Yves Letournel

Manger

Repas occidental, repas japonais : des perceptions langagières antagoniques

Article publié le 21 juin 2017

Pour citer cet article : Yves Letournel , « Manger , Repas occidental, repas japonais : des perceptions langagières antagoniques », Rhuthmos, 21 juin 2017 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article2009
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Les « commodités de la conversation », on le sait, désignaient spirituellement les fauteuils pour les Précieuses de Molière. Nous tentons de mettre en place les « commodités du silence », en nous défiant du mobilier habituel. À toutes les époques et sous toutes les civilisations, les lieux de l’énonciation ne se contentent pas de refléter les propos, ils participent à leur fabrication.


Le babil à ciel ouvert dans le mail de Madame de Sévigné, les rudes affrontements verbaux de la « case à palabres » africaine, les paroles latérales du comptoir à sushis japonais, le « caquetage éternel de tabourets » pour reprendre la formule de Chateaubriand à propos de Saint-Simon ou encore le bavardage dans la ruelle à l’âge classique et le « caquet de l’accouchée » ; le triclinium de la domus romaine et les langueurs de sa conversation couchée, l’exèdre du gymnase grec et sa vivacité verbale supposée, tels en sont des exemples significatifs.


Quant à l’Europe, la cérémonie séculaire des commensaux nous servira d’illustration. Nous nous trouvons ceinturés par de larges murs, dans l’atmosphère d’une enceinte hermétique, hostile aux saisons mais traversée d’effluves culinaires (la salle à manger), l’air fouetté par le battement d’épais vantaux de bois qui se manœuvrent bruyamment comme des trappes (les portes), violant l’intimité fragile créée par les voix et les corps rassemblés dans la pièce.


Corsetés dans des tissus cintrés (les vêtements occidentaux), juchés sur de hauts talons de bois ou de métal (les chaises, matérialisation stridente de l’ego, de sa raideur intransigeante, ne doit-on pas impérativement meubler le silence ?), les extrémités inférieures crispées dans des gantelets de cuir ou de plastique (les chaussures), les membres supérieurs pourvus de prothèses métalliques (les couteaux et les fourchettes), l’espace alentour évidé de toutes les confections manuelles et délectables (naguère, la cuisine était reléguée), des étoffes poisseuses gisantes à nos côtés (les serviettes de table), nous pérorons à tue-tête en un univers hilare digne d’un film de Jacques Tati, où ne demeurent que l’impatiente et coupante parole et, dans le tranchoir (l’assiette), le crissement des petites fourches et des piques qui déchiquettent sans trêve des portions de silence et de chair.


La conversation occidentale lors d’un dîner d’amis ou d’un repas de famille bien arrosé est une expérience anthropologique unique. Hallucination hautaine où préside un langage orchestral accordant les cadences, cacophonie poétique d’un décor surnaturel où les gestes invisibles des objets émeuvent l’air qui les entoure et au sein duquel le mobilier s’accorde aux pulsations universelles du lieu.


Les gosiers s’y emplissent, de cris et de sauces, les mâchoires exultent, à broyer ou à sourire.


Comment s’étonner que l’on y ait le verbe haut puisque nous y jacassons sur un perchoir, parmi les petits vacarmes de la vaisselle qu’on manie et qui tinte ? Comment ne pas appréhender qu’à la faveur de ce commerce aussi intime qu’agile entre les armes et les lèvres, il ne s’établisse quelque parenté martiale  ?


Rompre le pain à pleines mains, déchirer les viandes à coups de pique, saisir et porter à la bouche les couverts comme on prend les armes : par les contagions de la synecdoque, l’organe de la parole, placé en surplomb du champ de bataille, inhale ces énergies belliqueuses dans son activité communicative.


Au contraire des pacifiques baguettes, inoffensifs instruments de préhension qui ne pénètrent ni ne cisaillent mais saisissent, fragmentent puis détachent silencieusement des aliments asiatiques le plus souvent déjà découpés menu, la fourchette et le couteau continuent l’œuvre sanglante de la cuisinière et du boucher et viennent se livrer, dans l’assiette et sous nos yeux, à d’ultimes et spectaculaires escarmouches.


L’ouïe y prend part puisque tout crisse, s’entrechoque et cliquette dans ce duel de couverts acerbes.


Si, dans un « propos de table » en France, la bouche d’un convive devient volontiers arme et son langage incisif, l’une des causes est peut être, en vertu de la loi de contiguïté sympathique définie par Mauss à propos de la magie, cette coutume ancestrale de tailler en pièces les mets tout en conversant et de familiariser les lèvres et la langue, durant l’exercice de la parole, à la fréquentation d’un métal agressif par le contact acéré d’une fourche.


Ne nous méprenons pas : il ne suit pas de ces observations que le monde des choses, par nature non verbal, s’agrippe à celui du langage pour s’y incorporer. De même, le langage verbal n’est-il ni immédiatement ni directement conditionné par le décor qui l’héberge.


Nous posons seulement que le langage est sensation et que celle-ci s’instruit au contact des données du monde extérieur.

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