Olivier Hanse

Inge BAXMANN et al., Arbeit und Rhythmus. Lebensformen im Wandel

Article publié le 9 avril 2011

Pour citer cet article : Olivier Hanse , « Inge BAXMANN et al., Arbeit und Rhythmus. Lebensformen im Wandel  », Rhuthmos, 9 avril 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article320
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Inge Baxmann / Sebastian Göschel / Melanie Gruß / Vera Lauf (éd.), Arbeit und Rhythmus. Lebensformen im Wandel, München, Wilhelm Fink Verlag, 2009, 259 p. (ISBN : 978-3-7705-4766-1).


On trouvera la présentation et la table des matières de cet ouvrage ici.



L’ouvrage collectif Arbeit und Rhythmus est le troisième volume de la collection Wissenskulturen im Umbruch (cultures du savoir en mutation) dirigée par la théâtrologue et spécialiste d’histoire de la danse Inge Baxmann, dont l’objet principal est de proposer un regard transdisciplinaire sur les bouleversements récents des « cultures du savoir » (Wissenskulturen), tout en les éclairant par un recours systématique à l’histoire culturelle. Cette publication fait suite à l’exposition mitArbeit. Lebensrhythmen im Wandel, qui s’est tenue en 2007 au centre culturel associatif de Leipzig Lindenfels Westflügel et aux archives de la danse de Leipzig, et avait consisté à mettre en parallèle évolution du travail industriel, art contemporain sur le thème du travail et diverses théories du mouvement développées au vingtième siècle dans le cadre de l’art chorégraphique et de la culture physique. Héritier de ce parti pris esthétique visant à faire dialoguer les perspectives les plus variées, le livre, qui paraît en 2009 soit au paroxysme de la crise économique, apporte une contribution originale à une discussion publique sur les conditions de travail et de vie de l’homme moderne ainsi que ses fondements sociétaux. À un moment où le prestige des banquiers et des managers est profondément ébranlé, et où les éditions de Marx connaissent de remarquables pics de vente, on voit également ressurgir des complexes idéologiques et des concepts élaborés au début du siècle dans le cadre de l’introduction du taylorisme-fordisme, des mouvements alternatifs allemands de la « réforme de la vie » ou encore de la crise mondiale de 1929, et donc ce livre interroge l’actualité et la pertinence.


Outre la concentration sur les deux termes annoncés par le titre, la cohérence de l’ouvrage est garantie par un triple choix scientifique. À l’instar des propos exprimés par le père de la danse expressionniste Rudolf Laban (1879-1959), dont un manuscrit inédit intitulé Was ist Arbeit ? (Qu’est-ce que le travail ?) a été intégré à la troisième partie (p. 171-173), il s’agit pour les auteurs des contributions de dépasser l’opposition traditionnelle entre travail et temps libre pour, à partir d’un concept de « travail » plus large, se concentrer sur « les conséquences et les potentialités de la restructuration du travail pour les formes de vie et les rythmes de vie sociaux » (p. 7). Par delà une volonté d’éclairage historique souvent absente des travaux de sciences sociales, le volume, auquel ont également participé par leurs œuvres reproduites plusieurs artistes contemporains tels que Tehching Hsieh (p. 112-116), Jörg Amonat et Stefan Krüskemper (p. 225-229) et Mariola Groener (p. 203-207), abolit sciemment toute frontière entre les sciences et les arts pour d’une part reconnaître pleinement le rôle central des contributions artistiques aux débats abordés, et d’autre part pouvoir intégrer à la réflexion la fonction fort ambivalente de « modèle » attribuée à la figure de l’artiste dans le cadre de la mise à l’honneur de l’employé flexible et autonome ainsi que dans certaines théories actuelles de management (voir en particulier la contribution de Vera Lauf sur « l’artiste, avant-garde de nouveaux modèles d’organisation du travail ? », p. 231-249). Le troisième choix consiste dans la mise en relation permanente de tendances récentes avec l’étude Travail et Rythme de l’économiste Karl Bücher (1847-1930), paru pour la première fois en 1896 puis maintes fois réédité jusque dans le milieu des années 20 et dont les remarquables réflexions sur le travail rythmique des peuples dits « primitifs » servent en quelque sorte de fil conducteur à l’ouvrage collectif.


En s’appuyant sur de nombreux récits d’ethnologues et sur une large collection de chants de travail, Karl Bücher avait réfuté la thèse de l’horror laboris des « primitifs » et exprimé sa nostalgie d’un temps où travail, danse et jeu étaient unis par le même rythme et où cette activité joyeuse et synthétique, au sein de laquelle l’automatisation du mouvement permettait la libération de l’esprit et l’émergence de la création poétique, apparaissait comme le garant de la cohésion sociale et de la solidarité. Grand inspirateur du « mouvement du rythme » en Allemagne, dont les principaux représentants étaient Emile Jaques-Dalcroze, Rudolf Laban et Rudolf Bode, Bücher avait fait naître par sa théorie le désir de réactiver ce rythme socialisateur, capable de synchroniser les masses, de synthétiser les facultés humaines et de retransformer le travail aliénant de la production industrielle en une activité à la fois épanouissante et structurante. Conformément aux idées maîtresses de l’économiste, l’ouvrage collectif se subdivise en trois parties permettant de mettre en évidence les analogies entre les aspirations de jadis et la réalité du travail à l’ère post-fordienne. Tandis que, consacrée à la notion de « diffusion », la première partie fait apparaître un travail qui déborde de ses limites naturelles pour finir par littéralement envahir les existences et se répandre sur l’ensemble de l’espace social, la deuxième partie aborde la question de la « synchronisation » entre les sphères individuelle et collective, ou bien professionnelle et privée. Placée sous l’égide du rêve labanien d’un travail redevenu le « nerf de la vie », la troisième partie évoque enfin diverses tentatives de « synthèses », utopiques ou au contraire (tristement) réelles, entre les différents domaines de l’existence. La réalisation de certains rêves de fusion et de décloisonnement et le retour, au sein de l’économie néolibérale, de l’idéal de l’homme complet (der ganzheitliche Mensch), notions jadis opposées au triomphe de la division du travail, de la mécanisation des mouvements et de la spécialisation, s’avèrent néanmoins bien loin de satisfaire l’homme moderne, qui continue à être mû par le rêve du « travail joyeux » et par la recherche d’une redéfinition plus satisfaisante des relations entre travail et vie.


À l’intérieur de ces trois parties, certaines contributions s’attachent, dans des perspectives très différentes, à la description critique des tendances actuelles de l’organisation du travail. Ainsi, dans l’article des sociologues Cornelia Weiß et G. Günter Voß (p. 37-58), l’interview approfondie d’un technicien itinérant de maintenance en électroménager permet-elle la mise en évidence des implications concrètes des volontés de « décloisonnement » et de « subjectivation » du travail relevées fréquemment depuis la fin des années 1990. Pour ce Monsieur Wagner (nom modifié pour des raisons de confidentialité), contraint de parcourir chaque jour plusieurs centaines de kilomètres, d’organiser lui-même son plan de route et d’accepter sans cesse de nouvelles missions (commerciales, de maintenance informatique, de gestion de la satisfaction des clients, etc.), la « flexibilisation » du temps de travail comme des structures de l’entreprise aboutit à la reconnaissance d’une « liberté d’action » de plus en plus vécue comme une invasion de la vie par le travail. Confronté jour après jour à la nécessité de son autorégulation et à l’organisation de sa propre activité, l’employé se retrouve être la victime d’une « emprise totale » sur sa personne et fortement menacé de surmenage et d’isolement. La même dangereuse ambivalence entre « autonomie » et « déstructuration » se retrouve assez nettement dans la retranscription par Pia Lanzinger du reportage sur quatre employées à domicile travaillant dans les téléservices (p. 74-78) et reconnaissant que le principal piège de leur activité est de tomber dans le « travail sans fin » alors que le simple fait de « pointer » ses heures de bureau ou d’aligner son rythme sur celui des autres salariés évite normalement de tels écueils.


Décrite de façon fort plaisante par la contribution de Mathias Stuhr (p. 59-72), la tendance à la « dématérialisation » du travail, conséquence à la fois des délocalisations de la production, de son automatisation croissante, de la « transformation du produit en marque » et du développement d’une économie des services et du savoir, entraîne parallèlement depuis les années 2000 une volonté de « mise en scène » de la production industrielle (par exemple dans la spectaculaire usine à nouilles de l’entreprise Riesa en Saxe ou bien dans l’ « usine de verre » de Volkswagen qui fabrique la luxueuse Phaeton à Dresde), une théâtralisation que Stuhr interprète comme une tentative de détourner notre attention d’une « disparition progressive et irréversible des corps travaillants ». La même amertume face à des progrès qui s’avèrent largement illusoires se retrouve dans l’article d’Ulrich Böckling (p. 209-224), pour qui l’idéal proclamé du enterprising self, individu hybride capable à la fois d’initiative, d’innovation, d’autogestion mais aussi de tact, de travail en équipe et de self-marketing, a pour dangereux effets d’effacer toutes les frontières traditionnelles entre travail et vie privée et d’exiger un effort permanent sur soi et un « auto-perfectionnement » continu dans le sens des impératifs du marché. Produit ambivalent de cette époque, la fondatrice (auto-entrepreneuse) d’une Ich-AG fabriquant des moutardes aromatisées et érigée en modèle (« héroïne de l’autonomie ») par la Bundesanstalt für Arbeit (agence fédérale allemande pour l’emploi) aux côtés d’un taxi pour chien et chats et d’une marionnettiste indépendante, a bel et bien conscience de l’auto-exploitation à laquelle elle se livre : au lieu de l’épanouissement promis par la campagne de publicité, elle doit traiter ses commandes jusque tard dans la soirée et se voit contrainte d’utiliser ses weekends pour expérimenter de nouveaux mélanges et élargir sa palette de produits. Le collecteur de bouteilles vides consignées vu comme une caricature du urban entrepeneurship, homme-sandwich de la nouvelle crise économique, est quant à lui sans doute le plus tragique représentant de cette époque pour laquelle chacun est supposé prendre ses responsabilités et devenir l’artisan de sa propre réussite.


Un éclairage fort intéressant du point de vue de l’histoire culturelle est apporté par les contributions de Inge Baxmann (p. 15-35), Melanie Gruß (p. 175-202) et Jochen Meißner/Frank Kaspar (p. 117-139). Inge Baxmann insiste sur la permanence au XXe siècle d’une volonté de rendre le travail joyeux et structurant mais aussi d’atteindre une meilleure synchronisation entre les rythmes de vie et les rythmes de travail. Par delà la reconnaissance d’une forme implicite de savoir liée à l’expérience corporelle et qui ne peut qu’imparfaitement être traduite par l’écrit, le fordisme, le travail du laboratoire du CIT à Moscou, les projets alternatifs de la cité-jardin de Dresde-Hellerau ou du Monte Verità près d’Ascona confèrent à la réflexion sur les rythmes de travail le caractère d’utopies sociales, tandis que l’économiste Bücher et l’ethnologue français Marcel Mauss livrent par leurs théories sur le rôle « civilisateur » du rythme des impulsions fondamentales à un renouvellement de l’histoire culturelle. L’article de Melanie Gruß montre quant à lui la reprise du « chœur de mouvement » labanien par le nazisme comme par le communisme, même si, malgré l’instrumentalisation massive de la danse par les idéologies totalitaires, ces régimes n’ont dans les faits guère investi le chorégraphe d’une quelconque mission de réconciliation sociale. Enfin, dans l’article de Jochen Meißner et Frank Kaspar, l’étude diachronique du thème du travail dans la pièce radiophonique allemande permet une mise en parallèle fort pertinente avec d’autres phénomènes intellectuels comme le classique du cinéma de science fiction Metropolis de Fritz Lang, la critique des Tiller girls par Siegfried Kracauer dans L’Ornement de la Masse, ou encore l’élection fort significative du terme Humankapital (capital humain) comme « néologisme le plus abominable de l’année » (Unwort des Jahres) en 2004 en Allemagne.


Véritable leitmotiv de cet ouvrage collectif, la notion de rythme fait l’objet d’une réflexion particulière dans les contributions de Eske Bockelmann (p. 103-111) et Sebastian Göschel (p. 79-99). Le premier, philologue, reprend dans son article la thèse qu’il avait développée dans Im Takt des Geldes (2004), à savoir que la fascination des sociétés occidentales pour la mesure binaire, née autour de 1600, serait due à l’émergence du capitalisme et des impératifs de marché, qui auraient exigé des hommes une aptitude à l’abstraction et à la synthétisation, laquelle aurait considérablement influencé leur perception temporelle, leur organisation du travail ainsi que la création poétique et musicale (de Johann Sebastian Bach à la musique techno). Sebastian Göschel part, quant à lui, de l’observation selon laquelle le travail de bureau, activité qui ne nécessite en soi aucune coordination corporelle, produit néanmoins naturellement un rythme collectif des mouvements dits « de compensation » (se gratter, se moucher, s’adosser, se redresser, soupirer, etc.), par lesquels les employés constituent inconsciemment une sorte de « communauté de subversion », résistant collectivement à l’instrumentalisation totale de leur personne. Göschel conclut également que la vogue actuelle de l’open space (plateau ouvert, bureau collectif et sans cloison) aurait emprunté à Bücher, outre le modèle original d’une « communauté entre celui qui conçoit et celui qui fabrique » (chez BMW à Leipzig, l’ingénieur voit constamment passer au dessus de sa tête les pièces de carrosserie en construction), l’idée selon laquelle tout travail en commun suscite une émulation mutuelle et le rythme sonore (la symphonie des claviers, des soupirs et des pages tournées) produit un effet incitatif. D’après Göschel, la reconnaissance de tels phénomènes ainsi que celle de « savoirs corporels » (« savoirs en action », savoirs implicites, ou encore tacit knowing) difficiles à transmettre par le langage, prouve sans conteste les limites des travaux de Taylor, de son analyse trop rationnelle du mouvement et de sa volonté radicale d’éliminer tout geste inutile. De même, le phénomène de la (bonne) routine dans le travail, qui ne conduit jamais à la reproduction exacte mais à la « libération de capacités », laquelle inviterait au contraire à s’éloigner légèrement du chemin tout tracé, tendrait à valider la définition du rythme proposée au début du XXe siècle par Ludwig Klages (« retour de choses similaires »), pour qui « rythme vivant » et « mesure mécanique » (Takt) devaient être considérés comme des principes antagonistes.


La contribution de Marion von Osten, « Dancing The Class Away » (p. 147-168), qui occupe une place particulière dans ce livre car elle aborde des questions d’ordre pédagogique et la problématique éminemment actuelle de la reproduction sociale, nous livre une analyse extrêmement critique et pertinente du documentaire à grand succès Rhythm is it ! de Thomas Grube et Enrique Sánchez Lansch. Ce film sorti en 2004 relate le projet engagé du célèbre chef de l’orchestre philharmonique de Berlin Simon Rattle et du chorégraphe Royston Maldoom, qui a consisté à monter en six semaines, avec des élèves de milieux très variés (et en particulier issus d’établissements berlinois jugés « difficiles ») et n’ayant jamais pratiqué la danse classique, le ballet de Stravinsky Le Sacre du printemps. Par delà la reprise de l’idéal d’éducation rythmique élaboré par le pédagogue genevois Emile Jaques-Dalcroze (1865-1950) mais aussi de toute une tradition cinématographique reliant la danse à une possible ascension sociale (Saturday Night Fever, etc.), Marion von Osten dévoile l’ambigüité fondamentale d’un discours qui tend à vouloir s’imposer comme une alternative à l’éducation prodiguée par le système scolaire. Opposée à la trop grande indulgence des enseignants laxistes, la « méthode Maldoom » suscite le goût de l’effort, discipline peu à peu les esprits par l’action du corps et vise à former des caractères volontaires, aptes à prendre leur destin en main tout en sachant se plier à des exigences précises et élevées. « Notre société, souligne Rattle, a de plus en plus besoin d’individus créatifs, capables de créer des connections et de s’engager dans des directions étranges. Nous n’avons pas seulement besoin de travailleurs assidus. Ces temps-là sont bel et bien révolus. Et c’est l’art qui est précisément à même de former de tels hommes, de leur fournir les vitamines pour faire cela, pour faire toutes ces choses non dites, et qui sont souvent bien plus puissantes que tout ce qui est dit. » Cette citation du film tirée d’une interview de Simon Rattle révèle assez clairement la tendance néolibérale d’un projet qui s’approprie le discours de l’éducation humaniste conçue par Schiller et par Humboldt, mais pour le mettre au service de la cultural economy. Face à ce projet comme face à la volonté post-fordienne de donner plus d’autonomie et de responsabilités à chaque individu ou encore dans la conception de l’artiste comme modèle du manager, il convient de rester conscient de l’ambivalence d’une idéologie qui attend de chacun qu’il fournisse les efforts nécessaires pour « entrer dans la danse » ou bien qu’il assume sa marginalité.


L’ouvrage collectif Arbeit und Rhythmus est beaucoup plus riche que ne peut le laisser entrevoir ce bref aperçu. Malgré une grande diversité thématique et son ouverture fort appréciable à l’art contemporain, le livre conserve son unité et sa cohérence ; il réussit à faire dialoguer de façon fructueuse et pertinente de multiples disciplines tout en prouvant l’actualité persistante d’un complexe d’idées qui a émergé il y a plus d’un siècle.

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