réponse néo-libérale fondée sur le modèle de l’homo economicus. La seconde a été la réponse postmoderne, déconstructionniste. Si les systèmes avaient volé en éclats, il ne fallait pas les remplacer par de nouveaux présupposés substantialistes, il fallait au contraire déconstruire par l’intermédiaire de la notion de différence toute figure de l’individu autonome et genré.


Mon hypothèse est que ces paradigmes se sont révélés, à partir des années 2000, comme de plus en plus insuffisants. L’homo economicus a montré ses limitations aussi bien du côté de la liberté et de la rationalité de ses choix que de ses capacités d’action. Mais l’homo differentialis n’a fait guère mieux et il a même souvent soutenu le précédent dans ses efforts pour désystématiser le monde. La déconstruction est très souvent allée dans le sens du néo-libéralisme économique, jusqu’à susciter des alliances culturelles et politiques plus ou moins florissantes suivant les pays.


Ce double échec théorique et politique explique, me semble-t-il, le succès de la notion de rythme qui reprend les réquisits de désubstantialisation ou de temporalisation des théories critiques sans tomber dans leurs travers : si le monde est certainement plus fluide qu’auparavant, il n’est pas devenu pour autant entièrement liquide, comme le soutenait le célèbre sociologue polonais Zygmunt Bauman. Toutes les stratifications et inégalités qui existaient précédemment n’ont pas disparu. Même si les individus singuliers et collectifs qui le peuplent sont mouvants, ils n’en possèdent pas moins une certaine viscosité, une certaine manière de fluer qui leur assure une certaine identité instable, et c’est cette viscosité ou absence de viscosité, cette manière de fluer plus ou moins porteuse de puissance d’agir, qu’il importe désormais de comprendre et de critiquer.


En résumé, la raison la plus importante du succès actuel de la notion de rythme semble tenir au fait qu’elle propose une alternative aux anciens paradigmes structural et systémiste, mais aussi aux deux paradigmes qui leur ont succédé (au gré, du reste, d’alliances ou de conflits plus ou moins importants) : les paradigmes individualiste et différentialiste. Les modèles structuraux et systémiques correspondaient au monde relativement stable qui s’était mis en place à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Les modèles différentiel et individualiste étaient adéquats au monde en transition des années 1980-1990. Les modèles rythmiques paraissent donc désormais nécessités par le monde à la fois fluide, divisé et lieu de constitution de nouvelles puissances et de nouvelles injustices dans lequel nous vivons. Quelque chose comme un nouveau paradigme scientifique se dessine ainsi en creux – un paradigme dont il reste toutefois encore à préciser plus rigoureusement le contenu.


Bibliographie :


P. Michon, 2018a. Elements of Rhythmology : Antiquity, vol.1, Paris, Rhuthmos.

P. Michon, 2018b. Elements of Rhythmology : From the Renaissance to the 19th Century, vol. 2, Paris, Rhuthmos.

P. Michon, 2019a. Elements of Rhythmology : The Spread of Metron, vol. 3, Paris, Rhuthmos.

P. Michon, 2019b. « A Rhythm Constellation in the 1970s and 1980s » : http://rhuthmos.eu/spip.php?article2428.

Rhuthmos, « “Towards a Rhythmanalytical Turn ?” – A dossier on Rhythmanalysis » – Sept.-Oct. 2019 : http://rhuthmos.eu/spip.php?article2474

Notes

[1Le site internet Rhuthmos.eu a été fondé en 2010 à la fois pour documenter ce nouvel intérêt pour la notion de rythme, engager un dialogue constructif entre rythmanalyses de terrain et élaborations rythmologiques, enfin offrir à la communauté des chercheurs une plateforme d’échange et de travail en commun qui manquait cruellement. À cette plateforme, nous avons ajouté en 2015 une petite maison d’édition : http://rhuthmos.eu/spip.php?rubrique86.

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