Pascal Michon et Jean-Paul Vignal

Note à deux voix sur la chaordique

Article publié le 29 juin 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon et Jean-Paul Vignal , « Note à deux voix sur la chaordique  », Rhuthmos, 29 juin 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article82
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Le chaordic commons est un cercle de réflexion qui essaie de penser la complexité, l’auto-organisation et la répartition du pouvoir. Ce think tank, fondé par Dee Hock, le créateur du système de carte bancaire Visa, promeut une nouvelle forme de réflexion et d’action organisationnelles, la « chaordique », titre-valise formé par une interpénétration de termes « chaos » et « ordre ». L’objectif est de théoriser et favoriser tous les modes de fonctionnement qui, « partant du milieu », concilient chaos créateur de l’action et ordre nécessaire à la survie. Compte rendu d’une première approche sous la forme d’un échange avec Jean-Paul Vignal.



Cher Jean-Paul,


Je viens de lire un peu de la littérature « chaordique » qui est en ligne sur le site que tu nous as indiqué. C’est tout à fait intéressant et ne peut que faire réfléchir, notamment par l’accent qui y est mis sur les notions de complexité et d’auto-organisation. Sans entrer dans les détails, je m’interroge toutefois déjà sur quelques points. Tout d’abord – et ce n’est pas un détail – m’inquiète un peu l’usage massif des powerpoints (responsables, paraît-il, de l’explosion de Challenger ! et qui mobilisent et imposent une conception très simpliste du sens, proche de celle dont je parlais dans mon message précédent).


Par ailleurs, le mouvement chaordique semble s’appuyer sur l’idée que le meilleur type d’organisation serait tout simplement celui que les sciences de l’univers et la biologie auraient identifié dans la Nature. Le politique devrait donc s’aligner sur le cosmologique... J’ai un peu de mal avec ce principe qui me semble tout à fait suspect. L’argument n’est pas rédhibitoire car il repose seulement sur une analogie, mais, historiquement, il a déjà existé, en Allemagne entre les années 1900 et 1940, un mouvement de pensée assez puissant qui voulait aligner l’organisation vivante de la société sur ce que l’on pensait être alors les rythmes (c’est-à-dire les modes d’organisation processuels) de la nature et de l’univers. C’est même dans ce mouvement que sont nées les premières expressions d’un souci pour l’environnement, la dégradation de la nature et le respect des animaux (en particulier chez Ludwig Klages) – préhistoire qu’on a tendance un peu à oublier aujourd’hui dans les milieux écologistes. Or, une très grande partie de ces penseurs s’est vite ralliée (certains dès les années 1920) au National-socialisme et à son antisémitisme. L’éthique cosmique, en effet, n’incluait pas nécessairement un respect pour tous les êtres humains, bien au contraire, puisqu’elle impliquait de réduire tous « les germes de dégénérescence » qui pouvaient s’opposer à la magnifique marche en avant de l’évolution.


Certes, on retrouve dans la littérature chaordique un souci de distribution (répartition) du pouvoir et une conception ouverte de la communauté, qui signent l’origine anglo-saxonne et libérale de ces idées. On y trouve aussi un vague humanisme qui met l’accent sur le développement de soi. Le fonds cosmologique lui-même a changé : l’évolution ne serait plus la conséquence d’une lutte pour la survie des individus et des espèces, elle prendrait le visage plus agréable d’une prolifération et adaptation souple des systèmes les uns aux autres, qui les rendraient à la fois concurrents et solidaires au sein de la totalité de l’univers.


En dehors du fait que cette conception ne dit rien des causes des conflits en cours (qui sont renvoyés à de simples « mésententes »), elle se fonde sur un tour de passe-passe tout à fait critiquable : toute fondation de l’éthique et du politique dans le cosmique implique en effet d’attribuer à la science des prétentions qu’il n’est pas dans sa nature d’honorer. Si celle-ci nous en apprend beaucoup sur l’être des choses, elle ne nous dit rien de notre devoir-être, qui relève entièrement de la sphère langagière et sociale. On sent ainsi dans le discours chaordique un scientisme qui sert de paravent à des prises de position dont il faudrait mieux comprendre les forces qui les motivent. Au bout du compte, on peut se demander si, précisément du fait de cette signature scientiste et libérale, on n’est pas en présence tout simplement d’une nouvelle production idéologique beaucoup moins critique qu’elle ne le dit (on tire à boulets rouge sur les systèmes clos et hiérarchisés, qui ont en grande partie déjà disparu) et finalement assez en phase avec la fluidification inégalitaire actuelle de la société et de l’économie.


Bien amicalement, etc...



Cher Pascal,


Le site sur la chaordique que j’ai indiqué en référence est effectivement d’aspect un peu curieux, avec des allures « new age » qui peuvent rebuter tous ceux qui redoutent les incantations des sectes de tout poil ; et je suis tout à fait d’accord que Power Point est une calamité pour la réflexion, car il permet, entre autres, de passer sous le tapis l’essentiel du cheminement qui a conduit au résultat que l’on présente, et finit par inciter à le réduire à sa plus simple expression, une simple accumulation de faits plus ou moins bien choisis tenant alors lieu de raisonnement.


Je me sers surtout de la chaordique comme illustration, pour montrer que ce genre d’organisation, combinant liberté d’action des membres, autodiscipline et coordination très structurée, n’est pas utopique puisqu’elle peut fonctionner à la satisfaction générale même dans l’univers supposé impitoyable de la finance. Elle a de plus l’avantage d’être très résiliente : dans le cas de Visa, les difficultés récentes du système financier ne l’ont jamais empêché de fonctionner, et même si certains membres, grands ou petits, disparaissent, il est fort probable qu’elle survivra ne serait-ce que parce qu’elle est devenue indispensable à 3 univers distincts : celui de la finance, celui du commerce et de l’industrie, et celui des consommateurs.


Il est révélateur que cette organisation soit apparue dans le domaine de la finance, et soit en fait, au niveau individuel, un des plus beaux fleurons de la globalisation financière qui a contourné et rendu obsolètes la plupart des contrôles régaliens nationaux sur la monnaie ; les mouvements sont traçables, bien sur, mais, à condition de connaître les seuils d’alerte des systèmes de surveillance, – ce qui n’est pas très difficile –, rien n’empêche le citoyen de n’importe quel pays de dépenser de l’argent parqué dans un paradis fiscal dans n’importe quel pays de son choix, y compris le sien. Grâce à sa structure très flexible et ouverte, Visa est devenue une sorte de monnaie « personnelle et portative ».


Il y a heureusement d’autres exemples, moins contestables sur le fond ; l’un des plus connus est Linux, le système d’exploitation pour ordinateurs, qui, même si certaines sociétés commerciales en vivent très bien, a l’avantage de ne pas être construit sur et par l’argent. C’est sans doute un meilleur sujet d’analyse dans notre cas.


J’ai été intrigué par tes remarques sur le scientisme qui sous-tend la chaordique. Je comprends que mon expérience personnelle et professionnelle biaise mon jugement et m’incite à donner une place trop importante aux modèles scientifiques, spécialement à ceux qui sont issus du domaine biologique. Mais je voudrais revenir sur un point. Je ne suis pas persuadé « que cette conception ne dit rien des causes des conflits en cours (qui sont renvoyés à de simples « mésententes ») », particulièrement quand on fait référence au modèle du monde du vivant.


L’objectif de ces organisations nouvelles est de proposer des modes de fonctionnement qui permettent de gérer la complexité en croissance exponentielle du monde dans lequel nous vivons sans prélever trop de ressources, en minimisant la taille des structures de contrôle, et en essayant d’éviter par construction les sources de conflit ; le principe est de laisser aux cellules de base une autonomie aussi large que possible dans le cadre d’une « règle » commune, connue et acceptée par tous, dont le respect est garanti par des instances d’arbitrages autogérées.


Un organisme vivant fonctionne exactement sur ce modèle. La consommation énergétique du cerveau est importante, certes, mais elle n’empêche pas les autres organes de fonctionner ; elle y parvient entre autres en simplifiant la gestion des interfaces grâce à des automatismes, de type réflexes, qui permettent de gérer les interférences au quotidien sans intervention de la structure « délibérative » qui intervient de ce fait très peu dans la gestion des « affaires courantes ». Elle ne le fait qu’en cas d’incident et/ou de conflit.


Il me semble que c’est en cela que ce type d’organisation rend compte des conflits en cours : par cupidité, et/ou veulerie et/ou facilité et/ou simplement bêtise le cerveau « politique » de nos sociétés a abandonné son rôle de garant de l’intérêt général à la main magique du marché, et il est maintenant incapable de maitriser le « cancer » financier et de la société libérale avancée qu’il a laissé se développer. L’ensemble de la société est affectée par cette maladie qui finira inévitablement par la détruire en tant que telle.


L’extraordinaire dans cette affaire c’est qu’un réseau, celui de la finance, a réussi à convaincre qu’il est seul digne de survivre, un peu comme si le cœur se mettait a augmenter le prix du pompage du sang en exerçant un chantage sur les autres organes, y compris le cerveau, qui en deviendraient de fait les complices dans la grande dégringolade vers la destruction finale.


Notre société est malade de la disparition de sa structure politique de contrôle et d’équilibre des pouvoirs. Le geste refondateur sera, comme le dit Paul depuis quelques temps déjà, la rédaction d’une nouvelle « règle » qui intègre mieux le fait économique que ne le font les textes fondateurs actuels, et la mise en place de systèmes qui garantissent un minimum d’autonomie à tous, et s’assurent du respect de la « règle » par tous au lieu d’encourager les plus « forts » a la changer en leur faveur grâce à force lobbies et autres ONG. La règle peut et doit changer pour s’adapter à un environnement qui change, mais elle ne peut le faire que démocratiquement, suivant des modalités et dans un cadre qui restent à définir, dont les systèmes « ouverts » actuels sont probablement les précurseurs,


Bien amicalement,


Jean-Paul



Cher Jean-Paul,


Merci de toutes ces précisions et remarques. Elles sont très éclairantes. Je suis d’accord avec à peu près tout ce que tu dis, notamment sur le diagnostic d’un retrait du politique. Comme disait Louis Maitrier, on devrait plus souvent prendre exemple sur Philippe le Bel !


Une remarque rapide sur ton objection : « Je ne suis pas persuadé « que cette conception ne dit rien des causes des conflits en cours (qui sont renvoyés à de simples « mésententes ») », particulièrement quand on fait référence au modèle du monde du vivant. »


Ce que je pensais en notant cet aspect de la chaordique est qu’elle analyse les conflits sociaux en termes biologiques, c’est-à-dire finalement d’une manière métaphorique qui n’explique rien du tout. Sauf à dire, comme on le faisait au XVIIe siècle, que les sociétés sont déterminées par la « nature humaine » ou, plus récemment lors de la vogue de l’éthologie, par la « nature animale de l’homme », il est difficile de rendre compte des conflits de classe ou de prestige, par exemple, en termes d’expression de la vie (on disait autrefois de passions et plus récemment d’agressivité). Ou alors, il nous faudrait abandonner à leur triste sort la sociologie et l’anthropologie, sans compter la poétique et toutes les disciplines qui ont pour objet le langage et la culture.


A mon sens, l’étude du monde du vivant est aujourd’hui l’un des champs scientifiques où s’élaborent les modèles les plus inventifs pour penser la complexité et l’organisation du mouvant. Ces modèles peuvent, c’est tout à fait certain, servir dans nos disciplines et les sociologues auraient certainement intérêt à se pencher un peu plus sur eux, mais un tel transfert ne peut et ne doit se faire qu’à la condition très stricte de comprendre qu’il s’agit de modèles purement formels, qui n’apportent aucune solution aux question éthiques et politiques, qui relèvent, quant à elles, d’un devoir-être irréductible à la simple notion de vie.


Amitiés, etc...

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