Henri Meschonnic

Manifeste pour un parti du rythme

Article publié le 20 décembre 2011

Pour citer cet article : Henri Meschonnic , « Manifeste pour un parti du rythme  », Rhuthmos, 20 décembre 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article471
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Ce texte réjouissant, écrit en 1999, présente sous une forme lapidaire les principales idées d’Henri Meschonnic concernant le rythme. À lire sans modération.



Aujourd’hui j’ai besoin, pour être un sujet, vivre comme un sujet, de faire une place pour des poèmes. Une place. Ce que je vois autour de moi par la plupart appeler la poésie tend étrangement, insupportablement, à refuser une place, sa place, à ce que j’appelle un poème.


Il y a, dans une poésie à la française, pour des raisons qui ne sont pas étrangères au mythe du génie de la langue française, l’institutionnalisation d’un culte rendu à la poésie qui produit une absence programmée du poème.


Des modes, il y en a toujours eu. Mais cette mode exerce une pression, la pression de plusieurs académismes cumulés. Pression atmosphérique : l’air du temps.


Contre cet étouffement du poème par la poésie, il y a une nécessité de manifester, de manifester le poème, une nécessité que ressentent périodiquement certains, pour faire sortir une parole étouffée par la puissance des conformismes littéraires qui ne font qu’esthétiser des schémas de pensée qui sont des schémas de société.


Une idolâtrie de la poésie produit des fétiches sans voix qui se donnent et sont pris comme de la poésie.


Contre toutes les poétisations, je dis qu’il y a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie.


Je dis que c’est par là seulement que la poésie, comme activité des poèmes, peut vivre dans la société, faire à des gens ce que seul un poème peut faire et qui, sans cela, ne sauront même pas qu’ils se désubjectivent, qu’ils se déshistoricisent pour n’être plus eux-mêmes que des produits du marché des idées, du marché des sentiments, et des comportements.


Au lieu que l’activité de tout ce qui est poème contribue, comme elle seule peut le faire, à les constituer comme sujets. Pas de sujet sans sujet du poème.


Car si le sujet du poème manque aux autres sujets dont chacun de nous est la résultante, il y a à la fois un manque spécifique, et l’inconscience de ce manque, et ce manque atteint tous les autres sujets. Les treize à la douzaine des sujets que nous sommes. Et ce n’est pas le sujet freudien qui va vous sauver. Ou qui va sauver le poème.


Seul le poème peut unir, tenir l’affect et le concept en une seule bouchée de parole qui agit, qui transforme les manières de voir, d’entendre, de sentir, de comprendre, de dire, de lire. De traduire. D’écrire.


En quoi le poème est radicalement différent du récit, de la description. Qui nomment. Qui restent dans le signe. Et le poème n’est pas du signe.


Le poème est ce qui nous apprend à ne plus nous servir du langage. Il est seul à nous apprendre que, contrairement aux apparences et aux coutumes de pensée, nous ne nous servons pas du langage.


Ce qui ne signifie pas, selon une réversibilité mécanique, que le langage se sert de nous. Ce qui, curieusement, aurait davantage de pertinence, à condition de délimiter cette pertinence, de la limiter à des manipulations types, comme y procèdent couramment la publicité, la propagande, le tout-communication, la non-information, et toutes les formes de la censure. Mais alors ce n’est pas le langage qui se sert de nous. C’est les manipulateurs, qui agitent les marionnettes que nous sommes entre leurs mains, c’est eux qui se servent de nous.


Mais le poème fait de nous une forme-sujet spécifique. Il nous pratique un sujet que nous ne serions pas sans lui. Cela, par le langage. C’est en ce sens qu’il nous apprend que nous ne nous servons pas du langage. Mais nous devenons langage. On ne peut plus se contenter de dire, sinon comme un préalable, mais si vague, que nous sommes langage. Il est plus juste de dire que nous devenons langage. Plus ou moins. Question de sens. De sens du langage.


Mais seul le poème qui est poème nous l’apprend. Pas celui qui ressemble à la poésie. Toute faite. D’avance. Le poème de la poésie. Lui, il ne rencontre que notre culture. Variable, aussi. Et dans la mesure où il nous trompe, en se faisant passer pour un poème, c’est un nuisible. Car il brouille à la fois notre rapport à nous-mêmes comme sujet et notre rapport à nous-mêmes en train de devenir langage. Et les deux sont inséparables. Ce produit tend à faire et refaire de nous un produit. Au lieu d’une activité.


C’est pourquoi l’activité critique est vitale. Pas destructrice. Non, constructrice. Constructrice de sujets.


Un poème transforme. C’est pourquoi nommer, décrire ne valent rien au poème. Et décrire est nommer. C’est pourquoi l’adjectif est révélateur. Révélateur de la confiance au langage, et la confiance au langage nomme, elle ne cesse de nommer. Regardez les adjectifs.


C’est pourquoi célébrer, qui a tant été pris pour la poésie, est l’ennemi du poème. Parce que célébrer, c’est nommer. Désigner. Égrener des substances selon le chapelet du sacré pris pour la poésie. En même temps qu’accepter. Non seulement accepter le monde comme il est, l’ignoble « je n’ai que du bien à en dire » de Saint-John Perse, mais accepter toutes les notions de la langue à travers lesquelles il est représenté. Le lien impensé entre le génie du lieu et le génie de la langue.


Un poème ne célèbre pas, il transforme. C’est ainsi que je prends ce que disait Mallarmé : « La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Là où certains croient que c’est du démodé.


Pour le poème, j’en retiens le rôle majeur du rythme dans la constitution des sujets-langage. Parce que le rythme n’est plus, même si certains délettrés ne s’en sont pas aperçus, l’alternance du pan-pan sur la joue du métricien métronome. Mais le rythme est l’organisation-langage du continu dont nous sommes faits. Avec toute l’altérité qui fonde notre identité. Allez, les métriciens, il vous suffit d’un poème pour perdre pied.


Parce que le rythme est une forme-sujet. La forme-sujet. Qu’il renouvelle le sens des choses, que c’est par lui que nous accédons au sens que nous avons de nous défaire, que tout autour de nous se fait de se défaire, et que, en approchant cette sensation du mouvement de tout, nous-mêmes sommes une part de ce mouvement.


Et si le rythme-poème est une forme-sujet, le rythme n’est plus une notion formelle, la forme elle-même n’est plus une notion formelle, celle du signe, mais une forme d’historicisation, une forme d’individuation. À bas le vieux couple de la forme et du sens. Est poème tout ce qui, dans le langage, réalise ce récitatif qu’est une subjectivation maximale du discours. Prose, vers, ou ligne.


Un poème est un acte de langage qui n’a lieu qu’une fois et qui recommence sans cesse. Parce qu’il fait du sujet. N’arrête pas de faire du sujet. De vous. Quand il est une activité, pas un produit.


Manière plus rythmique, plus langage, de transposer ce que Mallarmé appelait « authenticité » et « séjour ». Séjour, terme encore trop statique pour dire l’instabilité même. Mais « la seule tâche spirituelle », oui, je dirais encore oui, dans ce monde emporté par la vulgarité des conformismes et le marché du signe, ou alors renoncer à être un sujet, une historicité en cours, pour n’être qu’un produit, une valeur d’échange parmi les autres marchandises. Ce que la technicisation du tout-communication ne fait qu’accélérer.


Non, les mots ne sont pas faits pour désigner les choses. Ils sont là pour nous situer parmi les choses. Si on les voit comme des désignations, on montre qu’on a l’idée la plus pauvre du langage. La plus commune aussi. C’est le combat, mais depuis toujours, du poème contre le signe. David contre Goliath. Goliath, le signe.


C’est pourquoi aussi je crois qu’on a tort de rattacher encore et toujours, chez Mallarmé, « l’absente de tous bouquets » à la banalité du signe. Le signe absence des choses. Surtout quand on l’oppose à la « vraie vie » de Rimbaud. On reste dans le discontinu du langage opposé au continu de la vie. Mallarmé savait, lui, que sur une pierre « les pages se refermeraient mal ».


C’est ici que le poème peut et doit battre le signe. Dévaster la représentation convenue, enseignée, canonique. Parce que le poème est le moment d’une écoute. Et le signe ne fait que nous donner à voir. Il est sourd, et il rend sourd. Seul le poème peut nous mettre en voix, nous faire passer de voix en voix, faire de nous une écoute. Nous donner tout le langage comme écoute. Et le continu de cette écoute inclut, impose un continu entre les sujets que nous sommes, le langage que nous devenons, l’éthique en acte qu’est cette écoute, d’où une politique du poème. Une politique de la pensée. Le parti du rythme.


De là le dérisoire dans la reprise indéfiniment par des poètes du poétisme tour d’ivoire, chez Hölderlin, de « l’homme habite [ou vit] poétiquement sur cette terre – dichterisch wohnt der Mensch auf dieser Erde », un Hölderlin passé par l’essentialisation Heidegger, où se situe un pseudo-sublime à la mode. Non, bien sûr. L’homme vit sémiotiquement sur cette terre. Plus que jamais. Et ne pas croire que je m’en prends à Hölderlin. Non, je m’en prends à l’effet Hölderlin, ce n’est pas la même chose. À l’essentialisation en chaîne du langage, du poème (avec le néo-pindarisme qui en sort, et qui est à la mode), et l’essentialisation de l’éthique et du politique.


Le poétisme est l’alibi et le maintien du signe. Avec sa citation-cliché de rigueur, le moulin à prière de la poétisation : « et pourquoi des poètes en un temps de misère – und wozu Dichter in dürftiger Zeit ? ».


C’est – eh oui, c’est comme ça – contre cela qu’il faut du poème, encore du poème, toujours du poème. Du rythme, encore du rythme, toujours du rythme. Contre la sémiotisation généralisée de la société. À quoi quelques poètes ont cru, ou ils font semblant, échapper par le ludique. L’amour de la poésie, au lieu du poème. Creusant leur fosse avec leurs rimes. Misère poétique plus que temps de misère.


Il y a à penser la clarté du poème. D’où l’enjeu, dans la nécessité de dégager Mallarmé des interprétations qui continuent de le rabattre sur le signe, en isolant depuis quarante ans toujours les mêmes mots, la « disparition élocutoire du poète » . Mais jamais « le poème, énonciateur ». Mallarmé-symptôme. Réduit seulement à des affaires de sens. Ce qui permet de continuer à le voir comme un poète difficile, le poète du difficile. L’obscur. Aucun changement, ou si peu, depuis Max Nordau. Toujours les imbéciles du présent.


En rabattant Mallarmé sur son époque. Doublement enfermé, Mallarmé : dans le signe, et dans le symbolisme. Vieillerie, « l’explication orphique de la Terre ». Le moyen complaisant de continuer à ne pas penser le poème. Tout en sacralisant la poésie.


L’enjeu, à faire entendre l’oralité et la clarté de Mallarmé, c’est le poème. Contre la sottise savante du signe.


L’enjeu du suggérer contre le nommer comme un universel du poème. Donc un universel du langage. On ne peut pas être plus clair, comme il disait : « travailler avec mystère en vue du plus tard ou de jamais ».


Alors, au contraire de ceux qui ne croient plus au mot de Mallarmé sur « l’explication orphique de la Terre », et sans perdre davantage de temps avec quelques descriptivistes énumérateurs de noms de villes, je dirais que le poème, le plus petit poème, une copla espagnole, est la relève du défi reporté, éludé dans la non-réalisation par Mallarmé de son « Livre », en essentialisant la poésie, au lieu d’entendre les formes indéfiniment renouvelées de l’ « Odyssée moderne » chez Mallarmé même, dans ce qu’il a écrit plutôt que dans ce qu’il n’a pas écrit, et dans toutes les voix qui ont été leur propre voix.


Parce que, à chaque voix, Orphée change, et recommence. Une Odyssée recommence. Il faut l’entendre, hommes de peu de voix.


Avec un poème, ce n’est pas une voyance qui est à l’œuvre, comme toute une tradition poétique d’abord, poétisante ensuite, l’a cru. Mais « le seul devoir du poète », pour repartir de Mallarmé, car d’abord il y en a un, et seul le poème peut nous donner ce qu’il est seul à faire, c’est l’écoute de tout ce qu’on ne sait pas qu’on entend, de tout ce qu’on ne sait pas qu’on dit et de tout ce qu’on ne sait pas dire, parce qu’on croit que le langage est fait de mots.


Orphée a été un des noms de l’inconnu. Une erreur grossière et commune est de le croire accroché au passé. Au lieu que ce qu’il désigne continue en chacun de nous.


Et l’Odyssée, l’ « Odyssée moderne » dont parle Mallarmé, une autre erreur grossière a été, et est encore, de la confondre avec les voyages et leurs récits, avec la décalcomanie des épopées et de l’idée reçue qu’on en avait. Autant confondre le monumental et le surdimensionné. Le poème montre que l’odyssée est dans la voix. Dans toute voix. L’écoute est son voyage.


Et si l’écoute est le voyage de la voix, alors s’abolit l’opposition académique entre le lyrisme et l’épopée. Autant que la définition, déjà prise par Poussin à un Italien du XVIe siècle, avant d’être redite par Maurice Denis, de la peinture comme « des couleurs en un certain ordre assemblées » annule d’avance l’opposition entre le figuratif et l’abstrait.


Reste seulement : c’est de la peinture, ou ce n’est pas de la peinture. Comme Baudelaire disait déjà. C’est un poème, ou ce n’est pas un poème. Ça ressemble. Ça fait tout pour y ressembler. Ressembler à la poésie. Ressembler à de la pensée. Car il y a un poème de la pensée, ou alors il n’y a que du simili. Du maintien de l’ordre.


Oui, en un sens nouveau, tout poème, s’il est un poème, une aventure de la voix, non une reproduction variable de la poésie du passé, a de l’épopée en lui. Et laisse au musée des arts et traditions du langage la notion de lyrisme que quelques contemporains ont tenté de remettre au goût du jour, en lui faisant dire un chapelet de traditionalismes : les confusions entre le je et le moi, entre la voix et le chant, entre le langage et la musique, dans une commune ignorance du sujet du poème. Confusions, il est vrai, que le passé même de la poésie a contribué à faire naître.


Mais le poème fait signe de vie. Ce qui lui ressemble, parce qu’il veut avoir la poésie, en avoir l’air sinon en avoir l’être, fait signe de livre.


Conséquence : cette opposition retrouve celle qu’on fait d’ordinaire entre la vie et la littérature. Et un poème est ce qui s’oppose le plus à la littérature. Au sens du marché du livre. Un poème se fait dans la réversibilité entre une vie devenue langage et un langage devenu de la vie.


Hors du poème abonde le n’importe quoi des prétentionnismes, ces montages qui continuent de répéter le contresens si répandu sur la phrase de Rimbaud : « Il faut être absolument moderne ». Décidément, rien de plus actuel que le « Je rétorquerai devant l’agression que des contemporains ne savent pas lire », de Mallarmé. Encore l’imbécile du présent qui parle, dans ce contresens. Le même qui est l’imbécile du langage.


Un poème est fait de ce vers quoi on va, qu’on ne connaît pas, et de ce dont on se retire, qu’il est vital de reconnaître.


Pour un poème, il faut apprendre à refuser, à travailler à toute une liste de refus. La poésie ne change que si on la refuse. Comme le monde ne change que par ceux qui le refusent.


Dans mes refus je mets : non au signe et à sa société. Non à cette pauvreté boursouflée qui confond le langage et la langue, et ne parle que de la langue sans savoir ce qu’elle dit, d’une mémoire de la langue, comme si la langue était un sujet, et d’un rapport d’essence de l’alexandrin au génie de la langue française. N’oubliez pas de respirer toutes les douze syllabes. Ayez le cœur métrique. Mythologie qui n’est sans doute pas étrangère au retour joué par le ludique à la mode de la versification académique. Et si c’était pour faire rire, c’est raté. Déjà Aristote avait reconnu ceux qui écrivent en vers pour cacher qu’ils n’ont rien à dire.


Non au consensus-signe, dans la sémiotisation généralisée de la communication-monde.


Non on ne va pas aux choses. Puisqu’on n’arrête pas de les transformer ou d’être transformé par elles, à travers le langage.


Non à la phraséologie poétisante qui parle d’un contact avec le réel. À l’opposition entre la poésie et le monde extérieur. Qui ne mène qu’à parler de. Énumérer. Décrire. Nommer encore. Ce n’est pas le monde qui est là, c’est le rapport au monde. Et ce rapport est transformé par un poème. Et l’invention d’une pensée est ce poème de la pensée.


Non la poésie n’est pas dans le monde, dans les choses. Contrairement à ce que des poètes ont dit. Imprudence de langage. Elle ne peut être que dans le sujet qui est sujet au monde et sujet au langage comme sens de la vie. On avait confondu le sentiment des choses et les choses elles-mêmes. Cette confusion entraîne à nommer, à décrire. Naïveté vite punie. La preuve, s’il en fallait, que la poésie n’est pas dans le monde, c’est que les non-poètes y sont comme les poètes, et n’en font pas un poème. Un cheval fait le tour du monde et reste un cheval.


Vivre ne suffit pas. Tout le monde vit. Sentir ne suffit pas. Tout le monde est sensible. L’expérience ne suffit pas. Le discours sur l’expérience ne suffit pas. Pour qu’il y ait un poème.


Non à l’illusion que vivre précède écrire. Que voir le monde modifie le regard. Quand c’est le contraire : l’exigence d’un sens qui n’y est pas, et la transformation du sens par tous les sens qui change notre rapport au monde.


Si vivre précède écrire, la vie n’est que la vie, l’écriture n’est que littérature. Et ça se voit. Du moins il faut apprendre à le reconnaître. L’enseignement devrait servir à ça.


Non au voir pris pour entendre. Des poètes ont cru qu’ils parlaient de la poésie en misant tout sur le voir, le regard. Manque de sens du langage. Les révolutions du regard sont des effets, non des causes. Une manière de parler qui masque son propre impensé. L’opposition forte passe entre la pensée par idées reçues, et penser sa voix, avoir la voix dans sa pensée.


Non au rimbaldisme qui voit Rimbaud-la poésie dans son départ hors du poème.


Non quand on oppose intérieur et extérieur, l’imaginaire et le réel, cette évidence apparemment indiscutable. Elle empêche de penser que nous ne sommes que leur rapport.


Non à la métaphore prise pour la pensée des choses, quand elle n’est qu’une façon de tourner autour, le joli, au lieu d’être la seule manière de dire.


Non à la séparation entre l’affect et le concept, ce cliché du signe. Qui ne fait pas seulement le simili-poème, mais la simili-pensée.


Non à l’opposition entre individualisme et collectivité, cet effet social du signe, cet impensé du sujet, donc du poème, qui tourne à la littérature, à la poésie comme jeu de société, cette rengaine ringarde du renga – ces prétendus poèmes qu’on fait à plusieurs.


Non à la confusion entre subjectivité, cette psychologie, où le lyrisme reste pris, ces mètres qu’on fait chanter, et la subjectivation de la forme-sujet qu’est le poème.


Non, non quand on oppose, si commodément, la transgression à la convention, l’invention à la tradition. Parce qu’il y a, depuis longtemps, un académisme de la transgression comme il y a un académisme de la tradition. Et parce que, dans les deux cas, on oppose le moderne au classique, en mêlant le classique au néo-rétro-, et dans les deux cas on a méconnu le sujet du poème, son invention radicale qui de tout temps a fait le poème, et qui renvoie ces oppositions à leur confusion, à leur impensé, que masque le péremptoire du marché.


Non aussi à la facilité qui oppose le facile et le difficile, la transparence à l’obscurité, aux clichés sur l’hermétisme. Le signe y est pour beaucoup, qui irrationalise son propre impensé, qu’il rend en effet obscur. C’est sa clarté qui est obscure. Comme la clarté française. Mais le poème, on ne lui refait pas ce vieux coup.


Non à la poésie comme visée du poème, puisque aussitôt c’est une intention. De poésie. Qui ne peut donc donner que de la littérature. La poésie de poésie n’étant pas plus de la poésie que le sujet philosophique n’est le sujet du poème.


Manifester n’est pas donner des leçons, ni prédire. Il y a un manifeste quand il y a de l’intolérable. Un manifeste ne peut plus tolérer. C’est pourquoi il est intolérant. Le dogmatisme mou, invisible, du signe, ne passe pas, lui, pour intolérant. Mais si tout en lui était tolérable, il n’y aurait pas besoin de manifeste. Un manifeste est l’expression d’une urgence. Quitte à passer pour incongru. S’il n’y avait pas de risque, il n’y aurait pas non plus de manifeste. Le libéralisme ne montre pas qu’il est l’absence de liberté.


Et un poème est un risque. Le travail de penser aussi est un risque. Penser ce qu’est un poème. Ce qui fait qu’un poème est un poème. Ce que doit être un poème pour être un poème. Et une pensée pour être de la pensée. Cette nécessité, penser inséparablement la valeur et la définition. Penser cette inséparation comme un universel du poème et de la pensée. Leur historicité, qui est leur nécessité.


Même si cette pensée est particulière, elle a par principe toujours eu lieu dans une pratique, elle sera nécessairement vraie toujours. Elle n’est donc nullement une leçon pour ce qu’on appelle le siècle à venir. Pas plus que le bilan académique du siècle. Cet effet de langage, l’effet-temporalité du signe. Le discontinu du siéclisme.


En somme, le poème manifeste et il y a à manifester pour le poème le refus de la séparation entre le langage et la vie. La reconnaître comme une opposition non entre le langage et la vie, mais entre une représentation du langage et une représentation de la vie. Ce qui resitue l’interdit prétendu d’Adorno (qu’il est barbare et impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz), que certains pensent inverser en faisant jouer ce rôle d’inverseur à Paul Celan, alors qu’ils demeurent dans le même impensé, que montrait Wittgenstein par l’exemple de la douleur. Elle ne peut pas se dire. Mais justement un poème ne dit pas. Il fait. Et une pensée intervient.


Ces refus, tous ces refus sont indispensables pour que vienne un poème. À l’écriture. À la lecture. Pour que vivre se transforme en poème. Pour qu’un poème transforme vivre.


Le comble, dans ce qui prend des airs de paradoxe, c’est qu’il n’y est question que de truismes. Mais méconnus. C’est le comique de la pensée.


Mais c’est seulement par ces refus, qui sont les battements de la pensée, pour respirer dans l’irrespirable, que toujours il y a eu des poèmes. Et qu’une pensée du poème est nécessaire au langage, à la société.

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