Denis Bekaert

Tempus fugit, saison 1 – épisode 1 : la longue-vue

Article publié le 12 janvier 2015

Pour citer cet article : Denis Bekaert , « Tempus fugit, saison 1 – épisode 1 : la longue-vue  », Rhuthmos, 12 janvier 2015 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1443
Enregistrer au format PDF Version imprimable de cet article Version imprimable envoyer l'article par mail envoyer par mail

Nous remercions Denis Bekaert de nous avoir autorisé à reproduire ce texte, que l’on trouvera également sur Premier Mardi, le carnet en ligne de l’équipe de la Bibliothèque Sainte-Barbe à Paris.


Invité à prononcer la conférence inaugurale du dernier congrès de l’ABF [1], le sociologue des professions Claude Dubar distinguait chez le bibliothécaire quatre postures superposées en strates, témoins des grandes phases d’évolution de son métier et liées aux changements des politiques publiques. Au « classique » des années 1960 a succédé le « militant », puis le « gestionnaire-manager », et enfin le récent « socio-anthropologue », non seulement explorateur des usages des publics mais aussi observateur de ses propres pratiques. C’est cette posture réflexive, à la fois modeste et assumée qui s’exprime dans cet espace de partage et de questionnement qu’est Premier Mardi, le carnet de l’équipe de la bibliothèque Sainte-Barbe.


Chacun aura pu se confronter un jour, et parfois douloureusement, à l’image que l’autre nous renvoie de notre profession : le bibliothécaire dans sa bulle, hors du temps et des contingences, agent heureux de la Fonction Publique baignant dans l’océan primordial du savoir. Là tout n’est qu’ordre et beauté. Oublions un moment le luxe et la volupté pour réfléchir au calme. Force est de constater que ce calme n’est pas toujours si facile à trouver. Il peut même briller par son absence. Certaines journées de bibliothécaire ressemblent plutôt à une succession de tempêtes en haute mer, et tous n’ont pas l’habileté du navigateur solitaire. La faute à qui ? La faute à quoi ? Immanquablement est invoqué le manque de temps, la course, l’impossible rébellion contre Chronos qui va tous nous dévorer. Voilà bien une preuve que la bibliothèque n’échappe pas aux tensions. Ce sujet préoccupe, inquiète, et l’apparition d’intitulés comme « savoir gérer son temps de travail en bibliothèque » parmi les offres des organismes de formation conforte l’idée que cette question, que l’on garde encore bien souvent pour soi, traverse le quotidien des collègues, et peut-être pas seulement dans le domaine du « management » où elle semble confinée.


Si le présent article devait effectuer une mise au point, ce serait plutôt avec une longue-vue qu’il se propose de la faire ! Commençons par prendre l’instrument d’optique à l’envers, et tentons d’obtenir une petite vue d’ensemble en regardant par le gros bout de la lorgnette. Confronter sa propre expérience à la lecture de témoignages, d’articles ou d’ouvrages de sciences sociales permet de mettre des mots et un cadre à ce que l’on ressent parfois confusément. Dépassons le cliché du bibliothécaire protégé de l’urgence par sa proximité avec le temps long de la préservation de ses collections et la fréquentation des auteurs anciens. Cette fausse représentation relève de la nostalgie d’un âge d’or fantasmé. Le temps s’est accéléré pour tout le monde. Les aiguilles tournent toujours à la même vitesse, mais la perception s’est modifiée. Accélération des vitesses de déplacement, de transmission de l’information, de production : que de temps gagné grâce à la technique, et pourtant aucun sentiment de libération. Non seulement tout le gain est réinvesti dans l’activité, mais nous nous adonnerions de plus en plus au multitâche. Le salarié d’aujourd’hui est atteint par la massification de la communication, mais aussi par la superposition des rythmes, la dispersion, la porosité entre la vie privée et professionnelle. En conséquence, le monde d’aujourd’hui où « ce n’est pas le gros qui mange le petit, c’est le rapide qui mange le lent » [2], voit émerger des mouvements promoteurs de la lenteur : slow food, slow management, slow science, slow education, slow design, et un tout jeune et immature concept de slow library [3].


Plutôt que de tenter d’être au rendez-vous de l’histoire en mangeant quelques tartes à la crème, intéressons-nous au bibliothécaire et à son rapport au temps. Peut-être y consacrer quelques lignes éclairera-t-il le sujet. Évidemment, tout dépend de la fiche de poste, de la place dans l’organigramme et du nombre de relations fonctionnelles qu’elle induit. Les futurologues de la profession (associations professionnelles, organismes de formation, Inspection générale, francs-tireurs inspirés) envisagent un accroissement de la polyvalence, et s’interrogent sur la fragmentation du cœur du métier. On peut aussi s’attendre à la mise en place, à la faveur de réorganisations, d’organigrammes de type matriciel favorisant la transversalité, l’émergence de groupes de travail à durée de vie limitée et fonctionnant en mode projet. Mais une telle évolution implique une maîtrise parfaite du facteur temps, devenue la véritable matière première de l’activité. Au niveau individuel, on pourra alors par exemple considérer que résister, pour ne pas dire survivre, à la dispersion est devenue une véritable compétence.


Posons un moment notre longue-vue (mais pas trop loin) et regardons un moment autour de nous. Tout nouvel arrivant à la bibliothèque Sainte-Barbe en prend rapidement conscience : il épouse en fait… un rythme ! La bibliothèque possède un moteur caché, et comme une mobylette, il s’agit d’un deux-temps. Le service des ressources documentaires fonctionne sur les calendriers bimensuels et alternés des acquisitions et des départs/retours de reliure. Il conditionne l’activité des responsables de collections et du bureau des magasiniers, de la veille à la mise en rayon. Notre véritable unité de temps serait donc la quinzaine ? Les horaires de chacun et la répartition des plages de service public sont fixés également sur deux semaines. Proposés par l’agent avant la rentrée de septembre ou à son arrivée à la bibliothèque, dans un cadre règlementé, les horaires de travail peuvent présenter de grandes différences entre semaines paire et impaire. Chez tout individu conditionné dès la prime jeunesse à penser sa vie sur sept jours (tyrannie du cahier de textes !), une distorsion s’instaure. Mais cette gêne aux entournures peut être aussi considérée comme un bienfait. Elle oblige à tenir compte de l’autre, à se poser à chaque fois la question du possible. A la place du vague et facile « on voit ça la semaine prochaine, hein ? », on entendra plutôt « Attends voir… semaine paire.., donc je ne suis pas là jeudi après-midi… alors disons plutôt jeudi matin… tu m’envoies une invitation ? ». Si l’image avait pu accompagner ce dernier dialogue, elle aurait permis de voir les collègues croiser en quelques clics leurs agendas Google, et éventuellement leur espace personnel dans le logiciel de gestion des plannings adopté par la bibliothèque. Dans les faits ils ont délégué à ces outils, utilisés par tous, une grande partie de la gestion de leur temps.


Le planning des plages de service public, lui, reste publié de manière hebdomadaire. La prise en compte des congés, des récupérations, des départs en formation, mais aussi des réunions liées aux projets en cours, n’autorise pas aujourd’hui une synchronisation sur le rythme bimensuel. L’intégration de cette double temporalité nécessite une petite gymnastique d’esprit. À une bien plus grande échelle, nous en retrouvons une autre : le chevauchement de l’année universitaire et de l’année civile. La première structure la vie « biologique » de la bibliothèque (fréquentation, mouvements des personnels) quand la seconde marque son existence institutionnelle (exercice budgétaire, rapport d’activité, plan de formation).


Le nouvel arrivant entrevu plus haut a maintenant effectué un premier tour complet de calendrier. Il a une idée beaucoup plus nette des temps forts qui rythment l’année. Suivant ses missions, il sait maintenant ce qu’il doit préserver, où placer judicieusement ses congés pour ne pas se mettre lui-même en difficulté. Il aura sans doute modifié ses horaires, pour mieux articuler son temps de travail et sa vie privée, en tenant compte d’une réalité qui s’impose à lui chaque matin et chaque soir dans les transports, et bien souvent sur le quai, en attente d’une information sur le panneau d’affichage. Il aura sans doute également pris conscience de l’indéfectible lien entre le temps et l’espace, en s’étant accommodé des avantages et inconvénients du bureau partagé ou des rencontres fortuites et parfois fructueuses dans le couloir. Enfin, il est en mesure d’apprécier et d’utiliser à bon escient ces moments particuliers que sont les plages de service public assurées aux bureaux de renseignement. Notre jeune Padawan a découvert en chemin l’art de la procrastination raisonnable, celui de la liste, et deux lois essentielles. La première, dite « loi de Hofstadter », énonce que « tout prend toujours plus de temps que prévu même en tenant compte de la loi de Hofstadter ». La seconde, celle des « 80-20 », affirme que 20 % du temps produit 80 % des résultats, et 80 % du temps 20 % des résultats. Il existe d’ailleurs un authentique manuel du Jedi : il s’agit du livre de François Délivré, Question de temps [4]. Son approche pédagogique très imagée pourrait à tort le faire passer pour un succédané de philosophie orientale et son auteur pour un épigone du New Age, mais il se révèle un allié précieux pour comprendre, se gérer soi-même et s’organiser.


Il est temps de reprendre notre longue-vue. Nous ferons cette fois le choix de regarder par le petit bout de la lorgnette afin de réduire le champ de la problématique. Nous éviterons ainsi les digressions sur l’organisation spatiale, le mode de management ou l’évaluation des charges de travail. Le projet de notre futur article [5] sera d’approcher le bibliothécaire et de l’interroger sur les stratégies et les outils qu’il adopte. Comment planifie-t-il son activité ? Quels moyens met-il en œuvre pour résister à l’afflux d’information ? Quelles astuces plus ou moins avouables a-t-il imaginées pour faire face à l’imprévu ou au fâcheux importun ? Nous recueillerons aussi calepins, to-do lists, post-its, pense-bêtes, calendriers couverts de blanc correcteur, éphémerides, smartphones et autres plaquettes de chocolat. Nous disposerons le tout sur un bureau, avant de le peindre à la manière d’une vanité ou d’une nature morte, dont nous traduirions bien volontiers l’équivalent anglais – still life – par… vie tranquille !


Sciences Humaines, « Peut-on ralentir le temps ? », n° 239, juillet 2012.


Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.


François Délivré, Question de temps, Paris, InterEditions, 2007.

Notes

[2John Chambers, cité par Gilles Finchelstein, La Dictature de l’urgence, Fayard, 2011.

[4On en trouvera un résumé ici.

[5Bientôt sur Premier Mardi : Tempus fugit, saison 1 épisode 2 : la loupe

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP