Pascal Michon

Théorie du rythme et post-structuralismes

Article publié le 14 juillet 2010

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Théorie du rythme et post-structuralismes  », Rhuthmos, 14 juillet 2010 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article85
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Cette note est tirée d’un échange avec Jacques Pierre, que je remercie de l’avoir inspiré.


Cher Jacques,


Je ne vais pas répondre directement à vos arguments sur la « substance » du langage ou sur la « double articulation ». Cela nous entraînerait trop loin dans la technique et risquerait de lasser tout le monde. Je vais plutôt m’attacher à la première partie de votre message, ce qui me permettra peut-être de faire comprendre, à travers une description intelligible par tous, ma position quant à la seconde.


Vous posez la question de savoir s’il ne serait pas possible de conserver quelques-uns des « acquis » du structuralisme sans reprendre pour soi également ce qui ne serait que ses « exagérations » ? Pour faire bref, le différencialisme du signe sans l’anti-historicisme ? Le holisme sans l’anti-individualisme ? La structure sans l’anti-subjectivisme ? Pour le dire autrement, serait-il loisible de conjoindre différence synchronique et histoire, holisme et individualisme, structure et sujet ?


On pourrait argumenter très longtemps sur ces questions et donner mille raisons techniques dans un sens ou dans un autre. C’est pourquoi il convient, à mon avis, de procéder autrement en s’éloignant un peu et en changeant de focale.


La description du glissement interne de l’école greimassienne que vous nous donnez est à cet égard très intéressante, car elle montre bien en quoi les positions structuralistes étaient intenables, même aux yeux de ceux qui avaient été leurs principaux concepteurs et popularisateurs. Bien qu’étant d’une génération un tout petit peu postérieure à la vôtre, j’ai vécu également en direct au cours des années 1970 cette mutation, à la suite de laquelle tout le monde (ou presque) s’est accordé pour constater la mort du structuralisme. En fait, Benveniste avait fait le saut dès les années 1950 et avait ensuite posé, dans ses Problèmes de linguistique générale (1966-74), les bases d’une théorie du langage qui ne lui devait plus rien ; Foucault avait rendu publique sa conversion en 1970 dans sa Leçon inaugurale au Collège de France et Meschonnic lancé, également en 1970, la poétique dans une direction résolument non-structurale (Pour la poétique I). D’autres, comme Greimas, Genette ou Todorov, ont mis un peu plus de temps... mais ils sont finalement arrivés aux mêmes conclusions. La fin des années 1970 est également le moment où les historiens ont abandonné l’histoire quantitative et les grandes enquêtes « d’histoire immobile », comme disait Le Roy Ladurie. En sociologie, on pourrait aussi déceler un mouvement semblable chez Bourdieu. Je m’arrête mais on pourrait continuer assez facilement cette liste des témoins d’une mutation épistémologique dont on n’a pas encore tiré, me semble-t-il, toutes les conséquences.


Les questions que vous évoquez se sont en fait posées dès la fin des années 1970, lorsqu’il a été évident pour tout le monde que le structuralisme, au moins en tant que paradigme fondé sur le modèle phonologique, était définitivement mort et enterré. Les réponses qui leur ont été apportées au cours des trois décennies suivantes ont été très variées mais on peut certainement les regrouper en quelques grands idéaltypes méthodologiques et philosophiques.


Certains ont tenté de tenir les opposés et de les « articuler » les uns aux autres. Soit comme Bourdieu à partir du Sens pratique en 1980, en cherchant un lieu matériel de l’articulation où, en quelque sorte, les dualismes se dissoudraient d’eux-mêmes : le corps. Soit comme Ricœur à partir de Temps et Récit (1983-85), en visant un lieu plus spirituel de l’articulation : le langage. Soit encore comme Habermas dans sa Théorie de l’agir communicationnel (1981), en élaborant une position centriste tenant compte à la fois du corps et du langage. Il existe un nombre assez important de positions de ce type, qui toutes possèdent des spécificités qu’il ne faut pas écraser, mais qui se rejoignent malgré tout dans l’idée qu’une articulation est possible – même si c’est suivant des logiques qui ne sont pas toujours compatibles entre elles.


D’autres ont pensé, au contraire, que le caractère contradictoire de ces questions (au moins sous leur première forme) était insurmontable et qu’il exigeait de repartir des membra disjecta de la raison structurale. À droite, c’est le cas de Dumont dans ses essais sur l’individualisme (1977-1983), qui tire de son concept de hiérarchie (englobement du contraire) une critique radicale de l’individualisme éthique, politique et épistémologique. À gauche, on trouve Foucault, Derrida et aussi Deleuze (celui-ci n’a jamais été structuraliste mais en est quand même imprégné, ne serait-ce que par l’intermédiaire de son ami l’ex-lacanien Guattari), qui tous prônent une revalorisation de la « subjectivation » contre les structures et les systèmes, mais aussi contre l’individualisme qui commence à pointer son nez. Le premier comme les seconds, même si c’est d’un point de vue éthique et politique inverse, pensent que les systèmes et les individus, les structures et les sujets, ne peuvent qu’être en guerre les uns contre les autres – et c’est pourquoi il faut choisir son camp. Tous rejettent toute réconciliation dialectique ou herméneutique considérées comme des leurres idéalistes.


Comme vous me demandez de clarifier ma position, je dirai que je ne me situe, pour ma part, ni dans un camp ni dans l’autre. J’essaie de rester à l’extérieur de cette opposition stratégique fondamentale, que j’ai toujours trouvée trop parfaite pour être honnête. En dépit des combats rituels de ces ben- et malandanti, qui n’aiment rien tant que de se fouetter de leur verges de fenouil théorique, il existe en réalité entre eux une entente tacite mais pas moins efficace, qui s’appuie sur le refoulement d’une autre stratégie théorique : à savoir celle qui s’est exprimée, de manière discontinue mais pas moins puissante, chez Humboldt, Saussure, Benveniste et Meschonnic.


Quand il s’est agi du langage, les sciences de l’homme et de la société, et bien sûr la philosophie, en dépit de leurs disputes internes et pour leur plus grand malheur, ont presque toujours pris le parti des philosophes contre ces spécialistes et théoriciens (il faut exclure de ce constat les rares entreprises comme celles de Tarde, de Boas, Sapir et Whorf, les trouvailles géniales que l’on voit chez Mauss et Malinowski ou dans certains travaux inspirés par l’ethnométhodologie). Ces trente dernières années, elles ont systématiquement préféré Austin à Benveniste (le performatif juridique contre le performatif anthropologico-historique), Peirce à Saussure (la sémiotique générale contre la sémiologie fondée sur le langage) et, je dirai, pour remonter encore plus haut, Hegel à Humboldt (la dialectique par Aufhebung contre la dialectique sans Aufhebung : la Wechselwirkung). Aujourd’hui Meschonnic n’est toujours pas lu et on lui préfère Derrida, Gadamer ou Ricœur (au lieu de prendre en compte la transsubjectivation énonciative et poétique, on monte en épingle de purs artefacts sémiotiques comme le sujet dispersé dans les traces et les renvois de signe à signe, le sujet porté/écrasé par la Langue ou le sujet light construit dans le récit de soi).


C’est pourquoi je pense que, si les sciences de l’homme et de la société – et même la philosophie – veulent vraiment sortir des dualismes dont elles disent sans cesse souffrir, si elles veulent vraiment « partir du milieu » comme elles le proclament depuis des années, elles doivent commencer par remettre en question leur dépendance vis-à-vis des philosophes du langage et se retourner vers les théoriciens qu’elles n’ont cessé de refouler. C’est là et pas ailleurs qu’elles trouveront l’antidote à tous les dualismes qui les grèvent et qui découlent pour la plupart des modèles du Signe et de la Langue.


En effet, pour cette lignée utopique, ce ne sont pas seulement les couples différence et histoire, holisme et individualisme, structure et sujet, qu’il s’agit de dépasser, c’est l’opposition même entre les stratégies de l’articulation et celles de la guerre qu’il faut repenser. C’est la rationalité inconsciente qui est présupposée par les conflits théoriques de l’époque. Dans le langage, dès que l’on quitte les facilités de la sémiotique et de la théorie de la langue qui dominent les sciences de l’homme et de la société, comme la philosophie, on trouve sans cesse à la fois de l’articulation et de la guerre. L’une n’empêche pas l’autre. Et c’est pourquoi on y trouve aussi sans cesse des différences et des évolutions, des processus d’individuation et de désindividuation, de subjectivation et de désubjectivation.


Mais cela n’est pensable 1. qu’en donnant la priorité au langage comme activité radicalement arbitraire, au discours et aux discours  ; 2. qu’en acceptant l’idée d’une intrication constante de l’alliance et du conflit ; 3. qu’en produisant une conceptualité nouvelle adaptée à cette étrange réalité sous les espèces du « rythme », redéfini en reprenant Benveniste comme rhuthmos, c’est-à-dire comme « manière spécifique de fluer ». C’est à partir de là, probablement, qu’il faudrait aborder la question de la « substance » du langage. Si par substance on vise quelque chose qui subsiste et constitue un substrat des accidents, alors il faut évidemment renoncer à cette idée. Mais vous donnez peut-être un sens non-aristotélicien à ce mot, ce qu’il conviendrait d’expliciter. En tout cas, grâce à cette conjonction de considérations sur le langage, sur les interactions et sur le rythme, on est alors en mesure de produire une théorie de l’individuation et de la subjectivation, dont je ne peux, faute de place, rien dire ici, sinon qu’elle échappe aux dualismes cités ci-dessus.


Voilà à peu près ma position. J’espère avoir fait comprendre en quoi la question d’une conciliation ou d’une non-conciliation des pôles entre lesquels sont écartelées les sciences de l’homme et de la société, mais aussi la philosophie, passe en premier lieu par une critique de l’opposition même des stratégies qui ont été proposées pour y répondre. Et cette critique ne peut se déployer qu’à partir d’une théorie du langage pragmatique, non sémiotique et indépendante du modèle de la langue. Sauf à continuer à errer dans les tourniquets du dualisme, il nous faut nous interroger sur la question de l’activité langagière elle-même, sur les alliances et les conflits qui s’y jouent et sur les formes tendues, les rythmes, les manières spécifiques de fluer, que prend ce flux. Cette position, vous le voyez, est bien loin d’une simple stratégie de réunification des membra disjecta issus de l’éclatement du structuralisme mais elle ne se contente pas non plus de constater leur simple opposition.


Bien amicalement à vous, etc...

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